Introduction
Le 31 décembre 2025, le Conseil d’État a rejeté un recours contre des plaques commémoratives de l’Hôtel de Ville de Paris portant la mention « Conseiller·e·s de Paris ». Sa conclusion : l’écriture inclusive « ne saurait être regardée comme relevant de l’usage d’une autre langue que le français ». Neuf jours plus tard, l’Académie française publiait une « protestation solennelle » contre cette décision.
Ce face-à-face résume un débat qui agite la France depuis le milieu des années 2010. Mais l’expression « écriture inclusive » est trompeuse par sa simplicité. Elle recouvre en réalité plusieurs pratiques très différentes, dont certaines sont largement acceptées et d’autres vivement contestées. Féminisation des noms de métiers, doublets complets, point médian, pronom iel, rédaction épicène : chacune a son histoire, ses partisans, ses détracteurs et son statut juridique propre.
Cet article retrace l’histoire de ces pratiques, des premières circulaires québécoises de 1979 aux décisions du Conseil d’État, et présente les arguments des différents camps sans prendre parti.
Ce que recouvre l’écriture inclusive
L’expression « écriture inclusive » fonctionne comme un parapluie. Elle abrite des pratiques que l’on confond souvent, mais qu’il faut distinguer pour comprendre le débat.
| Pratique | Exemple | Statut institutionnel |
|---|---|---|
| Féminisation des noms de métiers | la ministre, l’autrice, la cheffe | Acceptée : circulaires de 1986 et 1998, rapport de l’Académie française (2019) |
| Doublets complets | les étudiantes et les étudiants | Recommandée par l’OQLF et la circulaire Philippe (2017) |
| Rédaction épicène (reformulation neutre) | le personnel enseignant au lieu de les enseignants et les enseignantes | Recommandée par l’OQLF ; seule pratique qu’il préconise |
| Doublets abrégés avec point médian | étudiant·e·s, conseiller·e·s | Proscrit dans les textes officiels (circulaire Philippe 2017), interdit à l’école (circulaire Blanquer 2021), déconseillé par l’OQLF |
| Pronoms épicènes | iel, celleux, toustes | Non reconnus par les institutions linguistiques ; iel ajouté au Robert en ligne (2021) |
La féminisation des noms de métiers est la pratique la plus ancienne et la moins controversée. Les pronoms épicènes sont la plus récente et la plus marginale. Le point médian concentre l’essentiel de la polémique.
Chronologie : de la féminisation au point médian
1979. L’Office québécois de la langue française (OQLF) publie un avis de recommandation dans la Gazette officielle du Québec, premier texte officiel de la francophonie à poser des règles de féminisation des noms de métiers.
1984. En France, la ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy, crée une Commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes.
11 mars 1986. Le Premier ministre Laurent Fabius signe la première circulaire française sur la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre.
6 mars 1998. Le Premier ministre Lionel Jospin relance la féminisation dans l’administration par une nouvelle circulaire. Un an plus tard, le guide Femme, j’écris ton nom..., coordonné par le linguiste Bernard Cerquiglini, est publié par le CNRS et l’Institut national de la langue française.
Novembre 2015. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) publie un guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, qui formule dix recommandations.
Mars 2017. Les éditions Hatier publient Questionner le monde, un manuel de CE2 utilisant le point médian (artisan·e·s, agriculteur·rice·s). C’est le premier manuel scolaire en écriture inclusive. La polémique éclate à la rentrée de septembre.
26 octobre 2017. L’Académie française adopte à l’unanimité une déclaration qualifiant l’écriture inclusive de « péril mortel » pour la langue française.
7 novembre 2017. 314 membres de l’Éducation nationale signent un manifeste refusant d’enseigner la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin ».
21 novembre 2017. La circulaire du Premier ministre Édouard Philippe proscrit le point médian dans les textes publiés au Journal officiel, tout en prescrivant la féminisation des fonctions lorsqu’un acte désigne une femme. La justification invoquée est « l’intelligibilité et la clarté de la norme ».
28 février 2019. L’Académie française adopte à une large majorité un rapport reconnaissant qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des noms de métiers et de fonctions. C’est un revirement par rapport à ses positions antérieures.
5 mai 2021. La circulaire du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer interdit le point médian et les formes inclusives dans l’enseignement.
