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Expressions et proverbes

Avoir la flemme : du phlegme d’Hippocrate à la paresse moderne

Le mot flemme vient du grec phlegma, 'inflammation', puis passe par l’italien flemma, 'lenteur'. Retour sur 2 500 ans de glissement, du feu à la paresse.

Illustration de la rubrique Expressions et proverbes (générée par IA)

En bref
Du feu à la paresse Le grec phlegma, « inflammation », dérive de phlegein, « brûler ». En 2 500 ans, le mot est devenu synonyme de paresse en français.
Un doublet révélateur Flegme (voie savante, par le latin) et flemme (emprunt à l’italien) partagent la même origine mais ont pris des sens opposés : sang-froid contre paresse.
Une expression récente « Avoir la flemme » n’est attestée qu’au XXe siècle (Cendrars, 1948). Au XIXe, on disait plutôt « battre sa flemme » ou « tirer sa flemme ».

Quand on dit « j’ai la flemme », on prononce sans le savoir un mot grec vieux de vingt-cinq siècles qui signifiait « flamme ». Le chemin qui mène du feu à la paresse traverse la médecine antique, le latin médiéval, l’italien de la Renaissance et l’argot parisien. Cet article retrace les étapes de cette transformation.

Du grec phlegma au latin phlegma

Le grec ancien phlegma (φλέγμα) dérive du verbe phlegein (φλέγειν), « brûler, enflammer ». La racine indo-européenne est \bhleg-, « briller, flamber »[2]. Le mot signifie d’abord « inflammation, chaleur ». Comment un terme lié au feu a-t-il fini par désigner une humeur froide* ?

L’explication la plus répandue est que les Grecs auraient nommé l’humeur d’après l’inflammation — la sensation de brûlure — qu’elle provoque[3]. Selon une hypothèse rapportée par le Wiktionnaire sans référence précise, phlegma désignerait « ce qui est brûlé », une matière consumée, donc inerte et froide[4]. Aucune des deux ne fait l’unanimité.

Le corps de l’homme a en lui sang, pituite, bile jaune et noire ; c’est là ce qui en constitue la nature et ce qui y crée la maladie et la santé.

Hippocrate, De la nature de l’homme (trad. Littré, 1839)

Ce traité fondateur, attribué à Hippocrate mais probablement rédigé par son gendre et disciple Polybe (Ve-IVe s. av. J.-C.), pose les bases de la théorie des humeurs : quatre liquides corporels dont l’équilibre détermine la santé[5]. Le phlegme (aussi appelé pituite ou lymphe) est associé à l’élément eau, aux qualités « froid et humide » et au cerveau[6].

Au IIe siècle après J.-C., Galien systématise la théorie en définissant quatre tempéraments. Selon la tradition médicale antique, le flegmatique — celui chez qui le phlegme domine — est décrit comme calme, imperturbable, presque apathique[6]. Un texte pseudo-hippocratique, rapporté par la même source secondaire, va plus loin : les flegmatiques seraient chagrins, froids, oublieux, dormant la plupart du temps[^6b]. Le lien entre phlegme et inaction est posé.

Le bas latin conserve le mot sous la forme phlegma, au sens d'« humeur, mucus »[7].

*bhleg- indo-eur. « brûler » phlegma gr. ancien Ve s. av. J.-C. phlegma bas latin « humeur » fleume a. fr. 1256 flegme 1651 : « calme » flemma it. XIIIe-XVIe s. « lenteur » flemme fr. fin XVIIIe s. « paresse » avoir la flemme XXe s. voie savante voie italienne
Du feu à la paresse : 2 500 ans en sept étapes

De l’italien flemma au français flemme

Le français flemme n’est pas issu directement du latin. Il est emprunté à l’italien flemma, attesté dès le XIIIe siècle chez Brunetto Latini au sens d’humeur fondamentale, puis au XVIe siècle chez Tansillo au sens de « lenteur, placidité »[8]. L’Académie française confirme cet emprunt[9]. C’est la même trajectoire sémantique — humeur froide, tempérament calme, lenteur, paresse — mais parcourue en italien avant d’être importée en français.

