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Langue et société

La glottophobie : peut-on être discriminé pour son accent ?

La glottophobie désigne la discrimination fondée sur l’accent ou la façon de parler. Un concept forgé par Philippe Blanchet, objet d’une loi inaboutie.

En bref
Tout le monde a un accent Le « français sans accent » n’existe pas : ce que l’on considère comme neutre est l’accent de Paris et de ses environs, historiquement associé aux groupes sociaux dominants.
Un concept nommé en 1996 Le linguiste Philippe Blanchet propose le terme glottophobe pour qualifier les discours hostiles aux langues régionales. Le substantif glottophobie entre dans Le Petit Robert en 2023.
Une loi votée mais jamais promulguée L’Assemblée nationale a adopté en 2020 une proposition de loi ajoutant l’accent aux motifs de discrimination. Le Sénat ne l’a jamais examinée.

Oui, on peut être discriminé pour son accent. En France, selon un sondage IFOP de janvier 2020, 16 % des Français déclarent avoir subi une discrimination à l’embauche ou dans leur progression professionnelle à cause de leur façon de parler[1]. Le phénomène a un nom : la glottophobie, un néologisme forgé par le linguiste Philippe Blanchet pour désigner l’ensemble des discriminations fondées sur la langue ou la manière de s’exprimer[2].

L’article retrace d’abord l’illusion du « français sans accent », puis la naissance du concept de glottophobie, les chiffres et les témoignages, le parcours législatif d’une proposition de loi restée inaboutie, et enfin la dimension internationale du phénomène.

L’illusion du « français sans accent »

Le mot accent, dans son sens sociolinguistique — l’ensemble des traits de prononciation qui révèlent l’appartenance d’un locuteur à une région ou à un milieu —, est attesté depuis 1680 chez Richelet[3]. Parmi les syntagmes les plus fréquents du TLFi figure « parler le français sans accent »[3]. Cette expression présuppose qu’il existerait un français dépourvu de toute coloration régionale.

C’est une illusion. Comme le souligne Marc Chalier, maitre de conférences en linguistique française à Sorbonne Université, « l’accent "neutre" auquel on compare les accents régionaux n’a jamais existé ailleurs que dans nos imaginaires linguistiques »[4]. Ce que l’on considère comme neutre est en réalité « l’accent de Paris et ses environs, historiquement associé aux groupes sociaux dominants »[4]. Tout locuteur a un accent. Celui qui passe inaperçu n’est pas absent : il est simplement celui du groupe qui détient le pouvoir de définir la norme.

Médéric Gasquet-Cyrus, maitre de conférences en sociolinguistique à Aix-Marseille Université, parle de « centralisation linguistique » pour décrire ce processus : l’idée qu’une seule façon de parler serait légitime[1]. Ce mécanisme est ancien. La construction d’un français « standard » s’est faite, depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts et plus encore depuis le XVIIe siècle, au détriment des parlers régionaux. Le breton, l'occitan et d’autres langues de France ont subi un processus de minorisation dont la stigmatisation des accents est un prolongement.

Nommer le phénomène : la glottophobie

Le mot

Le terme glottophobie est formé du grec glôssa (« langue ») et de -phobie (« aversion, rejet »)[5]. Il a été proposé pour la première fois sous la forme glottophobe par Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2, lors d’un colloque sur les langues régionales à Amiens en 1996. Les actes ont été publiés en 1998[5][6].

Le concept est resté confidentiel pendant près de vingt ans. Il a connu une large diffusion à partir de la publication, en 2016, de l’ouvrage Discriminations : combattre la glottophobie (Paris, Textuel, 192 p.)[5][7]. Le mot est entré dans Le Petit Robert en 2023[5] et figure dans le Larousse[8].

La définition

Blanchet définit la glottophobie comme l’ensemble des « discriminations, manifestations de mépris, de haine, d’agressions, de rejets ou d’exclusions fondées sur le prétexte que des personnes parlent une langue, ou des variétés d’une langue, jugées comme non légitimes, incorrectes, mauvaises et inacceptables »[9]. Un point essentiel : la discrimination ne cible pas seulement la façon de parler, mais les personnes elles-mêmes, « car la façon de parler constitue l’identité »[9].

