On le répète dans les manuels et les anecdotes de culture générale : le mot salaire viendrait du sel que les soldats romains recevaient en guise de paie. L’étymologie est à moitié vraie. Le latin salarium dérive bien de sal, « sel ». Mais l’histoire des légionnaires payés en sel est une construction moderne qu’aucun texte antique ne confirme. Cet article retrace ce que les sources disent — et ce qu’elles ne disent pas.
Ce que disent les dictionnaires
Le Trésor de la langue française (TLFi), dictionnaire historique du CNRS, donne l’étymologie suivante : salaire vient « du lat. salarium "ration de sel (d’un soldat, d’un magistrat) ; solde pour acheter du sel ; solde ; émoluments, traitement, gages, salaire", dér. de sal "sel" »[1]. Le mot français est attesté vers 1260, chez Étienne Boileau, dans le Livre des métiers, au sens de « rémunération d’un travail » : « les menesterieus estoient deceuz de leur salaire »[1].
Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) le date du XIIIe siècle et détaille les étapes sémantiques : salarium aurait d’abord désigné une « ration de sel », puis une « solde pour acheter du sel », puis un « salaire » au sens général[2].
L’étymologie par sal est donc un fait linguistique admis. La question est ailleurs : que signifiait réellement salarium en latin ?
Ce que dit Pline l’Ancien
Le texte antique le plus souvent cité est un passage de l'Histoire naturelle de Pline l’Ancien (77 apr. J.-C.), au livre XXXI, dans un développement sur les vertus du sel[3].
Il entre aussi pour quelque chose dans les honneurs et les rétributions militaires, puisque c’est de là que vient le mot de salaire.
Le texte latin est le suivant : « honoribus etiam militiaeque interponitur salariis inde dictis »[4]. Pline ne dit pas que les soldats recevaient du sel. Il dit que le sel « entre pour quelque chose » (interponitur) dans les rétributions militaires, et que c’est « de là » (inde) que vient le mot salarium. Il enchaîne aussitôt sur la via Salaria, route par laquelle les Sabins faisaient venir le sel depuis les marais salants du Tibre, pour illustrer l’importance du sel chez les anciens[3].
La phrase est une remarque étymologique — Pline explique un mot —, pas une description de pratique militaire[5][6].
Les hypothèses sur le sens originel de salarium
Si salarium dérive de sal, quel était son sens concret ? Trois hypothèses coexistent.
Indemnité pour acheter du sel. C’est la position du TLFi, de l’Académie française et du dictionnaire latin de Lewis et Short (1879)[1][2][7]. Elle s’appuie sur l’analogie avec d’autres indemnités romaines portant le nom de leur objet (voir l’encadré ci-contre). L’Académie française écrit que le salarium était « la somme versée aux soldats de l’armée romaine pour qu’ils s’achètent du sel »[8].
Lien avec le commerce du sel. Pline lui-même rapproche salarium de la via Salaria dans le même passage. Le mot pourrait renvoyer au système économique du sel dans le Latium plutôt qu’à une ration individuelle[5].
Allocation sans lien concret avec le sel. L'Oxford Latin Dictionary (1968) définit salarium comme « an allowance, a stipend, a pension » sans mentionner le sel[5]. Il est possible que le lien avec sal soit devenu opaque dès l’Antiquité, le mot signifiant simplement « allocation ».
Aucune de ces hypothèses ne peut être tranchée de manière définitive. Etymonline, dictionnaire étymologique anglais de référence, emploie un prudent « said to be » (« on dit que ») en présentant la première[9].
Comment le mythe s’est construit
L’idée que les soldats romains étaient directement payés en sel n’apparaît dans aucun texte antique. Les soldats recevaient une solde en monnaie, le stipendium, versé trois fois par an. César la doubla à 225 deniers par an vers 50 av. J.-C.[6].
La formule salarium argentum (« argent pour le sel »), souvent citée comme preuve, n’est attestée dans aucune source ancienne. Elle a été forgée par les lexicographes modernes. Le dictionnaire latin de Facciolati et Forcellini (Totius Latinitatis lexicon, 1771) l’introduit, par analogie avec calcearium (argent pour les chaussures). Scheller (1804), Freund (1834) puis Lewis et Short (1879) la reprennent[5].
De « indemnité pour acheter du sel » (XVIIIe siècle) à « payé en sel » (XIXe siècle), le glissement s’est opéré dans les dictionnaires eux-mêmes. Le classiciste Peter Gainsford résume la situation : « There isn’t the tiniest scrap of evidence to suggest this. At all, to any extent, ever »[5]. L’historien Peter Edwell confirme : aucune source ne soutient l’idée d’un paiement en sel[6].
Le mythe a trouvé sa forme la plus célèbre dans l’ouvrage de vulgarisation de Mark Kurlansky, Salt: A World History (2002), qui affirme que « at times soldiers were even paid in salt, which was the origin of the word salary »[10].
Un mot lié au sel, mais pas comme on le croit
Le français salaire vient bien du latin salarium, et salarium vient bien de sal. Le lien étymologique avec le sel est réel. Mais entre « le mot vient du sel » et « les soldats étaient payés en sel », il y a un écart que les sources antiques ne permettent pas de combler. Pline fait une remarque sur l’origine d’un mot. Les lexicographes du XVIIIe siècle en ont tiré un scénario historique. La vulgarisation du XXe siècle en a fait une image frappante — trop frappante pour être vraie.
L’histoire de salaire rejoint celle d’autres étymologies célèbres mais simplifiées, comme celle de travail, souvent réduit à « instrument de torture ». Dans les deux cas, le mot porte la trace d’un monde ancien, mais pas tout à fait celui qu’on imagine. Comme pour l’expression « avoir la flemme », venue du grec par l’italien, l’histoire du mot vaut d’être racontée dans sa complexité.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), ATILF/CNRS. Entrées « salaire » et « sel ». Consulté le 2026-10-03.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition. Entrée « salaire ». Consulté le 2026-10-03.
- Académie française, « Le sel, le salaire et le vestiaire ».
- Gainsford, Peter. « Salt and salary: were Roman soldiers paid in salt? », Kiwi Hellenist, 2017.
- Edwell, Peter. « Our pay is called a 'salary', but were Roman soldiers really paid in salt? », The Conversation, 2025.
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXI, trad. Littré (via Remacle.org).
- Lewis, C. T. et Short, C., A Latin Dictionary, Oxford, Clarendon Press, 1879, s.v. « salarius ».
- Daremberg, Ch. et Saglio, E. (dir.), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, s.v. « Salarium ».
- Kurlansky, Mark, Salt: A World History, New York, Walker, 2002.
Notes et références
- TLFi, entrée « salaire », section étymologie. ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrée « salaire ». ↑
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXI (trad. Littré, via Remacle.org). La numérotation varie selon les éditions : 31.41 chez Littré, 31.89 dans la numérotation continue. ↑
- Texte latin cité par Gainsford (2017) et Sententiaeantiquae (2018), d’après l’édition Teubner. ↑
- Gainsford, Peter, « Salt and salary: were Roman soldiers paid in salt? », Kiwi Hellenist, 2017. ↑
- Edwell, Peter, « Our pay is called a 'salary', but were Roman soldiers really paid in salt? », The Conversation, 2025. ↑
- Lewis et Short, A Latin Dictionary, 1879, s.v. « salarius ». ↑
- Académie française, « Le sel, le salaire et le vestiaire ». ↑
- Etymonline, entrée « salary ». ↑
- Mark Kurlansky, Salt: A World History, New York, Walker, 2002. ↑
