Introduction
Autrice est-il un néologisme ? C’est ce que croient beaucoup de locuteurs, qui y voient un mot inventé sous la pression militante. L’histoire de la langue dit le contraire. Le mot est attesté en français dès le XVe siècle, sous la forme actrixe, et il dérive du latin auctrix, féminin régulier de auctor[1]. Il a été utilisé pendant deux siècles avant de disparaitre — non par évolution naturelle, mais par décision des grammairiens du XVIIe siècle.
Cette histoire est celle d’un aller-retour. Les féminins de noms de métiers existaient au Moyen Âge et à la Renaissance. Ils ont été supprimés au nom d’une doctrine grammaticale : « le masculin est le plus noble ». Ils reviennent aujourd’hui, portés par l’usage et les institutions. Cet article retrace ce parcours en suivant le fil d'autrice, du registre de la taille de Paris (1292) au rapport de l’Académie française (2019).
Des féminins bien vivants au Moyen Âge
L’idée que les noms féminins de métiers seraient des créations récentes ne résiste pas à l’examen des textes anciens.
Le registre de la taille de Paris de 1292 — un document fiscal qui recense les contribuables par profession — mentionne de nombreux noms féminins : bouchère, couturière, lavandière, marchande, ouvrière, potière, tavernière[2]. Ces termes ne sont pas des curiosités isolées. Ils désignent des femmes qui exercent réellement ces métiers et paient l’impôt en conséquence.
Le mot autrice suit la même logique de formation régulière. Le latin possédait un féminin auctrix, attesté dès l’Antiquité, au sens d'« agente, fondatrice, instigatrice »[1]. En français, la première attestation connue remonte à 1477-1478 : Guillaume Leseur, dans son Histoire de Gaston IV, comte de Foix, emploie la forme actrixe[1]. En 1503, les Lettres de Louis XII mentionnent Jeanne de France comme « auctrixe et fondatrixe »[5]. En 1524, Guillaume Briçonnet écrit auctrice dans une lettre à Marguerite de Valois-Angoulême[5]. En 1583, Filbert Bretin traduit Lucien de Samosate en écrivant : « tout cela vient de Diane, qui en fut l’autrice »[1].
Le mot n’a donc rien d’un néologisme. Il a été employé pendant plus d’un siècle, par des auteurs variés, dans des contextes allant de la correspondance princière à la traduction littéraire.
Le tournant du XVIIe siècle : quand « le masculin l’emporte »
La disparition des féminins de métiers n’est pas le résultat d’une évolution spontanée de la langue. Elle est le produit d’un travail de codification mené par les grammairiens du XVIIe siècle, qui fait aussi écho aux transformations décrites dans l’histoire de l’accord du participe passé.
En 1647, Claude Favre de Vaugelas publie ses Remarques sur la langue française. Il y affirme, à quatre reprises, que « le genre masculin étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble »[6]. Ce n’est pas une observation linguistique : c’est un jugement de valeur, explicitement fondé sur une hiérarchie entre les sexes.
Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.
Quatre ans plus tard, Scipion Dupleix codifie la même doctrine : « le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins »[6]. En 1767, Nicolas Beauzée reprend l’argument dans sa Grammaire générale, en le justifiant sans détour par « la supériorité du mâle sur la femelle »[7].
Cette doctrine a deux conséquences concrètes. D’une part, elle remplace l’accord de proximité — la règle selon laquelle l’adjectif s’accorde avec le nom le plus proche, qu’il soit masculin ou féminin — par la règle du « masculin qui l’emporte ». L’accord de proximité était pourtant courant : on le trouve chez Ronsard (1562) et chez Racine (1677)[6]. D’autre part, elle pousse à l’abandon des formes féminines de titres et de fonctions au profit du masculin dit « générique ».
Certaines voix résistent. Mme de Sévigné, en 1694, refuse d’employer le masculin le pour se désigner : « pour moi je croirais avoir de la barbe si je disais autrement »[6]. En 1704, l’Académie française note que c’est « une faute que font presque toutes les femmes, et de Paris, et de la Cour »[6]. C’est un aveu involontaire : l’usage féminin existait encore, mais les grammairiens le combattaient.
Le mot autrice survit encore en 1662, quand Jean Loret écrit dans La Muse historique : « La jeune Autrice de Torquate »[1]. Puis il s’efface des textes, remplacé par le masculin auteur employé pour les deux sexes.
Trois siècles de silence, puis le retour
Il faut attendre le XXe siècle pour que la question revienne dans le débat public. Le parcours est jalonné de circulaires, de rapports et de résistances institutionnelles.
1984. L’Académie française publie une déclaration rédigée par Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss. Les deux savants défendent le masculin comme « genre non marqué, extensif » et constatent que les néologismes féminins ont été « très vite empreints d’une nuance dépréciative »[8]. La même année, une Commission de terminologie relative à la féminisation est créée, présidée par Benoîte Groult[2].
1986. La circulaire Fabius demande aux administrations de féminiser les noms de métiers dans les textes officiels : décrets, arrêtés, correspondance, contrats[9].
1998. La circulaire Jospin relance la démarche. Elle prescrit l’emploi des « appellations féminines pour les noms de métier, de fonction, de grade ou de titre dès lors qu’il s’agit de termes dont le féminin est par ailleurs d’usage courant », et cite en exemples la secrétaire générale, la directrice, la conseillère[10].
1999. Le guide Femme, j’écris ton nom..., coordonné par le linguiste Bernard Cerquiglini, propose plus de 2 000 entrées masculin/féminin[10]. C’est l’outil le plus complet jamais publié sur le sujet.
