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Langue et société

Le genre des pays : pourquoi « la France » mais « le Japon » ?

La France, mais le Japon ; en Iran, mais au Mexique ; à Cuba : comment le français attribue un genre aux noms de pays, et pourquoi la préposition en dépend.

En bref
Une tendance, pas une loi Les noms de pays terminés par un -e sont en général féminins (la France, la Chine), les autres masculins (le Japon, le Canada), mais le Mexique ou le Cambodge font exception.
La préposition suit le genre et le son On dit en devant un nom féminin ou commençant par une voyelle (en France, en Iran), au devant un masculin à initiale consonne (au Japon), aux devant un pluriel.
Les pays sans article font bande à part Cuba, Malte ou Madagascar se construisent avec à, comme des noms de villes ou d’îles ; Haïti hésite entre en et à.

La réponse courte

Pourquoi dit-on la France mais le Japon ? Parce que, dans l’ensemble, le genre d’un nom de pays se lit sur sa forme, et non sur ce qu’il désigne. Un nom terminé par un -e est en général féminin. Les autres sont en général masculins[10].

C’est une tendance, pas une règle absolue. Plusieurs pays en -e sont masculins. Cette répartition a une conséquence très concrète : elle décide de la préposition. On va en France mais au Japon.

Cet article décrit d’abord la tendance et ses exceptions. Il explique ensuite le choix entre en, au, aux et à. Il s’arrête enfin sur les pays sans article, puis compare avec l’allemand.

Le -e final et le moule -ie

Le genre grammatical est la classe (masculin ou féminin, en français) à laquelle appartient un nom ; c’est lui qui commande l’accord de l’article et de l’adjectif. Pour les noms de pays, ce genre ne dit rien du « caractère » d’un pays. Il semble tenir surtout à la terminaison du nom (sur l’arbitraire du genre en général, voir Pourquoi le genre des noms est-il si arbitraire ?).

La liste de l’Office québécois de la langue française (OQLF) permet de le vérifier pays par pays. Sont féminins, par exemple, la Chine, la Croatie, la Hongrie, la Jordanie, la Bolivie ou la Colombie. Sont masculins le Canada, le Chili, le Congo, le Danemark, le Maroc, le Brésil ou le Pérou[2][4].

Beaucoup de noms féminins se terminent par -ie. Ce n’est pas un hasard. Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) décrit -ie comme un suffixe, c’est-à-dire un élément ajouté à la fin d’un mot pour en former un autre. Ce suffixe, issu notamment du latin -ia, forme des noms féminins[3]. Le TLFi précise qu’il sert à former des noms de pays : Arabie, Birmanie, Bulgarie, Roumanie, Turquie, Yougoslavie, entre autres.

Surtout, le dictionnaire observe que -ie a cessé d’être productif dès la fin du Moyen Âge, « sauf pour les noms de pays »[3]. Être productif, pour un suffixe, c’est servir encore à fabriquer des mots nouveaux. Le moule féminin -ie est donc resté disponible pour nommer des pays. On peut y voir une raison pour laquelle l’association « nom de pays en -e = féminin » est si solide. C’est une interprétation : aucune source consultée ne présente ce mécanisme comme la cause unique de la tendance.

Les exceptions masculines

Certains pays en -e sont pourtant masculins. La liste de l’OQLF en donne plusieurs[2].

Pays Genre selon l’OQLF Exemple
Mexique masculin « J’irai au Mexique. »
Cambodge masculin « J’irai au Cambodge. »
Mozambique masculin au Mozambique
Zimbabwe masculin au Zimbabwe
Suriname masculin au Suriname
Bélize masculin « J’irai au Bélize. »

Ce tableau n’est pas exhaustif. Pourquoi ces noms échappent-ils à la tendance ? Aucune source consultée pour cet article ne l’explique. On remarque seulement que leur -e final n’est pas le suffixe -ie. Ce constat ne suffit pas à établir une cause.

En, au, aux ou à ?

Devant un nom de pays, la préposition dépend de trois choses : le genre, le son initial et la présence de l’article. L’OQLF formule ainsi la règle principale : « On emploie la préposition en devant les noms de pays de genre féminin et devant ceux qui commencent par une voyelle (ou un h muet) »[4]. Pour les noms masculins commençant par une consonne, « on emploie au, c’est-à-dire à + le »[4].

L’initiale compte autant que le genre. L’Iran et l’Angola sont masculins[2], mais on dit en Iran et en Angola[4].

Type de nom Exemples Préposition
Féminin la France, la Chine en France
Masculin, initiale consonne le Japon, le Mexique au Japon
Masculin, initiale voyelle l’Iran, l’Angola en Iran
Pluriel les États-Unis, les Seychelles aux États-Unis
Sans article Cuba, Malte, Madagascar à Cuba
Sans article, initiale voyelle Israël, Haïti en Israël, en (ou à) Haïti

Sources : OQLF[2][4][6].