Automne 2021. Le dictionnaire Le Robert ajoute le pronom iel à son édition en ligne. Son directeur général, Charles Bimbenet, reconnaît un usage « encore relativement faible » mais « de plus en plus utilisé ». Jean-Michel Blanquer réagit : « L’écriture inclusive n’est pas l’avenir de la langue française. »
30 octobre 2023. Le Sénat adopte en première lecture, par 221 voix contre 82, une proposition de loi visant à interdire l’écriture inclusive dans les textes officiels et les actes juridiques. Déposée par la sénatrice Pascale Gruny, elle prévoit la nullité des actes contrevenants. Le texte, transmis à l’Assemblée nationale, n’a pas été inscrit à l’ordre du jour à la date de rédaction de cet article.
20 décembre 2024. Le Conseil d’État juge légale l’interdiction du point médian à l’école.
31 décembre 2025. Le Conseil d’État rejette le recours contre les plaques en écriture inclusive de l’Hôtel de Ville de Paris.
9 janvier 2026. L’Académie française publie sa « protestation solennelle ».
Le point médian devant la justice
Le Conseil d’État a rendu deux décisions qui éclairent le statut juridique du point médian, chacune dans un cadre distinct.
L’interdiction à l’école est légale (20 décembre 2024)
Un parent avait contesté la circulaire Blanquer du 5 mai 2021, qui interdisait le point médian et les formes inclusives dans l’enseignement. Le Conseil d’État (décision n° 474812-487671) a jugé cette interdiction légale. Elle ne porte atteinte, selon la haute juridiction, ni à l’égalité, ni à la non-discrimination, ni à la liberté d’expression, ni au droit à l’instruction. La justification retenue est la nécessité de faciliter « l’acquisition de la langue française et de la lecture ».
Les plaques de Paris ne violent pas la loi (31 décembre 2025)
L’association Francophonie Avenir avait attaqué les plaques commémoratives installées à l’Hôtel de Ville de Paris, portant les inscriptions « les Conseiller·e·s de Paris » et « les Président·e·s du Conseil de Paris ». Après un rejet par le tribunal administratif de Paris (mars 2023), puis par la cour administrative d’appel (11 avril 2025), le Conseil d’État a rejeté le pourvoi (décision n° 505108).
Le raisonnement repose sur deux points. D’abord, l’écriture inclusive « ne saurait être regardée comme relevant de l’usage d’une autre langue que le français », selon la formulation de la cour administrative d’appel reprise par le Conseil d’État : pas de violation de l’article 2 de la Constitution ni de la loi Toubon. Ensuite, « l’usage d’une forme abrégée dans l’intitulé d’un titre ou d’une fonction visant à faire apparaître sa forme féminine ne saurait, à lui seul, être regardé comme une prise de position politique ou idéologique ».
Un paradoxe apparent
Le Conseil d’État a donc validé à la fois l’usage du point médian sur des plaques officielles et l’interdiction de son enseignement à l’école. Ces deux décisions ne sont pas juridiquement contradictoires : elles portent sur des cadres légaux différents. La première concerne la liberté d’une collectivité locale dans le choix de ses inscriptions ; la seconde concerne les pouvoirs du ministre de l’Éducation nationale en matière de programmes. Mais leur juxtaposition nourrit le débat.
Il faut ajouter une nuance importante : la décision du 31 décembre 2025 est une décision d’irrecevabilité, non publiée au Recueil Lebon. Sa portée jurisprudentielle est donc limitée. Le Conseil d’État n’a pas statué sur le fond de la conformité de l’écriture inclusive à la Constitution.
L’Académie française : du « péril mortel » à l’acceptation de la féminisation
Les positions de l’Académie française sur ce sujet ont évolué, mais de manière sélective.
Pendant des décennies, l’Académie s’est opposée à la féminisation des noms de métiers, résistant à des formes comme la ministre ou l’autrice. En octobre 2017, sa déclaration sur l’écriture inclusive adoptait un ton alarmiste : « Devant cette aberration "inclusive", la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est aujourd’hui comptable devant les générations futures. » La formule a été jugée disproportionnée, y compris par des linguistes opposés au point médian.
