Aller au contenu

Histoire de la langue

L’ancien français : à quoi ressemblait la langue du Moyen Âge ?

Du IXe au XIVe siècle, l’ancien français a ses dialectes, sa déclinaison à deux cas et des sons perdus. Repères, grammaire et vers commentés pour le lire.

L’ancien français est la forme de la langue d’oïl écrite au Moyen Âge, des premiers textes conservés jusqu’au XIIIe ou au XIVe siècle selon les auteurs. On appelle langue d’oïl l’ensemble des parlers dont relèvent, entre autres, le picard, le normand et le francien. Un lecteur d’aujourd’hui y reconnaît beaucoup de mots, mais il bute sur trois choses : des graphies qui varient d’une région à l’autre, une grammaire qui distingue encore le sujet du complément par la forme du mot, et une prononciation qui n’est plus la nôtre.

Cet article donne d’abord les bornes de la période, qui sont discutées. Il présente ensuite la question des dialectes et du « francien ». Il esquisse les traits de grammaire et de prononciation les plus visibles. Il les applique enfin aux premiers vers de la Chanson de Roland.

En bref
Des bornes discutées Selon le critère retenu (textes, morphologie, syntaxe, lexique), l’ancien français s’arrête vers 1300, en 1330 ou au dernier tiers du XIVe siècle.
Une langue sans norme unique Les textes sont écrits dans des scriptae régionales, et l’idée d’un dialecte d’Île-de-France à l’origine du français, le « francien », est contestée.
Une grammaire différente Le nom change de forme selon qu’il est sujet ou complément, le verbe se place souvent en deuxième position et le pronom sujet peut manquer.

Où commence et où finit l’ancien français ?

Il n’existe pas de date de naissance de l’ancien français. Les spécialistes découpent l’histoire de la langue en périodes. Chaque découpage dépend du critère choisi.

Pour Joseph Bonnard et Amédée Salmon, auteurs d’une grammaire universitaire publiée en 1904, la période commence avec les plus anciens textes conservés : les serments de Strasbourg (842) et la Séquence de sainte Eulalie (881). Elle s’achève au « commencement du dernier tiers du XIVe siècle ». La langue entre alors dans une phase de transition, surtout parce que la déclinaison à deux cas disparaît complètement[1].

L’Office québécois de la langue française (OQLF) retient une définition plus courte : du Xe au XIIIe siècle. Il situe cette langue dans la moitié nord du royaume de France et dans une partie de la Suisse et de la Belgique actuelles[2].

Le linguiste Richard Ingham, qui étudie la syntaxe, limite son étude de l’ancien français à la période qui va jusque « vers 1300 ». Sa raison tient à l’ordre des mots : après le XIIIe siècle, la règle qui place le verbe en deuxième position commence à se relâcher[3].

Enfin, le Dictionnaire du moyen français de l’ATILF, dirigé par Robert Martin, couvre la période 1330-1500[4]. C’est une borne de travail pour un dictionnaire, pas la date d’un événement.

Auteur ou ouvrage Début Fin de l’ancien français Critère principal
Bonnard et Salmon (1904) Serments de Strasbourg, 842 début du dernier tiers du XIVe siècle perte de la déclinaison à deux cas
OQLF, fiche « ancien français » Xe siècle XIIIe siècle définition terminologique
Ingham (2018) — vers 1300 relâchement du verbe en deuxième position
Dictionnaire du moyen français (ATILF) — moyen français à partir de 1330 borne lexicographique

Ces positions ne se contredisent pas vraiment. Elles regardent des parties différentes de la langue, qui n’ont pas changé au même rythme. La période qui suit porte le nom de moyen français. L’OQLF la place simplement après l’ancien français[5]. Bonnard et Salmon y voient une transition qui prépare la Renaissance[6].

Repères de l’histoire de l’ancien français
  1. Serments de Strasbourg, premier texte conservé selon Bonnard et Salmon.
  2. Séquence de sainte Eulalie.
  3. XIe siècle
    L’anglo-normand se détache du normand en Angleterre, selon Bonnard et Salmon.
  4. Milieu du XIIe siècle
    Œuvre de Chrétien de Troyes, exemple de l’apogée littéraire selon l’OQLF.
  5. Début du XIIIe siècle
    Sur le continent, le cas régime commence à remplacer le cas sujet dans les textes.
  6. Début de la période couverte par le Dictionnaire du moyen français.
  7. Première attestation du mot francien, chez Gaston Paris.
  8. Louis Remacle crée la notion de scripta.
  9. Bernard Cerquiglini publie Une langue orpheline, critique du « francien ».

