Le mot ordinateur a été proposé à IBM France par un professeur de latin, Jacques Perret, dans une lettre datée du 16 avril 1955[1]. Mais Perret n’a pas inventé le mot : il l’a tiré des dictionnaires. Ordinateur existait en français depuis la fin du XVe siècle, avec des sens religieux et administratifs[2]. Les dictionnaires, eux, datent de 1956 le sens informatique[2][3].
Cet article suit le mot dans l’ordre : son origine latine, ses anciens sens, la lettre de 1955, puis son entrée dans l’usage.
Un mot latin, d’abord religieux
Ordinateur est un emprunt savant : un mot repris directement au latin écrit par des lettrés. Selon le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), il vient du latin d’époque impériale ordinator, « celui qui met en ordre, qui règle ». Ce nom est formé sur ordinare, « ordonner »[2].
La première attestation française date de 1491. On la trouve dans La Mer des histoires. Le texte dit que Jésus-Christ « estoit le nouvel instituteur et ordinateur » du baptême[2]. Ordinateur signifie ici « celui qui institue quelque chose ».
Le mot change ensuite de domaine. À la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, Étienne Pasquier l’emploie dans ses Lettres pour « celui qui est chargé de régler les affaires publiques ». En 1703, Bossuet l’utilise au sens liturgique : l’ordinateur est « celui qui confère un ordre dans l’Église »[2]. Le TLFi précise qu’il confère « le sacrement d’un ordre ecclésiastique »[3]. Le dictionnaire de Boiste le donne encore en 1823 au sens de « celui qui met en ordre ».
Il existait aussi un adjectif, ordinateur, -trice, « qui ordonne, dispose, met en ordre ». Le TLFi le classe comme vieilli et en relève encore un emploi chez Alain en 1921. Il précise qu’on dit plutôt aujourd’hui ordonnateur[3].
- Le Christ, « instituteur et ordinateur » du baptême, dans La Mer des histoires.
- Fin XVIe-début XVIIe siècleÉtienne Pasquier : celui qui règle les affaires publiques.
- Bossuet : celui qui confère un ordre de l’Église.
- Le dictionnaire de Boiste : « celui qui met en ordre ».
- 1873–1878Le Dictionnaire de Littré : adjectif « qui met l’ordre, qui arrange » et nom ecclésiastique.
- 16 avril 1955Lettre de Jacques Perret au président d’IBM France.
- Date du sens informatique dans le TLFi et le Larousse.
- Le mot informatique, attribué à Philippe Dreyfus.
Sources : TLFi (« ordinateur », « informatique ») ; Littré ; Y. Citton (2023) ; Larousse.
La lettre de Jacques Perret
En 1955, IBM France cherche un nom français pour sa nouvelle machine électronique. Selon Le Monde informatique, il s’agit de traduire l’anglais Electronic data processing machine, « machine électronique de traitement des données »[4]. Le président d’IBM France, Christian de Waldner, consulte Jacques Perret, philologue et professeur à l’université de Paris[1], spécialiste de la langue et de la littérature latines[9].
Perret répond le 16 avril 1955. Il passe en revue plusieurs candidats : systémateur, congesteur, digesteur, synthétiseur[1]. Il écarte combinateur, qui « a l’inconvénient du sens péjoratif de combine »[1].
Son choix se porte sur ordinateur. Il le justifie en philologue : c’est, écrit-il, « un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde »[1].
Cette dernière formule est une lecture personnelle. Le Littré ne nomme pas Dieu à cet article. Il définit l’adjectif par « qui met l’ordre, qui arrange » et cite Diderot, qui parle, à propos des pythagoriciens, d’une « cause universelle, ordinatrice et première »[5]. Perret y voit le Dieu ordonnateur du monde. Le sens religieux du mot est réel, on l’a vu, mais la formule exacte est de Perret.
1955 ou 1956 ?
Deux dates circulent, et elles ne désignent pas la même chose.
| Date | Ce qu’elle désigne | Source |
|---|---|---|
| 16 avril 1955 | Lettre de Perret à Christian de Waldner | Y. Citton, d’après les archives d’IBM France ; Le Monde informatique |
| 1956 | Datation du sens informatique, attribué à « Prof. J. Perret » | TLFi, d’après le Dictionnaire des mots nouveaux de Pierre Gilbert (1971) |
| 1956 | « Invention du mot », « à l’initiative d’IBM-France » | Larousse |
La lettre est une correspondance privée. Le TLFi, lui, date l’emploi du mot dans son sens nouveau ; le Larousse parle d’« invention du mot ». Les sources consultées n’expliquent pas l’écart d’un an : il faut donc donner les deux dates et dire ce que chacune désigne.
