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Grammaire et usage

Pourquoi le genre des noms est-il si arbitraire ?

La mer est féminine en français, masculine en italien. En turc, elle n’a pas de genre du tout. D’où vient cette répartition, et que dit-elle de la langue ?

En bref
Un héritage, pas un choix Le genre des noms français remonte au système animé/inanimé du proto-indo-européen, passé par le triple genre latin (masculin, féminin, neutre) avant de se réduire à deux.
Arbitraire confirmé L’Académie française elle-même qualifie les assignations de genre de « totalement incohérentes, voire aléatoires ». Un même mot peut être masculin dans une langue et féminin dans une autre.
Un débat vif en psycholinguistique L’expérience célèbre de Boroditsky (2003) sur le genre et la pensée n’a été que partiellement répliquée. Les études récentes concluent à un effet faible et variable selon les langues.

Introduction

En français, la mer est féminine. En italien, il mare est masculin. En turc, deniz n’a pas de genre du tout. Pourquoi une étendue d’eau salée changerait-elle de catégorie grammaticale en traversant les Alpes ? Et pourquoi le turc s’en passe-t-il sans difficulté ?

Le genre grammatical — la répartition des noms en classes (masculin, féminin, et parfois neutre ou d’autres catégories) qui détermine l’accord des articles, adjectifs et pronoms — est l’une des propriétés les plus déroutantes des langues qui en possèdent. Il ne coïncide que rarement avec le sexe biologique : une sentinelle est toujours féminine, un médecin toujours masculin, quel que soit le sexe de la personne désignée. Pour les objets inanimés, aucune logique visible ne préside à la répartition.

Cet article remonte aux origines du système, retrace sa transformation du latin au français, examine ce que font les langues sans genre, puis aborde une question que la psycholinguistique n’a pas encore tranchée : le genre des mots influence-t-il notre façon de penser ?

Aux origines : animé contre inanimé

Le genre grammatical du français n’est pas né avec le français. Il remonte au proto-indo-européen, la langue reconstituée qui est l’ancêtre commun du français, du russe, du hindi et de centaines d’autres langues.

Ce proto-indo-européen ne distinguait pas d’abord le masculin et le féminin. Sa catégorie fondamentale opposait l'animé (les êtres doués de mouvement ou de volonté) à l'inanimé (le reste). Le linguiste Antoine Meillet considérait que cette répartition reflétait une vision animiste du monde : les éléments naturels — la terre, la mer, le feu — étaient conçus comme animés et recevaient un genre en conséquence[1].

C’est à l’intérieur de la catégorie de l’animé que la distinction masculin/féminin s’est développée, probablement par spécialisation de certains suffixes. L’inanimé, lui, est devenu le neutre (du latin neutrum, « ni l’un ni l’autre »). On aboutit ainsi au système à trois genres que possèdent encore l’allemand, le russe et le grec moderne.

L’origine exacte du féminin grammatical reste discutée. Selon l'hypothèse morphologique de Brugmann, le féminin se serait développé par évolution formelle d’un suffixe -a sans motivation sémantique directe. La linguiste Patrizia Violi (1987) soutient au contraire que la catégorie grammaticale s’appuie sur « une base sémantique » liée à l’expérience corporelle[2]. La question n’est pas tranchée.

Proto-indo-européen Animé Inanimé Latin classique Masculin Féminin Neutre sg. → masculin pl. en -a → féminin Français Masculin Féminin Traces du neutre : ce, ceci, cela, ça
Du proto-indo-européen au français : l’évolution du genre

Du latin au français : la perte du neutre

Le latin classique possédait trois genres. Le latin vulgaire — la langue parlée dans l’Empire — a perdu le neutre avant même la naissance de l’ancien français. Le grammairien Joseph Anglade résume : « Le neutre a disparu dans le latin vulgaire[3]. »

La redistribution a suivi deux chemins. Les noms neutres singuliers sont en général devenus masculins[3]. Des exemples classiques de grammaire latine illustrent le phénomène : templum a donné le temple, vinum le vin, caelum le ciel. En revanche, les *pluriels neutres en -a** ont été réanalysés comme des féminins singuliers de la première déclinaison latine. C’est ainsi que folia (pluriel de folium, « feuille ») a donné la feuille ; arma (pluriel de armum), l’arme ; gaudia, la joie ; labra, la lèvre ; corna, la corne[3]. Le CNRTL confirme pour feuille : le mot vient « du bas latin folia, pluriel collectif du substantif neutre classique folium* »[4].

Le neutre n’a pas complètement disparu. Quelques pronoms en conservent la trace. La linguiste Lucy Michel relève des formes spécifiquement neutres : ce, ceci, cela, ça, et parfois rien et quelque chose[5]. Elle note toutefois que, dans un contexte d’accord, ces pronoms prennent le masculin, ce qui relativise l’existence d’un vrai neutre en français.

