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Grammaire et usage

Le passé simple est-il en train de disparaître ?

Depuis huit siècles, le passé simple recule devant le passé composé. Disparu de l’oral, maintenu à l’écrit : histoire d’un déclin nuancé.

Le passé simple n’a pas disparu, mais il a quitté la conversation. Presque personne ne dit « je mangeai » ou « nous finîmes » dans un échange quotidien. En revanche, ouvrez un roman, un récit historique ou un article de presse narrative : le passé simple est là, aux troisièmes personnes, solide et productif[1]. Ce temps verbal occupe une position singulière dans la langue française : tout le monde le reconnait, tout le monde sait le lire, mais presque personne ne l’emploie spontanément à l’oral.

Ce recul n’est pas récent. Il dure depuis au moins huit siècles. Et la question de savoir si le passé simple va disparaitre se pose elle-même depuis plus d’un siècle : le linguiste Lucien Foulet la formulait déjà en 1920[2]. Cet article retrace les étapes de ce long déclin, examine ce que les linguistes en ont dit, et montre pourquoi la réponse reste plus nuancée qu’on ne le croit.

En bref
Un recul de huit siècles Le passé simple cède du terrain au passé composé depuis le XIIe siècle. Il a pratiquement disparu de l’oral courant au XXe siècle, sauf aux troisièmes personnes dans des contextes formels.
Un débat théorique majeur Benveniste (1959), Weinrich (1964) et Barthes (1953) ont montré que le passé simple n’est pas un simple temps du passé, mais le signal d’un mode d’énonciation particulier : le récit.
Pas une mort, mais une métamorphose Selon la synthèse de Labeau (2022), le passé simple ne disparait pas : il évolue vers un marqueur stylistique, associé à l’écrit littéraire et journalistique.

Quand le passé simple régnait seul

Le passé simple français descend du parfait latin (amāvī, « j’aimai »). En latin classique, ce parfait exprimait à la fois l’action achevée dans le passé et le résultat présent d’une action passée. Il n’avait pas de concurrent direct[3].

Le passé composé, lui, est une création romane. Il s’est formé à partir d’une tournure analytique (« j’ai une lettre écrite »), où le verbe avoir accompagné d’un participe passé a fini par exprimer l’action elle-même plutôt que la possession du résultat. Cette construction existait déjà en latin tardif, mais elle ne s’est imposée comme temps verbal à part entière qu’au cours du Moyen Âge[3].

En ancien français, le passé simple reste le temps principal du récit. C’est lui qui porte l’action dans les chansons de geste et les romans courtois. Pourtant, le recul est déjà perceptible dans La Chanson de Roland (XIe siècle), où le passé composé commence à apparaitre dans des contextes narratifs[1].

La montée du passé composé (XIIe-XVIIe siècle)

Lucien Foulet, dans « La disparition du prétérit » (Romania, 1920), situe le processus de remplacement du passé simple par le passé composé à l’oral entre le XIIe et le XVIe siècle. Il attribue ce recul à la complexité morphologique du passé simple : là où le passé composé se conjugue régulièrement avec avoir ou être suivi du participe, le passé simple présente des formes irrégulières nombreuses et difficilement prévisibles (je fis, je vis, je bus, je sus)[2].

Le déclin s’accentue à partir de la fin du XVIIe siècle. Au XIXe siècle, le passé simple se raréfie aux première et deuxième personnes à l’oral. Au début du XXe siècle, ces formes ont presque entièrement cédé la place au passé composé dans la langue parlée[1].

L’ancienne terminologie reflète cette évolution. Jusqu’au XIXe siècle, les grammairiens parlaient de « passé défini » (le passé simple) et de « passé indéfini » (le passé composé). Le terme « passé », comme substantif grammatical, n’apparait dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à la sixième édition, en 1835[5]. Quant au mot aoriste — emprunté au grec aoristos, « indéfini, indéterminé » —, il est attesté en français depuis 1548 chez Sebillet[6].