Le revirement est venu dix-sept mois plus tard. Le 28 février 2019, un rapport adopté à une large majorité conclut qu’il n’existe « aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de fonctions ». L’Académie refuse cependant d’édicter des règles : elle demande que les formes adoptées résultent d’un usage « établi et consacré » et suivent les mécanismes généraux de la langue.
En janvier 2026, le communiqué de protestation contre la décision du Conseil d’État invoque l’article premier de la loi du 4 août 1994 (loi Toubon) et juge que le point médian « porte atteinte à la lisibilité et à l’esprit de la langue française ». Le ton est plus mesuré qu’en 2017, mais la position de fond est inchangée.
L’Académie distingue donc nettement deux choses : la féminisation des noms de métiers, qu’elle accepte désormais, et le point médian, qu’elle continue de rejeter.
Le regard du Québec
Le Québec offre un éclairage utile, parce qu’il a affronté la même question avec des réponses différentes.
La province est pionnière en matière de féminisation. L’avis de l’OQLF de 1979 est le premier texte officiel de la francophonie sur le sujet. La féminisation des noms de métiers s’y est imposée sans susciter de résistance notable, selon l’article de Wikipédia sur la féminisation des noms de métiers en français.
En matière d’écriture, l’OQLF recommande ce qu’il appelle la « rédaction épicène » : une pratique qui vise à représenter les femmes et les hommes de façon équilibrée, par des doublets complets, des désignations neutres et des reformulations. Il déconseille en revanche « l’usage des signes simples, dont les points » et « l’emploi de néologismes dits "neutres" » comme iel ou froeur. Cet avis de recommandation est entré en vigueur le 7 juillet 2018.
Le 3 septembre 2025, le gouvernement du Québec est allé plus loin. Un décret du ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, interdit les néologismes (iel, toustes, celleux) et les doublets abrégés (administrateur/trice, agent·e·s) dans les communications gouvernementales. Le décret s’applique aux ministères, sociétés d’État, municipalités, organismes publics, réseaux de la santé et de l’éducation. Il ne s’applique pas, pour l’instant, dans les écoles, les collèges, les universités et les hôpitaux. Le masculin générique y est jugé « acceptable, notamment en alternance avec les doublets [complets] et avec des formulations neutres ».
Le modèle québécois montre qu’il est possible de promouvoir la visibilité des femmes dans la langue sans recourir au point médian, en privilégiant la reformulation.
Le débat linguistique : arguments et contre-arguments
Pour une langue qui rend les femmes visibles
L’argument central des partisans de l’écriture inclusive porte sur la visibilité. Éliane Viennot, professeure émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, soutient que le masculin dit « générique » fait disparaître les femmes « non seulement des textes, mais des esprits ». Dans Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! (2014) et Le Langage inclusif : pourquoi, comment (2018), elle défend la thèse selon laquelle le français a subi une « masculinisation » délibérée à partir du XVIIe siècle, par l’intervention de grammairiens comme Vaugelas, Bouhours et Beauzée. Selon cette lecture, la règle d’accord où « le masculin l’emporte » n’est pas une propriété naturelle de la langue, mais une construction historique.
Contre le point médian : lisibilité, accessibilité, exclusion
Les arguments opposés ne portent généralement pas sur la féminisation des métiers, mais sur le point médian et les néologismes.
La lisibilité. L’Académie française (2017) juge que le point médian produit une langue « désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ». Bernard Cerquiglini, linguiste et ancien délégué général à la langue française, distingue clairement les deux pratiques : il a coordonné le rapport Femme, j’écris ton nom... de 1999, mais il qualifie l’écriture inclusive avec point médian de « socialement excluante ». L’écriture inclusive, selon lui, « suppose une maîtrise de l’écrit que tous les locuteurs n’ont pas ».
L’accessibilité. La Fédération française des DYS (FFDys) ne s’oppose pas à l’écriture inclusive en tant que telle, mais juge le point médian « particulièrement problématique » pour les lecteurs dyslexiques. Selon Françoise Garcia, vice-présidente de la Fédération nationale des orthophonistes, le point médian « ajoute de la confusion dans la conversion entre ce qui est entendu et ce qui est écrit, le travail de conversion grapho-phonétique étant une difficulté pour les dyslexiques ». Les logiciels de synthèse vocale vocalisent la ponctuation : participant·e·s est lu « participant point e point s ». La FFDys recommande d’exclure le point médian tant que les élèves n’ont pas automatisé la lecture. L’orthographe française, déjà réputée complexe, s’en trouverait encore alourdie.