Un même mot, un genre différent

Le cas de la mer illustre bien l’arbitraire du genre. Le latin mare était neutre. Quand le neutre a disparu, chaque langue romane a choisi son camp. Le français a opté pour le féminin (la mer), l’italien et le portugais pour le masculin (il mare, o mar). En espagnol, el mar est masculin dans l’usage courant, mais les gens de mer emploient parfois le féminin (la mar). En catalan, le mot oscille entre les deux genres selon le dialecte[6].

Ce flottement ne se limite pas aux comparaisons entre langues. Au sein même du français, de nombreux mots ont changé de genre au cours des siècles.

Mot Genre ancien Genre actuel Cause du changement
amour féminin (842, Serments de Strasbourg) masculin influence du genre latin (amor, masc.)[7]
comète — féminin le latin cometes était masculin[8]
aigle féminin (La Fontaine) masculin symbolique impériale sous Napoléon[9]
comté, duché féminin (cf. Franche-Comté) masculin évolution d’usage

Trois mots occupent une place singulière : amour, délice et orgue sont masculins au singulier mais féminins au pluriel dans l’usage littéraire. On écrit « un amour fou » mais « de folles amours »[10].

La majorité des langues s’en passent

Le genre grammatical, loin d’être universel, est minoritaire. Selon le World Atlas of Language Structures (WALS), sur un échantillon de 257 langues étudiées par le linguiste Greville Corbett, 145 — soit plus de la moitié — n’ont aucun système de genre[12].

Nombre de genres Nombre de langues (WALS)
Aucun 145
Deux 50
Trois 26
Quatre 12
Cinq ou plus 24

Parmi les langues sans genre figurent le turc, le chinois mandarin, le japonais, le finnois, le hongrois et le basque. Fait notable : certaines langues indo-européennes ont perdu le genre au fil du temps, comme l’arménien, le persan, le bengali et l’afrikaans[13].

À l’inverse, certaines langues africaines possèdent un système bien plus riche que le masculin-féminin européen. Les langues bantoues, par exemple, répartissent leurs noms en une dizaine de classes nominales — des catégories fonctionnant comme des genres, mais fondées sur des distinctions sémantiques (humains, animaux, objets longs, liquides, abstraits, etc.)[14]. Le genre à deux termes du français n’est qu’un cas particulier parmi de nombreuses configurations possibles.

Le genre influence-t-il la pensée ?

La question de savoir si le genre grammatical influence la façon dont les locuteurs se représentent les objets relève de l'hypothèse Sapir-Whorf (l’idée, en version faible, que la structure de la langue oriente certains aspects de la pensée). L’expérience de Boroditsky, Schmidt et Phillips (2003) semblait montrer un effet net[15].

Mais les tentatives de réplication ont donné des résultats mitigés. En 2014, Mickan, Schiefke et Stefanowitsch ont tenté de reproduire l’expérience et ont échoué. Ils suggèrent que les résultats originaux pourraient être « un artefact d’un aspect non documenté de la procédure expérimentale ou un accident statistique »[16]. En 2022, Elpers, Jensen et Holmes ont mené une réplication pré-enregistrée sur 375 participants : aucun effet du genre grammatical chez les locuteurs espagnols et allemands, mais un effet chez des anglophones entrainés avec des catégories artificielles[17].

L’étude la plus récente, conduite par Xiao et ses collègues au Laboratoire de sciences cognitives de l’ENS (2026), ne détecte aucun effet en français (par exemple entre « la roue », féminine, et « le pneu », masculin) et seulement un léger effet en allemand. Leur conclusion : « l’effet du genre grammatical sur la conceptualisation mentale est faible et dépend de la langue »[18].

L’état actuel de la recherche invite donc à la prudence. Le genre grammatical n’est probablement pas sans effet sur la pensée, mais cet effet, s’il existe, est bien plus modeste que ne le suggérait l’expérience initiale.

Le masculin « l’emporte » : histoire d’une règle

L’arbitraire du genre a aussi une dimension politique, que l’on retrouve dans le débat sur la féminisation des noms de métiers et sur l'écriture inclusive.

Avant le XVIIe siècle, l’usage français favorisait la règle de proximité : l’adjectif s’accordait avec le nom le plus proche, quel que soit son genre[9]. C’est le grammairien Claude Favre de Vaugelas qui a formulé, en 1647, la règle du masculin dominant : « Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble[19]. » Un siècle plus tard, Nicolas Beauzée renchérit : « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle[20]. »

Cette règle n’a rien de « naturel ». Elle est historiquement datée et explicitement fondée sur une hiérarchie des sexes que ses auteurs ne cherchaient pas à dissimuler. L’Académie française maintient aujourd’hui la notion de « masculin à valeur générique » ou « non marqué » : appliqué aux êtres animés, le masculin peut désigner indifféremment des êtres des deux sexes[21]. Mais en 2019, l’Académie a aussi reconnu la légitimité de la féminisation des noms de métiers. Selon le communiqué accompagnant son rapport, elle juge en substance que les évolutions visant à faire reconnaitre dans la langue la place des femmes dans la société peuvent être envisagées[22].