XIe s. Premiers reculs dans la Chanson de Roland 1569 Estienne formule la « règle des 24 heures » 1920 Foulet : « La disparition du prétérit » 1959 Benveniste : histoire vs discours 2022 Labeau : déclin sans substitut unique
Le recul du passé simple : repères chronologiques

Les théoriciens : pourquoi le passé simple n’est pas un temps comme les autres

Benveniste et l’opposition histoire/discours

En 1959, le linguiste Émile Benveniste propose une distinction qui marquera durablement l’analyse du passé simple. Dans « Les relations de temps dans le verbe français » (repris dans Problèmes de linguistique générale, 1966), il distingue deux plans d’énonciation — c’est-à-dire deux manières de produire un énoncé. L'« énonciation historique » est celle où « les événements semblent se raconter eux-mêmes », sans que le locuteur se manifeste. Le « discours », à l’inverse, implique un locuteur qui s’adresse à un interlocuteur[7].

Le passé simple est, selon Benveniste, « le temps fondamental » de l’énonciation historique. Il est exclu du discours :

Tous les temps sont possibles [dans le discours], sauf un, l’aoriste, banni aujourd’hui de ce plan d’énonciation alors qu’il est la forme typique de l’histoire.

Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966, p. 242

Cette exclusion catégorique a été nuancée. Le linguiste Timon Jahn a montré des cas où le passé simple fonctionne en énonciation de discours, avec une valeur de « parfait d’expérience ». Les critères définitoires de Benveniste produisent, selon Jahn, des contradictions lorsqu’ils sont appliqués de manière rigide[8]. La distinction reste néanmoins un outil d’analyse largement utilisé.

Weinrich : récit et commentaire

Harald Weinrich, dans Le Temps : le récit et le commentaire (1964, trad. fr. 1973), propose une autre bipartition. Les temps verbaux se répartissent en deux groupes : les « temps narratifs » (passé simple, imparfait, plus-que-parfait, conditionnel) et les « temps commentatifs » (présent, passé composé, futur). Dans le récit, le passé simple est le temps du « premier plan » : il fait avancer l’action. L’imparfait est celui de l'« arrière-plan » : il plante le décor[9].

Barthes : le passé simple comme « pierre d’angle du Récit »

Roland Barthes, dans Le Degré zéro de l’écriture (1953), donne au passé simple une dimension proprement littéraire :

Retiré du français parlé, le passé simple, pierre d’angle du Récit, signale toujours un art ; il fait partie d’un rituel des Belles-Lettres. Il n’est plus chargé d’exprimer un temps. Son rôle est de ramener la réalité à un point, et d’abstraire de la multiplicité des temps vécus et superposés un acte verbal pur, débarrassé des racines existentielles de l’expérience, et orienté vers une liaison logique avec d’autres actions, d’autres procès, un mouvement général du monde.

Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, 1953

Pour Barthes, le passé simple n’exprime plus une temporalité : il signale que l’on est en train de lire un récit. C’est un « signal de fiction ».

L’état des lieux aujourd’hui

À l’écrit : vivant mais concentré

Le passé simple reste « extrêmement vivant et productif aux troisièmes personnes » dans le roman narré à la troisième personne[1]. Dans la presse écrite contemporaine, en revanche, il représenterait moins de 1 % des formes verbales, selon le résumé d’une étude sur des corpus de journaux français (texte complet non consulté)[10].

Henri Yvon, dans un article de la revue Romania (1964) au titre éloquent — « Le passé simple est-il en voie de disparition ? » —, comparait déjà l’emploi du passé simple chez Maupassant, Péguy, Valéry, Camus et Aragon. Sa conclusion : le passé simple recule, mais il n’a pas disparu des usages littéraires[11].

À l’oral : une quasi-absence

À l’oral, le passé simple est encore employé aux troisièmes personnes dans des contextes formels : discours, conférences, narration d’événements historiques. Mais il n’est « presque jamais » utilisé aux première et deuxième personnes[1]. L’Office québécois de la langue française (OQLF) le décrit comme « pratiquement absent de la langue parlée »[12].

