En Belgique, on dit septante et nonante. En Suisse romande, on ajoute huitante. Ces formes ne sont pas des inventions régionales : elles descendent en droite ligne du latin et étaient autrefois communes à toute la France. C’est le système par vingt — soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix — qui s’est imposé tardivement depuis Paris. Voici comment s’est opéré ce basculement.
Quatre mots, quatre héritages latins
Les formes décimales du français sont attestées dès le XIIe siècle. Septante (du latin populaire septanta, altération de septuaginta) apparaît sous la forme setante dans le Psautier d’Oxford (première moitié du XIIe siècle)[1]. Nonante (du latin nonaginta) est attesté vers 1120 sous la forme nunante dans le Saint Brendan[2]. Huitante (du latin octoginta) apparaît vers 1140 sous la forme oitante dans le Voyage de Charlemagne[3].
En face, les formes vigésimales — fondées sur une base vingt — sont presque aussi anciennes. Soixante-dix est attesté vers 1165 chez Benoît de Sainte-Maure, sous la forme seisante dis[6]. Quatre-vingts apparaît vers 1170 dans les Rois, sous la forme quatre vinz[4]. Les deux systèmes coexistent donc au Moyen Âge.
| Nombre | Forme décimale (base dix) | Première attestation | Forme vigésimale (base vingt) | Première attestation |
|---|---|---|---|---|
| 70 | septante | 1re moitié du XIIe s. | soixante-dix | v. 1165 |
| 80 | huitante | v. 1140 | quatre-vingts | v. 1170 |
| 90 | nonante | v. 1120 | quatre-vingt-dix | — |
Le basculement parisien
Le recul des formes décimales en France se dessine au XVIe siècle. En 1550, le grammairien Louis Meigret constate dans son Traité de grammaire que soixante et dix est « plus reçue et approuvée » que septante[6]. La préférence est donc déjà installée dans l’usage parisien avant toute codification officielle.
C’est Vaugelas qui tranche. Dans ses Remarques sur la langue françoise (1647), il condamne septante et nonante hors du vocabulaire religieux (la Septante désigne la traduction grecque de la Bible)[2]. En 1680, le dictionnaire de Richelet confirme la norme : « on dit quatre-vingt-dix »[15].
Au XIXe siècle, Littré note que nonante « a vieilli » mais « est resté très usité en Suisse, en Savoie et dans le midi de la France »[15]. Fait remarquable : en 1945, les Instructions officielles françaises recommandaient encore septante, octante et nonante pour l’enseignement du calcul dans les régions de l’est de la France. Cette recommandation disparaît après la Seconde Guerre mondiale[8].
D’où vient le système par vingt ?
L’origine du comptage par vingt en français reste discutée. Trois hypothèses circulent, qui ne s’excluent pas.
L’hypothèse celtique. Les langues celtiques modernes (breton, gallois, gaélique) possèdent ou possédaient une numération par vingt. Beaucoup de vulgarisateurs attribuent quatre-vingts à un héritage gaulois. Cependant, les dizaines supérieures à vingt sont en réalité mal connues en gaulois[9].
L’hypothèse pré-celtique. Le basque, qui n’est pas une langue indo-européenne, compte aussi par vingt. Georges Ifrah (Histoire universelle des chiffres, 1994) évoque une origine commune ancienne pour les numérations vigésimales européennes[9].
L’hypothèse normande. Le danois ancien comptait par vingt, et les Vikings ont pu renforcer cette habitude en Normandie au Xe siècle. Les Lois de Guillaume le Conquérant (XIe siècle) contiennent une attestation ancienne du système[9].
Aucune de ces hypothèses n’est prouvée de manière décisive. Une étude récente (Avanzi et Thibault, 2019) remet en question l’idée reçue selon laquelle les formes décimales (septante, nonante) seraient les formes « originelles » supplantées par le vigésimal : d’après les données du corpus FRANTEXT, les formes décimales étaient en fait assez rares dans les textes médiévaux[10].
Qui dit quoi aujourd’hui ?
La répartition actuelle oppose nettement la France à ses voisins francophones.
En Belgique, septante et nonante sont la norme, employés à quasi 100 %. Pour 80, les Belges disent quatre-vingts, comme en France[11].