Sources : Bonnard et Salmon (1904), OQLF, TLFi, compte rendu de F. Provenzano (2007), DMF.

Une langue faite de dialectes

L’ancien français n’a pas de norme commune au sens moderne. Bonnard et Salmon distinguent plusieurs dialectes : le francien (Île-de-France), le champenois, le lorrain, le bourguignon, le poitevin, le normand, le picard et le wallon. Ils ajoutent que l’anglo-normand s’est détaché du normand en Angleterre au XIe siècle[7]. Ils préviennent pourtant que « toute classification rigoureuse serait d’ailleurs illusoire ». Ils rangent à part le francoprovençal identifié par Ascoli.

L’anglo-normand compte beaucoup pour l’histoire de la langue. C’est la variété issue du normand qui s’est développée en Angleterre. Elle a laissé de nombreux mots français en anglais. Le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland, présenté plus bas, est écrit dans cette variété.

La scripta : ce qu’on écrivait n’est pas ce qu’on parlait

Un texte médiéval ne reproduit pas fidèlement la parole d’une région. Le chercheur Louis Remacle a créé en 1948 la notion de scripta pour le dire[8]. Une scripta (pluriel scriptae) est la forme écrite d’une langue ou d’un dialecte d’oïl. Sa morphologie, sa syntaxe et sa phonétique diffèrent de l’usage oral réel. Selon la fiche de l’OQLF, la notion visait à séparer les parlers du quotidien et les langues écrites par quelques lettrés, dont l’écriture était fortement influencée par le latin. On parle ainsi d’une scripta picarde ou normande.

Les deux thèses ne disent pas la même chose sur l’origine du français standard. La première part d’un dialecte parlé, celui de Paris et de la cour. La seconde part d’un français écrit, d’abord coloré d’anglo-normand, puis « progressivement dépouillé de tout localisme », selon le résumé qu’en donne François Provenzano[11]. Le TLFi, en définissant francien comme le dialecte « qui donna naissance au français, après avoir triomphé des autres dialectes », reprend la première thèse.

Une grammaire qui n’est plus la nôtre

Le nom change selon sa fonction

L’ancien français conserve une partie de la déclinaison latine. On l’appelle déclinaison à deux cas. Un cas est une forme du mot qui indique sa fonction dans la phrase. Le cas sujet sert au sujet et à l’attribut du sujet. Le cas régime sert à tous les compléments[12].

Le mot mur en donne l’exemple type chez Bonnard et Salmon. Chaque forme vient directement d’une forme latine[13].

Singulier Pluriel
Cas sujet murs (latin murus) mur (latin muri)
Cas régime mur (latin murum) murs (latin muros)

Le -s final ne marque donc pas le pluriel, comme aujourd’hui. Il marque à la fois le sujet singulier et le complément pluriel. Ce système s’est défait progressivement. On trouve des exemples où le cas régime remplace le cas sujet dès le XIIe siècle dans les textes anglo-normands, dès le début du XIIIe siècle sur le continent. Au XIVe siècle, le cas sujet a presque disparu ; il se maintient plus longtemps dans les provinces du Nord[14].

Le français moderne en garde des traces. Certains couples de mots viennent des deux cas d’un même nom : sire et sieur, gars et garçon, copain et compagnon, on et homme. Le passage du latin au français explique comment ce système est né de la déclinaison latine.

Le verbe en deuxième position

Dans la phrase principale, l’ancien français place souvent le verbe conjugué en deuxième position. Le premier élément peut être le sujet, mais aussi un complément ou un adverbe. Le sujet passe alors après le verbe. Les linguistes appellent ce modèle V2 (verbe second). Selon Ingham, l’analyse V2 est « acceptée par beaucoup », mais pas par tous[15].

Le sujet pouvait manquer

L’ancien français pouvait omettre le pronom sujet, mais pas n’importe où. Selon Ingham, qui s’appuie sur Foulet (1928), le pronom pouvait manquer quand il aurait suivi le verbe, c’est-à-dire quand un autre élément occupait la première place. Il n’était jamais omis en tête de phrase[16].

Ingham cite des exemples de prose du début du XIIIe siècle. Les traductions ci-dessous sont proposées d’après ses gloses anglaises :

  • Ele vint as deus rois : « Elle vint vers les deux rois » (La Mort le roi Artu). Le pronom est en tête.
  • Et por ce vos vint ele veoir : « Et pour cela elle vint vous voir » (La Queste del saint Graal). Le pronom suit le verbe.
  • Lors vint a son cheval : « Alors il (ou elle) vint à son cheval » (Queste). Le pronom est absent, parce que lors occupe la première place.