2014. L’Académie fait un pas : elle accepte la féminisation des noms de métiers « entrés naturellement dans l’usage » (artisane, aviatrice, pharmacienne, avocate), mais refuse encore la féminisation des noms de fonctions officielles et rejette des formes comme professeure ou ingénieure, jugées « contraires aux règles ordinaires de dérivation »[11].
2019. Le revirement. Un rapport adopté à large majorité conclut qu'« il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de fonctions »[4]. L’Académie reconnait trois formes possibles pour le féminin d'auteur : autrice, auteur employé au féminin, ou auteure. Elle note qu'autrice est « la forme dont la formation est plus satisfaisante », car elle suit la dérivation régulière en -trice (comme actrice, traductrice)[4].
Autrice, auteure, auteur : la concurrence des formes
Le cas d'auteur illustre une difficulté propre à la féminisation : quand un mot a été privé de féminin pendant trois siècles, plusieurs formes concurrentes peuvent émerger au moment du retour.
| Forme | Formation | Usage |
|---|---|---|
| autrice | Dérivation régulière sur le latin auctrix (comme actrice de actor) | France (en progression), recommandée par l’Académie (2019) comme la mieux formée |
| auteure | Ajout d’un -e muet (comme professeure) | Bien implantée au Québec depuis les années 1980 ; acceptée par l’OQLF[12] |
| une auteur | Masculin employé au féminin avec changement de déterminant | Usage courant en France jusqu’aux années 2010 |
L’OQLF juge les formes autrice et auteure toutes deux acceptables[12]. Il n’existe pas de consensus francophone sur la forme préférable. La situation varie aussi selon les pays : la Belgique a adopté un décret de féminisation dès 1993, le Québec recommande la féminisation depuis les années 1970-1980[12].
L’historienne du théâtre Aurore Évain a joué un rôle important dans la réhabilitation du mot. Son article « Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours », paru en 2008 dans la revue Sêméion, recense un corpus de 150 occurrences d'auctrix et autrice du Ier au XXIe siècle. Ce travail a montré que le mot n’est pas un néologisme et que son usage péjoratif est, selon ses termes, « extrêmement limité »[13].
Une histoire de langue, pas d’idéologie
La féminisation des noms de métiers est souvent présentée comme un sujet politique. Elle est d’abord un sujet d’histoire de la langue. Les faits sont simples : les formes féminines existaient, elles ont été supprimées par des grammairiens qui invoquaient explicitement la supériorité du masculin, et elles reviennent aujourd’hui par l’usage et par la norme.
Ce retour pose des questions réelles : quelle forme choisir quand plusieurs coexistent ? Faut-il privilégier la régularité morphologique (autrice) ou l’implantation dans l’usage (auteure) ? Comment traiter les suffixes anciens comme -esse, dont la connotation a changé ? Ces questions ne se résolvent pas par décret. Elles se règlent, comme toujours en matière de langue, par l’usage des locuteurs — un usage que les institutions peuvent accompagner, mais qu’elles ne peuvent ni imposer ni interdire durablement.
Pour un panorama plus large des pratiques qui visent à rendre la langue plus équitable, y compris le point médian et les pronoms épicènes, voir l’article consacré à l’écriture inclusive.
Bibliographie
- Académie française. « La féminisation des noms de métiers et de fonctions », rapport du 28 février 2019.
- Académie française. « La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres — Mise au point », 10 octobre 2014.
- Cerquiglini, Bernard (dir.). Femme, j’écris ton nom... Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions. INALF / Documentation française, 1999.
- Circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. JORF, 16 mars 1986.
- Circulaire du 6 mars 1998 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. JORF.
- Dumézil, Georges, et Claude Lévi-Strauss. Déclaration de l’Académie française, 14 juin 1984.
- Évain, Aurore. « Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours ». Sêméion n° 6, Université Paris-Descartes, 2008. Réédité aux éditions iXe, 2019.
- Office québécois de la langue française. « Emploi des formes féminines autrice et auteure ». Vitrine linguistique.
- TLFi / CNRTL. Articles « auteur », « docteur », « doctoresse ».
- Vaugelas, Claude Favre de. Remarques sur la langue française. 1647.
- Viennot, Éliane. Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française. Éditions iXe, 2014.
Notes et références
- Attestations relevées par le Wiktionnaire (« autrice »), renvoyant aux textes originaux ; confirmées par le corpus d’Aurore Évain (2008). Ces attestations n’ont pas été vérifiées dans un dictionnaire publié. Le latin auctrix est le féminin régulier de auctor (OQLF, Vitrine linguistique). ↑
- Registre de la taille de Paris, 1292, d’après Hervé Géraud (1837). ↑
- TLFi, article « doctoresse » : « XVe s. "femme savante" (Évangile des quenouilles, 2e journée, conclusion) ». ↑
- Académie française, rapport du 28 février 2019 sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions. ↑
- Wiktionnaire, « autrice » ; Blog En Inclusif, chronologie détaillée. ↑
- SIEFAR, « La guerre des mots : les accords ». ↑
- Nicolas Beauzée, Grammaire générale, 1767. ↑
- Déclaration de l’Académie française, 14 juin 1984, rédigée par G. Dumézil et C. Lévi-Strauss. ↑
- Circulaire Fabius du 11 mars 1986, texte officiel (HCE). ↑
- Circulaire Jospin du 6 mars 1998 (Légifrance). ↑
- Académie française, mise au point du 10 octobre 2014. ↑
- OQLF, « Emploi des formes féminines autrice et auteure », Vitrine linguistique. ↑
- Aurore Évain, « Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours », Sêméion n° 6, 2008. ↑