En Suisse romande, septante et nonante sont universels. Pour 80, la situation varie : huitante domine dans les cantons de Vaud, Fribourg et Valais (de 77 à 82 % d’emploi), où il est utilisé dans les écoles et l’administration. Genève (13 %) et le Jura (7 %) préfèrent quatre-vingts[12].
En France, l’usage résiduel de septante se concentre dans les zones frontalières de la Suisse. À Saint-Julien-en-Genevois, 56 % des locuteurs le déclarent ; à Gex, 51 % ; à Thonon-les-Bains, 46 %[13].
Le grammairien belge Joseph Hanse résume bien la situation : nonante est une « ancienne forme française devenue un provincialisme ». Mais, ajoute-t-il, « en Belgique on ne doit pas se croire déshonoré si l’on dit nonante »[15].
Le cas particulier de huitante et octante
Octante est une réfection savante apparue au XIIIe siècle sous la plume de Jean de Meun (Roman de la Rose, 1269-1278)[5]. Contrairement à huitante, forme populaire héritée du latin, octante n’a jamais pris racine dans l’usage oral. Dans une enquête menée auprès de 15 000 répondants, seules 57 personnes ont coché octante — un pourcentage trop faible pour être cartographié[12].
Huitante, en revanche, reste bien vivant dans trois cantons suisses. Selon Wikipédia, la Vallée d’Aoste, en Italie, emploierait également septante, huitante et nonante, prolongeant l’usage de la Suisse romande voisine ; cette information n’a pas été confirmée par une source éditoriale[14].
Ces variations rappellent que le passage du latin au français n’a pas produit une langue uniforme, mais un faisceau de variantes régionales dont certaines ont été écartées par la norme parisienne sans pour autant disparaître.
Bibliographie
- TLFi / CNRTL — Articles « septante », « nonante », « huitante », « quatre-vingts », « octante », « soixante-dix ». En ligne : cnrtl.fr.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd. — Articles « septante » et « nonante ».
- Avanzi, Mathieu — « 70 & 90 », Français de nos régions, 8 octobre 2016 ; « Comment dit-on 80 en Belgique et en Suisse ? », 26 mars 2017 ; « Septante et nonante », 16 novembre 2024.
- Avanzi, Mathieu et Thibault, André — « Documenter le système vigésimal et sa contrepartie décimale (70-80-90) en français et dans les dialectes galloromans », Langages, n° 215, 2019, p. 89-106.
Notes et références
- TLFi / CNRTL, article « septante », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
- Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, 1647, cité par le Guichet du Savoir (BML, réponse n° 131904) et par le TLFi « septante » (pour le sens religieux). Le TLFi « nonante » ne mentionne pas Vaugelas. ↑
- TLFi / CNRTL, article « huitante », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
- TLFi / CNRTL, article « quatre-vingts », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
- TLFi / CNRTL, article « octante », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
- TLFi / CNRTL, article « soixante-dix », section étymologie (consulté le 2026-10-03). Citation de Meigret. ↑
- Sources multiples ; Antidote, « Chiffres romains, arabes ou... gaulois » (consulté le 2026-10-03). ↑
- Guichet du Savoir, réponses nos 131904 et 66446, Bibliothèque municipale de Lyon (consulté le 2026-10-03). Service de référence, non une source éditoriale au sens strict. ↑
- Wikipédia, article « Système vicésimal » (point de départ), citant Lambert (La langue gauloise, 2003) et Ifrah (Histoire universelle des chiffres, 1994). Hypothèses non tranchées. ↑
- Avanzi et Thibault, Langages, n° 215, 2019, p. 89-106 (résumé seul accessible). ↑
- Avanzi, « 70 & 90 », Français de nos régions, 2016 ; « Septante et nonante », 2024. ↑
- Avanzi, « Comment dit-on 80 en Belgique et en Suisse ? », Français de nos régions, 2017. ↑
- Avanzi, « Septante et nonante », Français de nos régions, 2024. ↑
- Wikipédia, articles « Français valdôtain » et « Aostan French » (point de départ, non vérifié par source éditoriale). ↑
- TLFi / CNRTL, article « nonante », section étymologie (consulté le 2026-10-03). Citations de Richelet, Littré et Hanse. ↑
