Aller au contenu
Carte du traité de Verdun (843) : en rouge, le royaume de Charles le Chauve, à l'ouest, de la Neustrie à l'Aquitaine ; en vert, au centre, le royaume de Lothaire, de la Lotharingie à la Lombardie ; en jaune, à l'est, le royaume de Louis le Germanique, de la Saxe à la Bavière.

Noms propres

D’où vient le nom de la France ?

Des Francs, peuple germanique apparu au IIIe siècle, à Francia puis France : comment le nom d’un peuple au sens discuté a fini par désigner tout un pays.

FlyingPC, « Verdun Treaty 843 », CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

En bref
Le pays des Francs France vient du bas latin Francia, « pays habité par les Francs », une confédération de peuples germaniques apparue au IIIe siècle.
Un nom au sens discuté Franc a été rapproché de « hardi » ou de « javelot » ; aucune source ne tranche, et le sens « libre » est présenté par les dictionnaires comme une conséquence du nom du peuple.
Un territoire qui s’élargit Au XIIe siècle, chez Suger, Francia désigne encore un territoire compact autour de Paris, à peu près l’actuelle Île-de-France ; le nom gagne ensuite tout le royaume.

La réponse courte

La France doit son nom aux Francs. Le mot France est issu du bas latin Francia, « pays habité par les Francs »[2]. Le bas latin est le latin de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. Les Francs étaient un ensemble de tribus germaniques qui franchirent le Rhin à partir du IIIe siècle, entrèrent en Gaule et y fondèrent une monarchie à la fin du Ve siècle[1].

Le pays porte donc un ethnonyme, c’est-à-dire un nom de peuple, devenu toponyme, c’est-à-dire nom de lieu. Paris a suivi le même chemin avec les Parisii. Reste deux questions : que voulait dire Franc ? Et comment le nom d’un peuple a-t-il fini par couvrir tout un royaume ?

Les Francs, un peuple qui n’en était pas un

Les Francs ne sont pas arrivés d’ailleurs comme un peuple déjà constitué. Selon l’historien Lucien Musset, leur apparition résulte « non d’une migration, mais du regroupement de plusieurs peuplades » déjà connues des Romains, comme les Chamaves, les Bructères ou les Sicambres[6]. Les causes de ce regroupement « échappent aux historiens ».

La date de leur première mention n’est pas fixée. Musset la situe en 241 ; les Francs sont ensuite cités régulièrement à partir des années 275-280, sur la rive droite du Rhin inférieur[6]. Une autre encyclopédie donne 289 pour leur première mention dans une source romaine[7]. On retiendra donc le IIIe siècle, sans trancher entre ces deux dates.

Que veut dire Franc ?

En français, Franc vient du bas latin Franci (au pluriel), lui-même emprunté au francique *frank[1]. Le francique est la langue germanique des Francs. L’astérisque signale une forme reconstituée par les linguistes : aucun texte ne l’atteste. Cette forme est l’étymon du mot, c’est-à-dire sa source la plus ancienne connue.

Le sens de cet étymon est discuté. Deux hypothèses principales circulent.

Hypothèse Indices Qui la soutient
« les hardis, les courageux » vieux norrois frekkr Musset[6], Pfeifer[9] ; Beck et Nonn selon Wikipédia[8]
« ceux qui portent une lance typique » vieil anglais franca, vieux norrois frakka « javelot » Pfeifer[9]

La seconde hypothèse a une faiblesse. Selon Beck, cité par Wikipédia, le nom du javelot serait tiré du nom du peuple, « l’arme franque », et non l’inverse[8]. Ce point n’a pas été vérifié dans son ouvrage. Mais un cas comparable est bien établi en français. La francisque, la hache des Francs, vient du bas latin francisca, féminin de l’adjectif franciscus « franc » ; il faut sous-entendre securis, « hache »[3]. Ici, c’est clairement l’arme qui porte le nom du peuple.

