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Grammaire et usage

Tutoiement et vouvoiement : une invention romaine

Du tu universel des Romains au vous de politesse : comment le choix d’un simple pronom encode deux mille ans de rapports de pouvoir et de solidarité.

En bref
Une invention romaine En latin classique, tu s’adressait à tout le monde, empereur compris. Le vos de politesse est apparu à partir du IIIe siècle, probablement lié à la tétrarchie de Dioclétien.
Pouvoir et solidarité Brown et Gilman (1960) ont montré que le choix entre T et V oscille entre une logique de pouvoir (non réciproque) et une logique de solidarité (réciproque), cette dernière dominant progressivement.
Cinq langues, cinq destins L’anglais a perdu la distinction (thou disparu au XVIIe siècle), l’allemand a trois niveaux, l’espagnol a forgé usted à partir de vuestra merced, et le japonais exprime la politesse sans pronoms.

Introduction

Chaque jour, tout francophone fait un choix que l’anglais lui épargne : dire tu ou dire vous. Ce choix paraît naturel, presque instinctif. Il est en réalité le produit d’une histoire longue de près de deux mille ans, qui commence dans l’Empire romain, traverse la féodalité médiévale et la Révolution française, et se prolonge dans les bureaux d’aujourd’hui.

En latin classique, le pronom tu s’adressait à n’importe qui, empereur compris. Le vos ne servait qu’au pluriel. C’est à partir du IIIe siècle, quand les empereurs romains se sont mis à parler au nom de plusieurs, que vos a glissé vers un sens nouveau : marquer la déférence envers un seul individu. Les langues romanes, dont le français, ont hérité de cette invention. D’autres langues l’ont adoptée, transformée ou abandonnée.

Cet article retrace l’apparition du vouvoiement à Rome, son évolution en ancien français, l’épisode révolutionnaire du « tu citoyen », le cadre théorique proposé par Brown et Gilman, la situation dans d’autres langues, et les tendances contemporaines.

Rome : du tu universel au vos impérial

En latin classique, tu est le seul pronom de la deuxième personne du singulier. Vos s’emploie exclusivement pour s’adresser à plusieurs personnes. Le vouvoiement, au sens d’un vous adressé à une seule personne par politesse, n’existe pas (Académie française ; CNRTL, s.v. « vouvoyer »).

Le changement s’amorce à partir du IIIe siècle. Les empereurs romains commencent à employer le nos (« nous ») dans leurs édits officiels au lieu du ego (Wolff 1986). L’hypothèse la plus souvent citée rattache cette innovation à la tétrarchie, le système de gouvernement instauré par Dioclétien entre 285 et 293, dans lequel quatre co-empereurs se partagent le pouvoir. Chacun parle au nom des quatre ; il utilise donc nos, et on lui répond par vos (Académie française). Jules Zeller, historien du XIXe siècle, est l’un des premiers à formuler cette explication.

L’attribution à Dioclétien seul est cependant trop simple. Philippe Wolff, dans ses « Premières recherches sur l’apparition du vouvoiement en latin médiéval » (1986), montre que le phénomène est antérieur. Cicéron, au Ier siècle avant notre ère, employait déjà le nos rhétorique dans les Catilinaires. Wolff distingue deux phases : entre les IIe et IVe siècles, le vouvoiement apparaît « dans certaines formules de politesse » ; à l’époque carolingienne, il s’étend à l’ensemble du discours, porté par « un sentiment profond de révérence ». Dans une étude ultérieure (1988), il ajoute que l’Église a joué un rôle parallèle : les évêques, parlant au nom de leur communauté, utilisaient eux aussi le nos institutionnel.

La tétrarchie a donc probablement accéléré et institutionnalisé un usage qui existait déjà sous une forme embryonnaire. Il n’y a pas d'« inventeur » unique du vouvoiement.

Le Moyen Âge : de l’alternance libre à la hiérarchie féodale

En ancien français, entre le Xe et le XIIIe siècle, l’alternance entre tu et vous est fréquente, et sa valeur n’est pas toujours claire. Dans la Chanson de Roland, le héros tutoie et vouvoie alternativement son épée Durandal, sans logique de politesse évidente (Guichet du Savoir, Bibliothèque municipale de Lyon). L’ancien français, dont on peut suivre la formation depuis le latin parlé en Gaule, hérite du vos impérial mais ne l’a pas encore codifié en règle sociale stricte.

Un échange resté célèbre illustre les rapports de force de l’époque. En 987, quand Hugues Capet demande au comte Adalbert de quitter son siège, celui-ci répond : « Qui t’a fait roi ? » -- en miroir de « Qui t’a fait comte ? ». Le tutoiement réciproque entre puissants est alors encore normal (Guichet du Savoir).