En revanche, une phrase comme *Vint a son cheval, sans premier élément, n’est pas attestée. L’astérisque signale une forme non attestée.

Ingham relève aussi une différence entre récit et dialogue. Les sujets de 3e personne, fréquents dans le récit, sont plus souvent omis. Ceux de 1re et de 2e personne, propres au dialogue, sont plus souvent exprimés. Il reprend ce constat de Vance (1997), confirmé par Prévost (2011)[17].

Faut-il alors parler de « langue à sujet nul », c’est-à-dire de langue où le pronom sujet est normalement facultatif ? La question est discutée. Roberts (1993) et Rinke (2003) le pensent ; Zimmermann (2014) le conteste. Ingham refuse le choix binaire et parle d’une langue partiellement à sujet nul[18].

Des sons qui ont changé

Plusieurs lettres des textes médiévaux notent des sons qui ont depuis disparu ou changé. L’article sur les lettres muettes en suit les conséquences jusqu’à aujourd’hui.

Évolution Exemple Datation selon Bonnard et Salmon
s devant consonne sonore ou liquide s’amuït vaslet, puis valet avant le milieu du XIe siècle
s devant consonne sourde s’amuït et allonge la voyelle feste > fête, aspre > âpre plus tard, par étapes
-t final (ancien -d latin) tombe après voyelle mercit > merci dès la fin du XIe siècle
-t final se maintient après consonne vert, grant —
diphtongue ei passe à oi, puis oè, puis wè rei(s) face au moderne roi oè au XIIIe siècle, wè au XIVe

Le verbe s’amuïr signifie « cesser de se prononcer ». Le s de feste a d’abord été prononcé, puis il s’est effacé en allongeant le e qui précède[19]. Le d de mercedem, devenu final, est passé à -t (mercit), puis il a disparu après voyelle (merci). Il reste en revanche après consonne : viridem a donné vert, grandem a donné grant[20].

La diphtongue ei est un groupe de deux voyelles prononcées d’un seul élan. On la trouve dans beivre ou veine. Dès le XIe siècle, elle se prononce à peu près comme dans veille. Elle passe ensuite à oi, sauf devant une nasale ou un l mouillé, ce qui explique plein et conseil. Les diphtongues en oi aboutissent au XIIIe siècle à une prononciation oè, puis au XIVe siècle à wè[21]. Le rei ou reis des textes anciens est la forme ancienne de notre roi.

Lire les premiers vers de la Chanson de Roland

La Chanson de Roland est conservée, entre autres, par le manuscrit dit d’Oxford. Il forme la deuxième partie du manuscrit Digby 23 de la Bodleian Library. Il est écrit en anglo-normand. Sa date est discutée : la fiche de Wikisource le place à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle[22]. Voici les neuf premiers vers, dans l’édition de Joseph Bédier (1922)[23].

Carles li reis, nostre emperere magnes,
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne :
Tresqu’en la mer cunquist la tere altaigne.
N’i ad castel ki devant lui remaigne ;
Mur ne citet n’i est remés a fraindre,
Fors Sarraguce, ki est en une muntaigne.
Li reis Marsilie la tient, ki Deu nen aimet.
Mahumet sert e Apollin recleimet :
Nes poet guarder que mals ne l’i ateignet. AOI.

La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford, v. 1-9 (éd. J. Bédier, 1922)

Bédier en donne une traduction en prose :

Le roi Charles, notre empereur, le Grand, sept ans tout pleins est resté dans l’Espagne : jusqu’à la mer il a conquis la terre hautaine. Plus un château qui devant lui résiste, plus une muraille à forcer, plus une cité, hormis Saragosse, qui est dans une montagne. Le roi Marsile la tient, qui n’aime pas Dieu. C’est Mahomet qu’il sert, Apollin qu’il prie. Il ne peut pas s’en garder : le malheur l’atteindra.

Joseph Bédier, traduction, 1922

Plusieurs traits décrits plus haut se lisent directement dans ces vers.