Un détour par l’allemand montre la vie de ces mots. L’allemand frank, « ouvert, libre », ne vient pas directement du germanique. Il a été emprunté, à la fin du Moyen Âge (en moyen haut-allemand tardif), à l’ancien français franc, lui-même d’origine germanique[9]. Le mot germanique est donc passé en français, puis revenu en allemand. Il ne survit plus que dans frank und frei, littéralement « franc et libre » : une formule redondante apparue au XVIIIe siècle, selon Pfeifer[9].

De Francia à la France

Francia n’a pas toujours désigné le même territoire. En 843, le traité de Verdun partage l’empire franc en trois[15]. Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale. Lothaire obtient au centre une longue bande de territoire, la Lotharingie. Louis le Germanique reçoit les terres situées à l’est du Rhin, la Francie orientale[15]. Selon la World History Encyclopedia, la Francie occidentale est ensuite devenue le royaume de France, et la Francie orientale le royaume d’Allemagne[7]. Ce partage suit d’un an les serments de Strasbourg.

Le nom a aussi un sens plus étroit. Au XIIe siècle, chez Suger, abbé de Saint-Denis, Francia désigne un bloc compact de terres qui correspond à peu près à l’actuelle Île-de-France[12]. La Normandie, le Berry, l’Auvergne ou la Bourgogne n’en font pas partie[12].

Le titre royal évolue au même rythme. Le roi s’intitulait en latin rex Francorum, « roi des Francs ». Ce titre devient peu à peu « roi de France », entre le règne de Philippe Auguste et celui de Philippe le Bel[11]. Le roi d’un peuple devient le roi d’un territoire.

Du peuple franc au nom de la France
  1. 241 ou 289
    Premières mentions des Francs, selon les sources[6][7].
  2. VIIe siècle
    Le latin médiéval franciscus signifie « relatif à la France »[2].
  3. Traité de Verdun : l’empire franc est partagé en trois[15].
  4. 2e moitié du Xe siècle
    Premier emploi de franc en français, comme adjectif, dans la Vie de saint Léger[1].
  5. v. 
    Franceis, « français », dans la Chanson de Roland[2].
  6. XIIe siècle
    Chez Suger, Francia désigne un territoire compact autour de Paris, à peu près l’actuelle Île-de-France[12].
  7. années 1430
    L’usage du nom Île-de-France se répand[14].
  8. Charles Estienne décrit « l’isle de France » dans La Guide des chemins de France[14].

Français, Île-de-France, Frankreich

Le mot français est dérivé de France à l’aide du suffixe -ais. Il apparaît vers 1100 sous la forme franceis, dans la Chanson de Roland[2].

Le nom Île-de-France est plus tardif. La région historique est née du domaine royal constitué du Xe au XIIIe siècle par les premiers Capétiens[13]. Le nom viendrait d’un petit « pays de France », une plaine de quelques dizaines de kilomètres carrés juste au nord de Paris. Mais le Larousse l’avoue : on ne sait pas exactement comment ce petit pays a donné son nom à toute une région[13]. Selon Judith Förstel, de l’Inventaire général, l’usage du nom ne se répand que dans les années 1430. Il désigne alors un territoire compris entre trois cours d’eau, la Marne, la Seine et l’Oise[14]. D’où peut-être l’image d’une « île ». Certains y voient plutôt un francique liddle Franke, « petite France » ; Förstel rapporte cette hypothèse sans la reprendre à son compte[14].

En 1552, Charles Estienne précise encore les limites de ce petit pays :

L’isle de France contient ce qui est depuis sainct Denys dict en France, jusques a Roissy et Montmorency […]

Charles Estienne, La Guide des chemins de France (1552), cité par Judith Förstel

L’allemand, lui, garde la trace du peuple. Frankreich se décompose en Franke, « Franc », et Reich, « royaume » : c’est le « royaume des Francs »[10].

Enfin, le nom des Francs a voyagé vers l’est. Selon l’Académie, franc se dit depuis l’époque des croisades de ce qui est relatif aux Européens du Levant[4]. Le TLFi relève en 1606 un « qualificatif donné aux Européens dans les ports du Levant ». Pour les Orientaux, le Franc était aussi l’Européen venu aux croisades[1]. La « langue franque » était un sabir fait de français, d’espagnol, d’italien, d’arabe et de turc, parlé dans ces ports jusqu’au XIXe siècle[4].

