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Expressions et proverbes

Pourquoi dit-on « avoir maille à partir » ?

Avoir maille à partir : la maille, petite monnaie médiévale, et le vieux verbe partir, « partager ». Origine et histoire d’une expression enregistrée dès 1694.

En bref
Une petite pièce La maille était une ancienne monnaie qui valait à l’origine la moitié d’un denier ; le mot vient du latin médiéval medalia, issu de medius, « demi ».
Un verbe ancien Dans l’expression, partir garde son sens ancien de « partager », attesté dès la fin du Xe siècle et aujourd’hui sorti de l’usage courant.
Un différend pour peu de chose L’Académie enregistre l’expression dès 1694 ; selon elle, on se dispute une pièce si petite qu’on ne peut pas la partager.

Avoir maille à partir avec quelqu’un, c’est avoir un différend avec lui. L’Académie française précise aujourd’hui : « un différend sur un sujet de peu d’importance »[1]. L’expression est devenue opaque parce que ses deux mots clés ont changé de sens. La maille y désigne une petite monnaie, et non la boucle d’un tricot. Le verbe partir y signifie « partager », et non « s’en aller ». Cette fiche présente ces deux mots, l’explication proposée par l’Académie, puis l’évolution du sens de l’expression.

La maille, une très petite monnaie

Le dictionnaire de l’Académie définit la maille comme une ancienne monnaie « valant à l’origine la moitié d’un denier »[1]. Le mot est attesté au XIIe siècle. Il vient du latin médiéval medalia, lui-même issu du latin medius, « demi »[1]. L’étymologie rend compte de la valeur : une maille, c’est un demi-denier.

En 1835, la monnaie a disparu depuis longtemps. L’Académie la décrit comme une pièce « au-dessous du denier, qui a depuis longtemps cessé d’être en usage »[2]. Le mot a survécu dans quelques locutions, alors que la pièce n’existait plus.

Ce mot n’a rien à voir avec la maille du tricot ou de l’armure. Les deux mots sont des homonymes : ils s’écrivent et se prononcent de la même façon, mais ils ont des origines différentes. L’Académie les traite d’ailleurs dans deux articles distincts[1].

Maille « boucle » Maille « monnaie »
Origine latin macula, « tache », puis « maille de filet » latin médiéval medalia, de medius, « demi »
Premières attestations fin du XIe siècle ; vers 1100 dans la Chanson de Roland (maille d’armure) XIIe siècle
Sens aujourd’hui boucle d’un tricot, d’un filet, d’une cotte de mailles sorti de l’usage, sauf dans des expressions

Sources du tableau : TLFi pour maille « boucle »[3] ; Académie, 9e édition, pour maille « monnaie »[1].

Partir, « partager »

Le verbe partir vient du latin partire, « diviser en parties ; partager, répartir, distribuer »[4]. Son premier sens en français est « diviser, partager en plusieurs parties ». Le Trésor de la langue française (TLFi) le relève dès la fin du Xe siècle, dans la Passion de Clermont, à propos des vêtements de Jésus : « Non fut partiz sos vestimenz »[4].

Ce sens a ensuite reculé. Selon le TLFi, partir « diviser, distribuer » a été évincé par partager et par ses propres dérivés, départir et répartir. Il ne s’est maintenu que dans quelques dialectes du Nord et du Nord-Ouest, et en occitan[4]. Le Dictionnaire de Trévoux le relève pourtant encore en 1771 : « partir le differend par moitié »[4]. Le vieux sens survit aussi dans le vocabulaire du blason : l’écu parti est attesté vers 1229[4].

Le TLFi rattache lui-même l’expression à ce sens ancien : à l’article partir, il renvoie à « maille à partir »[4]. L’Académie le dit aussi : partir a ici « son sens ancien de « partager » »[5].

Une pièce impossible à partager

Pourquoi une dispute serait-elle une maille « à partager » ? L’Académie propose une explication simple. La maille était la pièce de plus faible valeur ; elle était donc impossible à partager[5]. Avoir une maille à partager avec quelqu’un, c’est se disputer une somme dérisoire qu’aucun partage ne peut régler.