L’article tombe aussi dans d’autres tours. Selon l’Académie française, il disparaît toujours après en, ainsi qu’après de lorsque cette préposition marque l’origine (un tapis d’Iran, un vase de Chine). Il se maintient généralement quand le nom qui précède le pays est accompagné d’un adjectif : on parle de l’histoire de France, mais de l’histoire économique de la France[1]. L’OQLF signale en outre qu’après roi ou royaume, les noms de pays féminins ou commençant par une voyelle, ainsi que Portugal et Danemark, s’emploient sans article : « au roi de Hollande »[5].

La même logique vaut au-delà des pays. Pour les provinces canadiennes, on dit en Alberta, en Ontario, mais au Québec, au Manitoba[7]. Pour les États américains, en Californie, en Floride, en Alaska, mais au Texas (ou dans le Texas)[8].

Les pays sans article

L’Académie rappelle que les noms de pays s’emploient généralement avec l’article ; elle cite quelques exceptions, comme Israël, Monaco, Madagascar, Cuba ou Haïti[1]. L’OQLF en dresse une liste plus longue : Bahreïn, Chypre, Cuba, Djibouti, Haïti, Israël, Kiribati, Madagascar, Malte, Maurice, Monaco, Nauru, Oman, Singapour, entre autres[5].

Ces noms se construisent avec à, même quand l’OQLF les classe comme féminins : à Cuba, à Malte, à Madagascar, à Singapour[2]. Ils se comportent en cela comme les noms de villes, et non selon la règle du genre. On retrouve ce traitement ailleurs : devant Terre-Neuve et l’Île-du-Prince-Édouard, provinces qui portent le nom d’une île, l’OQLF prescrit à, « même s’ils sont féminins »[7]. Pour Hawaï, « il s’agit d’une île », et l’usage est à[8].

Le son initial ne tranche pas toujours. On dit en Israël, mais l’OQLF donne à Oman[2].

Le genre de ces pays reste peu visible. Sans article, il n’apparaît qu’à l’accord d’un adjectif ou d’un participe. L’OQLF tient Cuba, Madagascar, Singapour, Malte et Chypre pour féminins, Israël, Monaco, Oman et Bahreïn pour masculins[2]. Les autres sources consultées ne confirment pas ces attributions une à une.

Et en allemand ?

Les noms de pays allemands ne se comportent pas comme en français. Quatre entrées du dictionnaire Duden, référence pour l’allemand, le montrent : on y trouve un neutre, deux féminins et un masculin[9].

Nom allemand Pays Genre (Duden) Emploi de l’article
Frankreich France neutre sans article dans l’entrée
Schweiz Suisse féminin avec article : die Schweiz, génitif der Schweiz
Türkei Turquie féminin avec article : génitif der Türkei
Iran Iran masculin facultatif : Iran ou der Iran

Le cas de l’Iran est instructif. Le Duden accepte plusieurs formes pour « la capitale de l’Iran » : von Iran, des Irans ou des Iran. C’est une hésitation d’usage, pas une faute, comme Haïti en connaît en français.

Le contraste est net. En français, l’article est la norme et son absence l’exception. En allemand, l’entrée du Duden donne Frankreich sans article (génitif Frankreichs), alors que Schweiz y figure avec le sien (génitif der Schweiz). Ces quatre exemples ne suffisent pas à décrire l’ensemble des noms de pays allemands.

Ce qu’il faut retenir

Le genre des pays ne semble pas une affaire de sens : il se lit surtout sur la forme du nom. La finale -e, nourrie par le suffixe -ie, oriente vers le féminin, sans l’imposer. La préposition, elle, combine le genre, le son initial et la présence de l’article. Le -e comme marque du féminin joue aussi un rôle dans d’autres débats, comme celui de la féminisation des noms de métiers. Et le h muet de Haïti renvoie à une autre particularité de l’orthographe française, celle du h muet et du h aspiré.

Bibliographie

Notes et références

  1. Académie française, Dictionnaire, 9e édition, « Questions de langue », QDL058 (noms géographiques). ↑
  2. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Liste de noms de pays » (genre et exemples « J’irai… »). ↑
  3. TLFi (CNRTL), article « -ie » : suffixe formant des substantifs féminins, issu notamment du latin -ia ; remarque sur les noms de pays ; « Dès la fin du Moy. Âge, -ie est un suff. qui a cessé d’être productif sauf pour les noms de pays. » ↑
  4. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Les prépositions devant un nom de pays ». ↑
  5. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Omission du déterminant devant un nom de pays ». ↑
  6. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Les prépositions devant le nom Haïti ». ↑
  7. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Les prépositions devant un nom de province ou de territoire ». ↑
  8. OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Les prépositions devant un nom d’État américain ». ↑
  9. Duden en ligne, entrées « Frankreich », « Schweiz », « Türkei » et « Iran ». ↑
  10. La tendance est formulée ainsi par Wikipédia, « Genre grammatical », sans référence ; on la vérifie ici pays par pays sur la liste de l’OQLF (note 2). ↑
grammaire genre grammatical toponymie français