La clarté juridique. La circulaire Philippe de 2017 invoque la nécessité de préserver « l’intelligibilité et la clarté de la norme » dans les textes réglementaires.
Une position intermédiaire
Ces arguments ne se réduisent pas à un affrontement binaire. Cerquiglini, par exemple, soutient pleinement la féminisation des métiers tout en rejetant le point médian. L’OQLF recommande la rédaction épicène, qui poursuit le même objectif de visibilité sans recourir à des signes typographiques. Ces positions nuancées montrent que le débat ne se résume pas à « pour ou contre l’écriture inclusive », mais porte sur les moyens les plus efficaces et les moins excluants pour rendre la langue plus équitable.
Le point médian : un vieux signe pour un usage neuf
Le point médian n’est pas une invention récente. Sous le nom d'interpunct, il apparaît dans les inscriptions latines et grecques de l’Antiquité, où il servait à séparer les mots avant que l’espace ne s’impose. Il survit dans plusieurs langues : en catalan, le punt volat marque la l géminée (col·legi, paral·lel) ; en gascon, le punt interior distingue certains digrammes (n·h, s·h).
En français, le point médian avait disparu de l’usage courant. Il est absent des claviers standard. Son réemploi dans l’écriture inclusive date des années 2010. Il a été choisi parce qu’il n’avait pas d’autre signification en français écrit moderne, contrairement au point (fin de phrase), au tiret (trait d’union, incise) ou aux parenthèses (connotation de secondarité du féminin).
Ce qui reste ouvert
Plusieurs questions demeurent sans réponse tranchée.
La proposition de loi adoptée par le Sénat en octobre 2023 n’a pas été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Son avenir législatif est incertain.
Il n’existe pas, à ce jour, d’étude scientifique concluante sur l’impact du point médian sur la compréhension en lecture. Les travaux souvent cités en psycholinguistique, notamment ceux de Pascal Gygax (université de Fribourg), portent davantage sur l’effet du masculin générique sur les représentations mentales que sur le point médian lui-même.
L’évolution des logiciels de synthèse vocale pourrait modifier les termes du débat sur l’accessibilité. Si les lecteurs d’écran apprenaient à interpréter le point médian correctement, l’argument de l’exclusion des personnes en situation de handicap perdrait une partie de sa force.
Enfin, le débat touche à une question plus large, que l’on retrouve dans d’autres controverses linguistiques -- de l’histoire de l’orthographe aux normes de politesse : qui décide de ce qu’est le « bon » français ? Les institutions, l’usage, ou le législateur ?
Bibliographie
- Académie française. « Déclaration sur l’écriture dite "inclusive" », 26 octobre 2017.
- Académie française. « La féminisation des noms de métiers et de fonctions », rapport du 28 février 2019.
- Académie française. « Communiqué sur la décision du Conseil d’État relative à l’usage de l’écriture inclusive », 9 janvier 2026.
- Cerquiglini, Bernard. « L’écriture "inclusive", empreinte d’une louable intention, est une fâcheuse erreur. » Le Monde, 19 avril 2021.
- Circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. JORF, 16 mars 1986.
- Circulaire du 6 mars 1998 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre dans les textes réglementaires. JORF.
- Circulaire du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal officiel. JORF n° 0272, 22 novembre 2017.
- Conseil d’État. Décision n° 474812-487671, 20 décembre 2024.
- Conseil d’État. Décision n° 505108, 31 décembre 2025.
- Fédération française des DYS. « Écriture inclusive et dyslexie : l’avis de la FFDys », octobre 2018 (publié le 17 août 2020).
- Office québécois de la langue française. « Rédaction épicène et écriture inclusive. » Vitrine linguistique.
- Office québécois de la langue française. « Rédaction épicène et autres styles d’écriture dits inclusifs. » Avis de recommandation, 7 juillet 2018.
- Sénat. Proposition de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive. Adoptée en première lecture le 30 octobre 2023.
- Viennot, Éliane. Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Éditions iXe, 2014.
- Viennot, Éliane. Le Langage inclusif : pourquoi, comment. Éditions iXe, 2018.