C’est l’explication courante, celle de l’Académie, reprise par les sites de vulgarisation. Elle reste une reconstitution du sens : aucun texte ancien consulté pour cette fiche ne la formule.

Un différend de plus en plus futile

L’expression figure dès la première édition du dictionnaire de l’Académie, en 1694. On ne sait pas, d’après les sources consultées, à quelle date elle est apparue. Les éditions successives montrent un glissement : l’idée de futilité devient explicite.

Édition Exemple et définition
1re édition (1694) « Deux personnes ont tousjours maille à partir ensemble, pour dire, qu’Ils ont tousjours quelque differend »[7]
6e édition (1835) « Ils ont toujours maille à partir ensemble, Ils ont toujours quelque différend sur peu de chose »[2]
9e édition « Ils ont eu maille à partir ensemble, ils ont eu un différend sur un sujet de peu d’importance »[1]

En 1694, il s’agit simplement d’un différend. À partir de 1835, la définition ajoute qu’il porte « sur peu de chose ». L’image de la petite pièce reste donc présente dans la définition, même quand la monnaie a disparu.

La famille de la maille

La maille a laissé d’autres traces, toutes liées à l’idée d’une somme infime :

  • n’avoir ni sou ni maille, ou être sans sou ni maille, « être sans argent »[1] ; la 1re édition donne déjà « il n’a ny denier ny maille » et « il n’a ny sou ny maille »[7] ;
  • cela ne vaut pas une maille[1] ;
  • pince-maille, terme vieilli que la 1re édition définissait comme « un homme fort attaché à ses interests »[7][5].
Repères de l’histoire de l’expression
  1. fin Xe siècle
    Partir « partager » est attesté dans la Passion de Clermont[4].
  2. XIIe siècle
    Le mot maille « monnaie » est attesté, selon l’Académie[1].
  3. La 1re édition du dictionnaire de l’Académie enregistre « avoir maille à partir »[7].
  4. Le Dictionnaire de Trévoux relève encore partir au sens de « partager »[4].
  5. L’Académie note que la maille a cessé depuis longtemps d’être en usage, et définit l’expression comme un différend « sur peu de chose »[2].

La date d’apparition de l’expression n’est pas connue des sources consultées.

Comme « payer en monnaie de singe », « avoir maille à partir » prend l’argent pour image. Et comme « bayer aux corneilles », elle conserve un mot ancien que l’expression figée a protégé de l’oubli.

Bibliographie

  • Académie française, « Avoir maille à partir », rubrique « Dire, ne pas dire », 19 juin 2025. Consulté le 2026-10-21.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, articles « maille » (monnaie) et « maille » (boucle). Consultés le 2026-10-21.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835, article « maille ». Consulté le 2026-10-21.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, 1694, article « maille ». Consulté le 2026-10-21.
  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi), étymologies de « maille » et de « partir ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine), via le CNRTL. Consulté le 2026-10-21.
  • Expressio, « Avoir maille à partir avec quelqu’un ». Site de vulgarisation. Consulté le 2026-10-21.

Notes et références

  1. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, articles « maille » II (monnaie) et « maille » I (boucle, « issu du latin macula »). ↑
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835, article « maille ». ↑
  3. TLFi, étymologie de « maille » (n° 1) : « Du lat. macula, proprement « tache » et par la suite « maille de filet » » ; Chanson de Roland, vers 1100 : « osberc dunt la maile est menue ». ↑
  4. TLFi, étymologie de « partir » (n° 1). ↑
  5. Académie française, « Dire, ne pas dire », « Avoir maille à partir », 19 juin 2025. ↑
  6. Expressio, « Avoir maille à partir avec quelqu’un ». Affirmation sans référence, reprise par le Wiktionnaire, non confirmée par les dictionnaires consultés. ↑
  7. Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, 1694, article « maille ». ↑
expression étymologie Moyen Âge ancien français