  • Carles li reis : reis porte le -s du cas sujet singulier, comme murs. L’article li est lui aussi une forme de sujet. Au vers 7, Li reis Marsilie suit le même modèle. Le mot reis montre aussi la diphtongue ei, devenue oi dans roi.
  • Tresqu’en la mer cunquist : au vers 3, le complément « jusqu’à la mer » ouvre la phrase et le verbe cunquist vient juste après. C’est le modèle du verbe en deuxième position. Bédier traduit : « jusqu’à la mer il a conquis ».
  • ad estet : on attendrait la chute du -t final après voyelle dès la fin du XIe siècle. Le -d d’ad et le -t d’estet sont donc soit des graphies conservatrices, soit les restes d’une prononciation plus ancienne. Les sources réunies ne permettent pas de trancher.
  • Mahumet sert : au vers 8, le complément Mahumet ouvre la phrase, le verbe sert suit, et aucun pronom sujet n’est écrit. Bédier rétablit « il » dans sa traduction : « C’est Mahomet qu’il sert ».
  • citet, tere, castel : ces formes correspondent à cité, terre et château dans la traduction. La graphie citet porte, comme estet, un -t final que la prononciation a perdu ailleurs (mercit > merci).
  • e et ki : ce sont les formes de et et de qui dans ce texte.

Le passage qui suit dans l’édition commence ainsi : Li reis Marsilie esteit en Sarraguce. / Alez en est en un verger suz l’umbre. On y retrouve li reis au cas sujet.

Pour aller plus loin

Le lecteur qui veut lire un roman du XIIe siècle peut s’appuyer sur des outils en ligne. Le Dictionnaire électronique de Chrétien de Troyes (DÉCT), réalisé par l’université d’Ottawa et l’ATILF, est à la fois un lexique de cet auteur et une base qui donne les transcriptions de ses cinq romans[24]. Sa page d’accueil signale que Cligès est au programme de l’agrégation 2026[25].

La langue de la fin du Moyen Âge est abordée dans l’article sur le jargon des Coquillards et de Villon.

Bibliographie

Notes et références

  1. Bonnard et Salmon, Grammaire sommaire de l’ancien français, 1904, § 5. ↑
  2. OQLF, Grand dictionnaire terminologique, fiche « ancien français », 2023. ↑
  3. Richard Ingham, « Topic, Focus and null subjects in Old French », 2018 : « Our analysis is limited to Old French (up to circa 1300) », « the V2 constraint began to be relaxed after the 13th century ». ↑
  4. D’après le titre de l’ouvrage, cité dans le compte rendu de David Trotter, Journal of French Language Studies, 2010. ↑
  5. OQLF, fiche « ancien français » : « la période de l’ancien français précède celle du moyen français ». ↑
  6. Bonnard et Salmon, 1904, § 5 : « une phase de transition, introductive de la Renaissance ». ↑
  7. Bonnard et Salmon, 1904, § 6. Ils y reprennent la thèse de la prééminence du parler de la cour royale. ↑
  8. OQLF, Grand dictionnaire terminologique, fiche « scripta », 2008. ↑
  9. TLFi, étymologie de francien : attestation chez G. Paris, Romania, t. 18, p. 570, note 1. ↑
  10. Compte rendu de François Provenzano, Acta fabula, 2007, citant B. Cerquiglini, Une langue orpheline, p. 149 et p. 209-210. ↑
  11. Ibid. ↑
  12. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « régime ». ↑
  13. Bonnard et Salmon, 1904, § 94-95 : « Toutes ces formes sont rigoureusement étymologiques. » ↑
  14. Bonnard et Salmon, 1904, § 89, qui donnent aussi les couples de mots cités plus bas. ↑
  15. Ingham, 2018 : « accepted by many – though by no means all – researchers » (renvoi à Kaiser 2002 et à Elsig et Rinke 2007). ↑
  16. Ingham, 2018, résumé et introduction ; il renvoie à Foulet (1928), Vance (1997) et Zimmermann (2014) pour les conditions de l’omission. ↑
  17. Ingham, 2018. ↑
  18. Ingham, 2018 : « the question should not be seen as a binary choice ». ↑
  19. Bonnard et Salmon, 1904, § 62. ↑
  20. Bonnard et Salmon, 1904, § 60 (consonne d) et § 61 (t final). ↑
  21. Bonnard et Salmon, 1904, § 331-332. Le texte numérisé est imparfait à cet endroit : les siècles du passage de ei à oi n’y sont pas lisibles. ↑
  22. Wikisource, fiche « Livre:La Chanson de Roland - MS Oxford.djvu ». D’autres datations existent ; elles n’ont pas pu être vérifiées dans le catalogue de la Bodleian Library. ↑
  23. Joseph Bédier, La Chanson de Roland, 1922, édition bilingue sur Wikisource (pages 26 et 27 du fac-similé). ↑
  24. Pierre Kunstmann, Florilegium, 24, 2007 (résumé). ↑
  25. Page d’accueil du DÉCT, version de décembre 2014, consultée le 2026-10-23. ↑
ancien français histoire de la langue Moyen Âge