Du Xe au XIIe siècle, la féodalité hiérarchise progressivement l’usage. Le vous s’impose entre nobles et envers les supérieurs en naissance, en âge ou en richesse. Les troubadours vouvoient les dames de haut rang. Au XVIIe siècle, sous Louis XIII et Louis XIV, le tutoiement est considéré comme « fort grossier », sauf envers les domestiques. Mme de Sévigné vouvoie sa propre fille dans sa correspondance (Académie française).

Les mots eux-mêmes témoignent de cette évolution. Le verbe tutoyer est attesté dès 1394, dans un document des Archives nationales (CNRTL, s.v. « tutoyer »). Le verbe vouvoyer, sous la forme ancienne voutoyer, n’apparaît qu’en 1493 ; la forme moderne vouvoyer date de 1834 (CNRTL, s.v. « vouvoyer » et « vouvoiement »). Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) précise que vouvoyer est formé sur vous d’après le modèle de tutoyer.

La Révolution : le tu citoyen

La Révolution française tente de balayer le vouvoiement comme symbole d’inégalité. Le 3 octobre 1792, La Chronique de Paris déclare que « toi convient à Citoyen » sous le règne de l’égalité (Wolff 1990).

L’idée se formalise rapidement. Le 10 brumaire an II (31 octobre 1793), le délégué Malbec propose un décret imposant le tutoiement. Le 18 brumaire an II (8 novembre 1793), la Convention nationale adopte un décret qui rend le tutoiement obligatoire dans les administrations (Wolff 1990).

Contrairement à une légende tenace, cette obligation ne s’applique pas à tous les citoyens. Le 11 novembre 1793, Claude Basire demande un décret général de tutoiement, mais Thuriot s’y oppose « au nom de la liberté ». La Convention refuse d’étendre la mesure hors des administrations. Il n’y a donc jamais eu d’obligation légale de tutoiement dans la vie quotidienne.

La pratique disparaît sous la Convention thermidorienne, après la chute de Robespierre le 27 juillet 1794. Ferdinand Brunot traite de cet épisode dans son Histoire de la langue française (t. IX-2, 1937, p. 689-696).

Brown et Gilman : pouvoir contre solidarité

En 1960, les chercheurs américains Roger Brown et Albert Gilman publient un article devenu fondateur : « The Pronouns of Power and Solidarity » (dans Style in Language, MIT Press, p. 253-276). Ils proposent une notation universelle pour décrire le choix entre pronom familier et pronom de politesse : T (pour le latin tu) et V (pour le latin vos).

Leur analyse distingue deux logiques, qu’ils appellent « sémantiques ».

La sémantique du pouvoir est non réciproque. Le supérieur dit T à l’inférieur, qui répond V. Le noble tutoie le paysan ; le paysan vouvoie le noble. Ce schéma a dominé l’usage européen pendant des siècles.

La sémantique de la solidarité est réciproque. Deux personnes proches échangent T-T ; deux étrangers échangent V-V. Selon Brown et Gilman, cette logique l’emporte progressivement au XXe siècle : on utilise T avec ceux qu’on connaît, V dans les échanges formels, et la réciprocité devient la norme.

Ce cadre T/V, malgré ses limites (il simplifie des situations très variables selon les cultures), reste l’outil de référence en sociolinguistique pour analyser les pronoms d’adresse.

Et ailleurs ? Cinq langues, cinq destins

Le français n’est pas seul à distinguer un pronom familier d’un pronom de politesse. Le tableau ci-dessous résume la situation dans quelques langues.

Langue Pronom familier (T) Pronom de politesse (V) Particularité
Français tu vous (2e pers. pl.) Système hérité directement du latin
Allemand du Sie (3e pers. pl., capitalisé) Trois niveaux historiques : du, Ihr, Sie
Espagnol tú usted (3e pers. grammaticale) Usted vient de vuestra merced (« votre grâce ») ; le voseo subsiste notamment en Argentine, en Uruguay, au Paraguay et dans plusieurs pays d’Amérique centrale
Anglais (thou, disparu) you (seul pronom restant) Thou disparaît au XVIIe siècle ; l’anglais a perdu la distinction T/V
Japonais -- -- La politesse passe par les niveaux de langue verbaux (keigo), non par les pronoms

L’anglais : la disparition de thou

Le cas de l’anglais est remarquable. En vieil anglais, thou est simplement le singulier et ye/you le pluriel, sans valeur de politesse. À partir du XIIIe siècle, sous l’influence des conventions de cour françaises, you commence à servir de forme respectueuse. Au XVIIe siècle, thou disparaît assez brusquement de l’usage standard, d’abord à Londres et dans le sud de l’Angleterre. Vers 1650, il a pratiquement cessé d’être employé dans la vie quotidienne.