D’une machine à un mot commun
Le mot sort vite du vocabulaire d’une entreprise. En 1964, un document de l’administration des Postes et Télécommunications parle déjà d’« une série d’ordinateurs interconnectés »[3]. D’autres détails sont souvent racontés, mais ils ne reposent que sur des sources de vulgarisation. Selon le blog d’histoire du CIGREF, une association de grandes entreprises, la machine concernée était l’IBM 650. IBM aurait déposé la marque « Ordinateur », puis y aurait renoncé quand le mot est passé dans l’usage courant[6]. Wikipédia ajoute que François Girard, responsable de la publicité d’IBM France, aurait eu l’idée de consulter Perret, son ancien professeur[7]. Aucun dictionnaire ni ouvrage scientifique consulté ne confirme ces points.
Un néologisme fait avec du vieux
Ordinateur est un néologisme de sens : une forme ancienne qui reçoit un sens nouveau. Plutôt que de reprendre un terme anglais, IBM France a puisé dans le fonds savant du français. On peut comparer ce choix avec les anglicismes du numérique, qui entrent aujourd’hui par emprunt direct ou par emprunt de sens. Le parcours d’un mot nouveau jusqu’aux dictionnaires est décrit dans Comment un mot entre-t-il dans le dictionnaire ? Pour la façon dont le latin parlé est devenu le français, par une autre voie que l’emprunt savant, voir Du latin au français.
Bibliographie
- ATILF, CNRS, Trésor de la langue française informatisé, article « ordinateur », onglets Définition et Étymologie.
- ATILF, CNRS, Trésor de la langue française informatisé, article « informatique », onglet Étymologie.
- Littré, Émile, Dictionnaire de la langue française, 1873-1878, article « ordinateur, trice », sur le portail du CNRTL.
- Citton, Yves, « Combinateur (ou ordinatrice) », dans Y. Citton, M. Lechner et A. Masure (dir.), Angles morts du numérique ubiquitaire, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2023.
- Encyclopædia Universalis, notice d’auteur « Jacques Perret ».
- Larousse, encyclopédie en ligne, article « ordinateur ».
- Gros, Maryse, « IBM France fête bientôt ses 100 ans », Le Monde informatique, 15 avril 2014.
- CIGREF, « La langue de l’informatique », blog d’histoire du CIGREF.
- Wikipédia, « Ordinateur », section consacrée à l’étymologie.
Notes et références
- Y. Citton, « Combinateur (ou ordinatrice) », 2023, qui cite par extraits la lettre de J. Perret à C. de Waldner du 16 avril 1955 (archives d’IBM France). Le texte intégral de la lettre n’a pas été consulté. ↑
- TLFi, « ordinateur », onglet Étymologie. La datation du sens informatique y est donnée ainsi : « 1956 informat. (Prof. J. Perret d’apr. Gilb. 1971) ». ↑
- TLFi, « ordinateur », onglet Définition ; le Larousse donne aussi 1956 : « Invention du mot « ordinateur » par J. Perret, à l’initiative d’IBM-France ». ↑
- M. Gros, Le Monde informatique, 15 avril 2014. Article de presse spécialisée, qui reprend vraisemblablement la communication d’IBM France. ↑
- Littré, « ordinateur, trice ». Le passage cité vient de Diderot ; Littré donne la référence « Dider., Opin. des anc. philos. (Pythagorisme) ». ↑
- CIGREF, « La langue de l’informatique ». Texte de vulgarisation sans références. ↑
- Wikipédia, « Ordinateur ». Source de départ seulement ; les références qu’elle cite n’ont pas été consultées. ↑
- TLFi, « informatique », onglet Étymologie : « 1962 (Terme inventé par Ph. Dreyfus d’apr. Gilb. 1971) ». ↑
- Encyclopædia Universalis, notice d’auteur « Jacques Perret » : « professeur honoraire à la Sorbonne », auteur des articles « Horace », « Latines (langue et littérature) » et « Virgile ». ↑