Camus et la rupture de L’Étranger

En 1942, Albert Camus choisit délibérément le passé composé comme temps narratif principal de L’Étranger, rompant avec la convention du passé simple dans le roman[13]. La première phrase — « Aujourd’hui, maman est morte » — ancre le récit dans le présent du discours. Renée Balibar (1972) analyse ce choix en s’appuyant sur la théorie de Benveniste : le passé composé, mal adapté à la narration objective des événements, produit l’effet de détachement existentiel du personnage[13]. Le passé simple, associé à la bourgeoisie cultivée, est remplacé par le temps de la langue quotidienne.

L’imparfait narratif, un substitut partiel

Dès Flaubert, un autre temps se glisse dans les fonctions du passé simple. L’imparfait narratif (dit « imparfait de rupture ») emploie l’imparfait là où l’on attendrait un passé simple : « Huit jours après, elle revenait » (Madame Bovary). Maupassant et Sartre l’utilisent aussi : « Le surlendemain, je prenais le bateau pour Marseille »[14]. Ce n’est pas un remplacement systématique, mais un effet stylistique qui brouille la frontière entre arrière-plan et premier plan.

Les programmes scolaires : un débat révélateur

En 2016, les programmes de l’Éducation nationale ont limité l’étude du passé simple en primaire (CM1-6e) aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel, « les seules que les élèves rencontrent effectivement dans les textes »[15]. Cette restriction, qui entérinait un état de fait, a suscité un vif débat médiatique. En 2018, des ajustements aux programmes ont rétabli l’étude complète de la conjugaison du passé simple[15].

Et dans les autres langues romanes ?

Le recul du passé simple n’est pas propre au français. Mais il n’a pas la même ampleur partout.

Langue Temps concerné Situation actuelle
Français passé simple Disparu de l’oral courant, maintenu à l’écrit littéraire et journalistique
Italien passato remoto En fort recul dans le nord de l’Italie (remplacé par le passato prossimo), vivant dans le sud et le centre
Espagnol pretérito indefinido Vivant à l’oral et à l’écrit ; plus de passé composé en Espagne, plus de passé simple en Amérique latine
Portugais pretérito perfeito Temps courant du récit, oral comme écrit, au Portugal et au Brésil
Occitan passé simple Conservé à l’oral, ainsi que le subjonctif imparfait

L'occitan, langue romane voisine du français, conserve l’emploi du passé simple à l’oral. Plusieurs sources attribuent le maintien du passé simple dans le français régional du sud de la France à l’influence de l’occitan, bien que les données quantitatives manquent[12].

Ces comparaisons montrent que le destin du passé simple n’était pas écrit d’avance. Le portugais et l’espagnol, langues issues du même latin, l’ont conservé à l’oral. Le français a suivi une trajectoire propre, que la complexité morphologique de ses conjugaisons et l’évolution de ses normes sociales expliquent en partie.

Disparition ou métamorphose ?

La question posée par Foulet en 1920 — le passé simple est-il en train de disparaitre ? — n’a toujours pas reçu de réponse définitive un siècle plus tard.

Emmanuelle Labeau, dans The Decline of the French Passé Simple (Brill, 2022), la synthèse la plus récente sur le sujet, teste les hypothèses du déclin contre un large corpus de textes contemporains. Ses conclusions sont nuancées : malgré l’érosion sémantique et la fréquence décroissante, le passé simple continue d’être employé par les locuteurs natifs dans des contextes variés. Aucun substitut unique ne l’a remplacé. Le passé simple évolue probablement vers un « marqueur stylistique » plutôt que vers une disparition pure et simple[17].

L’histoire du passé simple invite à la prudence. Un temps verbal que l’on dit moribond depuis 1920, et dont le recul est attesté depuis le XIe siècle, mérite un diagnostic plus fin que l’annonce de sa mort. Comme le montrent les travaux de Benveniste, de Weinrich et de Barthes, le passé simple n’est pas seulement un outil pour situer une action dans le passé. Il est le signal d’un type de discours — le récit — et d’un registre — l’écrit soigné. Tant que ces fonctions existent, le passé simple a de bonnes raisons de survivre.