La discrimination cible les personnes elles-mêmes, pas seulement leur façon de parler, car la façon de parler constitue l’identité.

Philippe Blanchet, Agir par la culture, 2017

La glottophobie ne se limite pas à l’accent régional. Elle englobe aussi les discriminations liées à l’usage d’une langue minoritaire, d’un sociolecte (une variété de langue propre à un groupe social), ou d’un français marqué par une autre langue maternelle. L'écriture inclusive et le tutoiement illustrent d’autres dimensions de la norme linguistique comme marqueur social.

Témoignages et chiffres

Ce que disent les enquêtes

Un sondage IFOP réalisé en janvier 2020 fournit les données les plus citées sur le sujet. Selon cette enquête, un Français sur deux estime parler avec un accent[10]. Parmi ceux qui se reconnaissent un accent, plus d’un quart déclarent être régulièrement l’objet de moqueries[10]. Et 16 % des personnes interrogées rapportent avoir subi une discrimination professionnelle — à l’embauche ou dans leur évolution de carrière — liée à leur accent[1].

Ces chiffres doivent être pris avec précaution : le sondage IFOP original (commanditaire, méthodologie, taille de l’échantillon) n’a pas pu être consulté directement. Les données sont reprises de sources de presse secondaires.

Des expériences concrètes

Les témoignages recueillis par France Info en novembre 2020 illustrent ce que les chiffres mesurent[1]. Loan, 21 ans, originaire de Franche-Comté, raconte qu’en entretien d’embauche, un formateur a imité son accent devant le groupe : « Cela a fait rire toute la salle. » Félicie, fleuriste dans le Pas-de-Calais, atténue systématiquement son accent régional dans ses interactions professionnelles.

À l’Assemblée nationale, lors du débat de novembre 2020, la députée Maina Sage (Polynésie) a rapporté que des producteurs audiovisuels demandaient de « lisser les images, de supprimer les accents » des films polynésiens[11]. Le député Vincent Bru a observé que des journalistes à accent sont cantonnés à des sujets spécifiques : la météo, la cuisine, le rugby[11]. La députée Patricia Mirallès a évoqué les moqueries subies par les rapatriés d’Algérie à cause de l’accent pied-noir[11].

Le sous-titrage, à la télévision française, de locuteurs francophones dont l’accent s’écarte de la norme parisienne constitue une autre manifestation du phénomène[9].

La proposition de loi « France des accents »

Du dépôt au vote

La question de la glottophobie a fait irruption dans le débat politique en 2018, lorsque Jean-Luc Mélenchon s’est moqué publiquement de l’accent d’une journaliste à accent méridional[12]. L’incident a suscité une vague de réactions.

C’est le député Christophe Euzet (Hérault, groupe Agir ensemble) qui a formellement déposé une proposition de loi le 3 décembre 2019, sous le titre « Proposition de loi visant à promouvoir la France des accents »[13]. Le texte prévoyait d’ajouter l’accent aux motifs de discrimination interdits par le code pénal (article 225-1), le code du travail (article L. 1132-1), le statut de la fonction publique et la loi de 2008 sur l’adaptation du droit communautaire[14]. Les sanctions prévues allaient jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende[11].

Le 26 novembre 2020, l’Assemblée nationale a adopté le texte en première lecture, par 98 voix contre 3, avec le soutien du garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti[11][13].

Le blocage au Sénat

Le texte a été transmis au Sénat le 26 novembre 2020[14]. Il n’a jamais été inscrit à l’ordre du jour. Christophe Euzet s’en est ému publiquement : « Les sénateurs ont pourtant la réputation d’être les défenseurs des territoires. Le débat avait été pris au sérieux à l’Assemblée nationale. Mais dès que c’est passé, on perd de vue ces combats pourtant très importants »[15].

La 15e législature s’est achevée en juin 2022 sans que le Sénat ait examiné le texte[16]. La proposition de loi n’est pas devenue loi. Ce point mérite d’être souligné : plusieurs titres de presse, notamment anglophones, ont présenté le vote de l’Assemblée nationale comme une adoption définitive, ce qui est inexact[12]. En droit français, une proposition de loi doit être votée dans les mêmes termes par les deux chambres pour être promulguée.