Trois facteurs expliquent cette disparition : l’identification croissante de you à la politesse, l’embarras de la classe moyenne montante (qui ne savait plus quand dire thou sans paraître grossière ou affectée), et la diffusion du standard londonien. Thou survit cependant dans les dialectes du nord de l’Angleterre (Yorkshire, Lancashire), en Écosse, dans certains usages liturgiques, et chez les Quakers, qui l’ont conservé par principe d’égalité.

L’allemand : trois étages de politesse

Les anciens Germains se tutoyaient universellement. Du VIIIe au IXe siècle, Ihr (2e personne du pluriel) s’ajoute comme forme de respect, sur le modèle du vos latin. Sie (3e personne du pluriel, capitalisé) s’impose ensuite comme forme de politesse maximale, créant un système à trois niveaux que l’allemand conserve aujourd’hui.

L’espagnol : usted, un pronom né d’une formule de courtoisie

L’espagnol a suivi un chemin original. Le pronom formel usted descend de la formule vuestra merced (« votre grâce »), passée par des formes intermédiaires (vuesasted, vusted) aux XVIe et XVIIe siècles. C’est un pronom de 2e personne par le sens, mais de 3e personne par la grammaire. Dans plusieurs pays d’Amérique latine (Argentine, Uruguay, Paraguay, ainsi que la plupart des pays d’Amérique centrale), le vos latin subsiste sous la forme du voseo, un tutoiement qui utilise non pas tú mais vos avec ses conjugaisons propres.

Le japonais : la politesse sans pronoms

Le japonais montre qu’on peut exprimer la déférence sans toucher aux pronoms. La politesse passe par les niveaux de langue verbaux : formes neutres, formes polies en -masu/-desu, et registre honorifique (keigo). Les pronoms personnels sont multiples (watashi, boku, ore pour « je ») et leur choix dépend du registre, mais ils ne fonctionnent pas comme un système T/V.

Aujourd’hui : le vouvoiement recule-t-il vraiment ?

L’idée que le vouvoiement disparaît en France est répandue. Mai 1968 est souvent présenté comme le tournant symbolique de cette évolution (Guichet du Savoir). Des chiffres circulent dans la presse : 80 % de vouvoiement en milieu professionnel dans les années 1960, contre 45 % en 2023. Ces données, attribuées à une étude du CNRS, n’ont pas pu être vérifiées en source primaire. Il convient donc de les traiter comme une tendance probable, non comme un fait établi.

De même, un sondage Ipsos de 2022 (cité de seconde main dans plusieurs articles de presse) indiquerait que 68 % des 25-35 ans préfèrent le tutoiement au travail. Le recul du vouvoiement n’est cependant pas uniforme. Selon des données reprises par Étienne Kern (Le tu et le vous, 2020), le tutoiement professionnel est plus courant chez les hommes : 70 % des hommes tutoyaient leur supérieur, contre 49 % des femmes (chiffres attribués à Alex Alber, 2019).

Kern conclut qu’il n’y a pas de « règle » universelle : « il n’y a de tutoiement ou de vouvoiement qu’au sein d’une situation d’énonciation donnée et singulière » (cité par Benoît Melançon, L’Oreille tendue). Le choix entre tu et vous reste, en France, une négociation permanente, sensible au contexte, à l’âge, au milieu social et au rapport entre les interlocuteurs. Plus largement, la question de savoir qui fixe les normes du français -- l’usage, les institutions, le législateur -- traverse d’autres débats contemporains, comme celui de l’écriture inclusive.

Bibliographie

  • Brown, Roger et Albert Gilman, « The Pronouns of Power and Solidarity », dans Thomas A. Sebeok (dir.), Style in Language, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1960, p. 253-276.
  • Brunot, Ferdinand, Histoire de la langue française des origines à 1900, t. IX-2 (« La Révolution et l’Empire »), Paris, Armand Colin, 1937.
  • Kern, Étienne, Le tu et le vous. L’art français de compliquer les choses, Paris, Flammarion, 2020.
  • Wolff, Philippe, « Premières recherches sur l’apparition du vouvoiement en latin médiéval », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130-2, 1986, p. 370-383.
  • Wolff, Philippe, « Nouvelles recherches sur le vouvoiement », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 132-1, 1988, p. 58-74.
  • Wolff, Philippe, « Le tu révolutionnaire », Annales historiques de la Révolution française, 279, 1990, p. 89-94.
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