L’histoire de la langue française depuis le latin montre d’ailleurs que les formes verbales ne disparaissent pas toujours : elles changent de fonction. Le passé simple pourrait bien illustrer, une fois de plus, cette capacité des langues à recycler leurs outils plutôt qu’à les jeter.

Bibliographie

  • Barthes, Roland, Le Degré zéro de l’écriture, Seuil, 1953.
  • Balibar, Renée, « Le passé composé fictif dans L’Étranger d’Albert Camus », Littérature, n° 7, 1972. Persée
  • Benveniste, Émile, « Les relations de temps dans le verbe français », Bulletin de la Société de linguistique de Paris, t. 54, 1959 ; repris dans Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 1966, p. 237-250.
  • Foulet, Lucien, « La disparition du prétérit », Romania, t. 46, 1920, p. 271-313.
  • Jahn, Timon, « Le passé simple en énonciation de discours », Études de lettres, n° 321, 2023. OpenEdition
  • Labeau, Emmanuelle, The Decline of the French Passé Simple, Brill, 2022. Aston University
  • Weinrich, Harald, Le Temps : le récit et le commentaire, Seuil, 1973 ; rééd. Lambert-Lucas, 2012.
  • Yvon, Henri, « Le passé simple est-il en voie de disparition ? », Romania, t. 85, 1964, p. 101-111. Persée
  • Abeillé, Anne, et Danièle Godard (dir.), Grande Grammaire du français, Actes Sud / Imprimerie nationale, 2021.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd. En ligne
  • CNRTL / TLFi. En ligne

Notes et références

  1. Passé simple en français, Wikipédia (point de départ) ; recoupé avec les sources scientifiques citées dans le dossier. ↑
  2. Lucien Foulet, « La disparition du prétérit », Romania, t. 46, 1920, p. 271-313. ↑
  3. Synthèse à partir du dossier documentaire (sources 1, 3, 4) ; évolution du parfait latin au passé composé roman. ↑
  4. « Crise de langue et conscience linguistique : la question de la règle des 24 heures », Dix-septième siècle, 2004/2, p. 251 (résumé Cairn). ↑
  5. Académie française, « Les anciens temps », site officiel. ↑
  6. TLFi, article « aoriste » : attesté en 1548 (Sebillet, Art Poétique, I, 9). ↑
  7. Émile Benveniste, « Les relations de temps dans le verbe français », Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 1966, p. 237-250. ↑
  8. Timon Jahn, « Le passé simple en énonciation de discours », Études de lettres, n° 321, 2023 (OpenEdition). ↑
  9. Harald Weinrich, Le Temps : le récit et le commentaire, Seuil, 1973. ↑
  10. Emmanuelle Labeau, « Le PS : cher disparu de la rubrique nécrologique ? », Journal of French Language Studies, 19.1, 2009 (résumé). ↑
  11. Henri Yvon, « Le passé simple est-il en voie de disparition ? », Romania, t. 85, 1964, p. 101-111. ↑
  12. OQLF, « Déclin du passé simple et ses emplois actuels », Vitrine linguistique. ↑
  13. Renée Balibar, « Le passé composé fictif dans L’Étranger d’Albert Camus », Littérature, n° 7, 1972 (Persée). ↑
  14. Mathieu Avanzi et Nicolas Leroux, « Le passé simple a-t-il encore un futur ? », Feltinpalas (Substack). ↑
  15. Herodote.net, « Le passé simple à la poubelle ! Baudelaire avec ? ». ↑
  16. Grande Grammaire du français (Abeillé et Godard, 2021) ; Comeau et King, « New insights on an old rivalry », Journal of French Language Studies, 2011. ↑
  17. Emmanuelle Labeau, The Decline of the French Passé Simple, Brill, 2022. ↑
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