Un phénomène universel

La discrimination par l’accent n’est pas propre à la France. En anglais, le terme accentism, de plus en plus employé dans le débat britannique, désigne le même phénomène. Au Royaume-Uni, l’étude Accent Bias in Britain, menée en 2019 par Queen Mary University of London et l’University of York, a mis en évidence une hiérarchie persistante des accents : les accents ouvriers et ceux associés à des minorités ethniques sont pénalisés, même si les écarts se réduisent par rapport aux enquêtes antérieures[17]. Selon un sondage professionnel britannique de 2006 repris par les chercheurs, 76 % des employeurs admettaient discriminer selon l’accent[17]. L’étude a toutefois montré que les recruteurs professionnels — en l’occurrence des avocats — parvenaient à surmonter leurs biais lorsqu’ils évaluaient la qualité des réponses plutôt que la manière de les formuler[17].

Le phénomène dépasse le monde occidental. La stigmatisation du guilaki en Iran, du copte en Égypte et des variétés non standard du tamoul en Inde sont autant d’exemples rapportés par la littérature de vulgarisation[18]. La discrimination par la façon de parler semble être un universel social, même si ses formes et son intensité varient selon les contextes.

Ce qui reste ouvert

La glottophobie est désormais nommée, documentée et débattue. Elle n’est pas encore juridiquement sanctionnée en France. Aucune reprise de la proposition de loi Euzet n’est documentée sous les législatures suivantes.

La question que pose la glottophobie rejoint celle que l’on retrouve dans d’autres débats linguistiques — de l'écriture inclusive à l’histoire de l'Académie française : qui décide de ce qu’est le « bon » français, et à qui profite cette définition ?

Bibliographie

Notes et références

  1. France Info, « "Cela a fait rire toute la salle" : ces Français victimes de glottophobie », 18 novembre 2020, citant un sondage IFOP de janvier 2020. ↑
  2. Blanchet, Philippe, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Textuel, 2016. ↑
  3. CNRTL / TLFi, s.v. « accent » : sens « manière particulière de placer l’accent [...] révélant l’appartenance d’une personne à un pays, une province, un milieu » ; première attestation 1680, Richelet. ↑
  4. Chalier, Marc, « Et si l’accent "neutre" n’existait pas ? », The Conversation, 2024. ↑
  5. Le Robert, « Raconte-moi Robert : glottophobie ». Du grec glôssa « langue » et -phobie. Première proposition du terme en 1996, actes publiés en 1998 ; entrée dans Le Petit Robert en 2023. ↑
  6. Blanchet, Philippe, « L’envers des mots : Glottophobie », université de Rennes 2 / The Conversation. ↑
  7. Fili-Tullon, Touriya, recension de Blanchet (2016), Questions de communication, n° 30, 2016. ↑
  8. Larousse, s.v. « glottophobie ». ↑
  9. Blanchet, Philippe, « Lutter contre la glottophobie », entretien, Agir par la culture, n° 52, 18 décembre 2017. ↑
  10. Outre-mer la 1re, « La discrimination par l’accent sera désormais sanctionnée... », 26 novembre 2020, citant le sondage IFOP. ↑
  11. LCP, « L’Assemblée adopte une loi interdisant les discriminations "fondées sur l’accent" », 26 novembre 2020. ↑
  12. The Local, « 'Glottophobie': France approves law banning discrimination based on a person’s accent », 27 novembre 2020. Sources 13, 16 du dossier. ↑
  13. Assemblée nationale, dossier législatif « Promotion de la France des accents », proposition de loi n° 2473, déposée le 3 décembre 2019. ↑
  14. Sénat, texte de la proposition de loi n° 159 (2020-2021), transmise le 26 novembre 2020. ↑
  15. ICI, « La loi sur la discrimination à l’accent bloquée au Sénat depuis près d’un an », 23 septembre 2021. ↑
  16. Sénat, dossier législatif ppl20-159, page mise à jour le 1er juillet 2024. Aucune trace d’examen. ↑
  17. Queen Mary University of London, « Accent bias exists but people can resist the urge to discriminate », 2019, étude Accent Bias in Britain. ↑
  18. Babbel Magazine, « Qu’est-ce que la glottophobie, et comment lutter contre ? » ; Bible, Juges 12, 5-6. ↑
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