La première attestation en français date de la fin du XVIIIe siècle, en emploi adjectival : « elle avait le caractère "flemme" » (Boutanquoi, Souvenirs de Marie-Victoire Monnard, 1777-1802)[8]. En 1821, le grammairien Desgranges qualifie flème de « barbarisme » dans son Petit dictionnaire du peuple : le mot est perçu comme populaire, voire fautif[8].

Flemme dans l’argot du XIXe siècle

Le mot s’enracine dans la langue des faubourgs. En 1828-1829, Vidocq emploie « batteur de flemme » pour « désœuvré » dans ses Mémoires[8]. En 1866, Delvau définit flême comme « lassitude d’esprit et de corps » dans l’argot des faubouriens[10]. Zola, dans L’Assommoir (1877), fait dire à ses personnages : « En voilà des flemmes ! ... Houp ! à l’ouvrage ! »[8].

Les locutions se multiplient : « je tirais ma flemme au dodo » (Courteline, 1888), « traînant leur flemme d’après-midi » (Verlaine, 1893)[8]. Aucune n’a la forme « avoir la flemme ».

« Avoir la flemme » : une expression du XXe siècle

La locution « avoir la flemme », aujourd’hui dominante, est attestée plus tardivement que le substantif seul. La plus ancienne citation connue figure chez Blaise Cendrars en 1948 :

Tu n’as pas le droit de frapper cet homme s’il ne veut pas travailler. Tu n’as jamais eu la flemme, dis ?

Blaise Cendrars, Bourlinguer, 1948

Le TLFi ne signale pas d’attestation antérieure pour cette tournure exacte[8]. Les formes du XIXe siècle — battre sa flemme, tirer sa flemme, traîner sa flemme — ont un possessif là où le XXe siècle installe l’article défini. C’est « avoir la flemme » qui a survécu.

Le mot a même engendré un dérivé plaisant : flémingite, « accès de flemme », sur le modèle des maladies en -ite. La Varende écrit en 1953 : « la flemme, c’est sacré pour un gentilhomme »[8].

Comme « poser un lapin » ou « tomber dans les pommes », « avoir la flemme » illustre la façon dont le français familier transforme un héritage savant en expression du quotidien. L’histoire du mot rejoint aussi celle des emprunts à l’italien qui ont enrichi le français à toutes les époques, et celle des mots français d’origine arabe, autres voyageurs au long cours.

Bibliographie

  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi), entrées « flemme » et « flegme ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine). Consulté le 2026-10-01 via CNRTL.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrées « flemme » et « flegme ». Consulté le 2026-10-01.
  • Larousse en ligne, entrée « flemme ». Consulté le 2026-10-01.
  • Jouanna, Jacques. « La théorie des quatre humeurs et des quatre tempéraments dans la tradition latine », Revue des Études Grecques, 118, 2005, p. 138-167.
  • Hippocrate, De la nature de l’homme, traduction Littré, 1839, tome VI.
  • Etymonline, entrée « phlegm ». Consulté le 2026-10-01.

[^6b]: Même source secondaire (Wikipédia français, « Théorie des humeurs »), citant un tableau pseudo-hippocratique rapporté par Klibansky, Panofsky et Saxl.

Notes et références

  1. TLFi, entrée « flegme » : « Flegme, phlegme, doublets savants de flemme. » ↑
  2. Wiktionary anglais, entrée phlegma, citant Liddell & Scott (1940). ↑
  3. Etymonline, entrée « phlegm » ; Language Log, « Phlegm ». ↑
  4. Wiktionnaire français, entrée « flemme » ; interprétation traditionnelle, non tranchée. ↑
  5. Jouanna, Revue des Études Grecques, 118, 2005, p. 138-167. ↑
  6. D’après une source secondaire (Wikipédia français, « Théorie des humeurs », citant Klibansky, Panofsky et Saxl, Saturne et la mélancolie, 1989). ↑
  7. TLFi, entrée « flegme » : « du b. lat. phlegma "humeur, mucus". » ↑
  8. TLFi, entrée « flemme » (étymologie et définition). ↑
  9. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrée « flemme ». ↑
  10. Argoji, « Flême — Argot français de 1808 à 1907 », citant Delvau (1866). ↑
étymologie grec italien emprunt théorie-des-humeurs expression familier histoire-de-la-langue