Le nom de la France porte ainsi deux histoires : celle d’un peuple au nom obscur, et celle d’un territoire qui s’est élargi avec le pouvoir de ses rois. Sur l’article qui précède ce nom, voir pourquoi on dit « la France » mais « le Japon » ; sur la naissance de la langue française, voir Du latin au français et, pour la Gaule d’avant les Francs, les mots gaulois du français.

Bibliographie

Notes et références

  1. TLFi, « franc » (étymologie n° 1 et définition) : « Du b. lat. Franci, plur. [...] lui-même empr. à l’a. b. frq. frank » ; adjectif dans la Vie de saint Léger (deuxième moitié du Xe siècle), nom vers 1050 (Vie de saint Alexis*) ; sens « qualificatif donné aux Européens dans les ports du Levant » en 1606 (Nicot) ; « [Du point de vue des Orientaux] Européen participant aux Croisades ». ↑
  2. TLFi, « français » (étymologie) : franceis vers 1100 (Roland), « Dér. à l’aide du suff. -ais de France issu du b. lat. Francia "pays habité par les Francs" » ; latin médiéval franciscus « relatif à la France » au VIIe siècle (Du Cange). ↑
  3. TLFi, « francisque » (étymologie) : emprunt (1599) au bas latin francisca « hache des Francs » (Isidore de Séville), « fém. de l’adj. franciscus "franc" », substantivé « après ell. d’un subst. tel que securis "hache" ». ↑
  4. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « I. Franc, franque » : « Issu, par l’intermédiaire du bas latin Francus [...] du francique Frank, nom d’une peuplade germanique, puis "homme libre" » ; sens relatif aux Européens du Levant « depuis l’époque des Croisades » ; langue franque*. ↑
  5. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « II. Franc, franche » : « XIe siècle. Issu de franc I. » ↑
  6. Lucien Musset, « Francs », Encyclopædia Universalis (partie en accès libre) : le nom « semble signifier hardi, courageux (cf. vieux norrois : frekkr) » ; première mention en 241, mentions régulières à partir de 275-280. ↑
  7. Harrison W. Mark, « Francs », World History Encyclopedia, 2023 : première mention par une source romaine en 289 ; la Francie occidentale « devenue royaume de France », la Francie orientale « devenue royaume d’Allemagne ». ↑
  8. Wikipédia (en), « Name of the Franks », qui cite Beck (1995) et Nonn (2010). Ces deux ouvrages n’ont pas été consultés directement. ↑
  9. Pfeifer, Etymologisches Wörterbuch des Deutschen (DWDS), « frank » : les Francs comme « les courageux, les hardis » formant une couche supérieure, ou comme « ceux qui sont armés d’une lance typique » ; frank « offen, frei » (« ouvert, libre »), emprunté en moyen haut-allemand tardif à l’ancien français franc ; « lebt heute nur noch in der tautologischen Formel frank und frei (18. Jh.) ». ↑
  10. DWDS, « Frankreich » : décomposition Franke + Reich. ↑
  11. Larousse, encyclopédie, « roi » : le titre de rex Francorum « s’est peu à peu transformé en celui de roi de France entre Philippe Auguste et Philippe le Bel ». ↑
  12. Charles T. Wood, « Regnum Francie : a problem in Capetian administrative usage », Traditio, 23, 1967 (extrait en accès libre consulté) : chez Suger, Francia est « a compact unit of lands roughly equivalent to the more modern Île de France ». ↑
  13. Larousse, encyclopédie, « Île-de-France ». ↑
  14. Judith Förstel, « L’Île-de-France, un autre patrimoine : aux sources de l’Île-de-France », Région Île-de-France, 2021. ↑
  15. Pascal Buresi, « Verdun traité de (843) », Encyclopædia Universalis : « la Francie occidentale est attribuée au roi Charles le Chauve » ; au centre, « une longue et étroite bande de territoire (la Lotharingie) [...] revient à Lothaire » ; « Louis le Germanique reçoit tous les territoires situés à l’est du Rhin (la Francie orientale ou Germanie) ». ↑
toponymie étymologie carolingien histoire Île-de-France