Le genre grammatical, en somme, n’est ni logique ni immuable. Il est le produit d’une histoire longue — héritages indo-européens, accidents de la phonétique, choix de grammairiens — et il continue de changer sous nos yeux.

Bibliographie

  • Corbett, Greville G. (1991). Gender. Cambridge University Press.
  • Boroditsky, L., Schmidt, L. A. & Phillips, W. (2003). « Sex, syntax, and semantics », in Gentner & Goldin-Meadow (dir.), Language in Mind, MIT Press.
  • Mickan, A., Schiefke, M. & Stefanowitsch, A. (2014). « Key is a llave is a Schlüssel: A failure to replicate an experiment from Boroditsky et al. 2003 », Yearbook of the German Cognitive Linguistics Association, 2, 39-50.
  • Elpers, N., Jensen, G. & Holmes, K. J. (2022). « Does grammatical gender affect object concepts? Registered replication of Phillips and Boroditsky (2003) », Journal of Memory and Language, 127.
  • Xiao, H., Cremers, A., Straboni, C., Strickland, B. & Peperkamp, S. (2026). « The Influence of Grammatical Gender on Object Conceptualization Is Weak and Language-Dependent », Cognitive Science, 50.
  • Violi, Patrizia (1987). « Les origines du genre grammatical », Langages, 85. Persée.
  • Anglade, Joseph. Grammaire élémentaire de l’ancien français. Wikisource.
  • Vaugelas, Claude Favre de (1647). Remarques sur la langue françoise. Veuve Jean Camusat.
  • Beauzée, Nicolas (1767). Grammaire générale. Delalain.
  • Viennot, Éliane (2014). Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !. iXe.
  • Académie française (2019). Rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions.

Notes et références

  1. Meillet, cité par Babbel Magazine, « Pourquoi les mots ont-ils un genre ? » (source 13 du dossier). ↑
  2. Violi, Patrizia (1987). « Les origines du genre grammatical », Langages, 85. Seule l’introduction a pu être consultée. ↑
  3. Anglade, Joseph. Grammaire élémentaire de l’ancien français, chap. 3. ↑
  4. CNRTL/TLFi, notice étymologique « feuille ». ↑
  5. Michel, Lucy. « Le neutre d’une langue sans neutre », Implications philosophiques. ↑
  6. CNRTL/TLFi, notice étymologique « mer » ; données comparatives issues du dossier. ↑
  7. CNRTL/TLFi, notice étymologique « amour » : « le plus souvent fém. en a. fr., amour devient masc. aux XVIe et XVIIe s. sous l’influence du genre lat. » ↑
  8. SIEFAR, « Le genre des mots ». ↑
  9. CCDMD/Correspondance, « Masculin, féminin et autres tabous du genre ». ↑
  10. Académie française, « Amour, délice et orgue ». ↑
  11. Académie française, « Drôle de genre ». ↑
  12. WALS Online, Feature 30A: Number of Genders (Corbett). ↑
  13. Données issues de Wikipedia « Genre grammatical » et de l’entretien d’Anne Abeillé sur Babbel Magazine. ↑
  14. Abeillé, Anne, entretien avec Babbel Magazine : « des langues avec une dizaine de genres, notamment en Afrique ». ↑
  15. Max Planck Institute, « Gender in language: grammar, culture, or cognition? ». L’expérience originale est rapportée dans Boroditsky, Schmidt & Phillips (2003). ↑
  16. Mickan, Schiefke & Stefanowitsch (2014), référence bibliographique identifiée dans le dossier. ↑
  17. Elpers, Jensen & Holmes (2022), référence bibliographique identifiée dans le dossier. ↑
  18. ENS/LSCP, « Does grammatical gender influence our thinking? » ; Xiao et al. (2026). ↑
  19. Vaugelas (1647), Remarques sur la langue françoise, cité par CCDMD/Correspondance. ↑
  20. Beauzée (1767), Grammaire générale, cité dans les sources du dossier. ↑
  21. Académie française, formulation reprise de ses publications officielles. ↑
  22. Académie française (2019), rapport sur la féminisation des noms de métiers. Le texte exact du rapport n’a pas pu être consulté (PDF inaccessible) ; la formulation est une paraphrase du communiqué public. ↑
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