Payer en monnaie de singe, c’est régler une dette par des paroles, des grimaces ou des pitreries au lieu d’argent réel. L’Académie française définit l’expression : « user de grimaces et de plaisanteries pour éviter de rembourser son créancier, le berner »[1]. L’origine se trouve dans un texte administratif parisien du XIIIe siècle, bien avant que Rabelais ne forge la formule que nous employons encore.
Le péage du Petit-Pont
Le Petit-Pont, le plus ancien pont de Paris, reliait l’île de la Cité à la rive gauche, vers la rue Saint-Jacques. Au XIIIe siècle, un péage y était perçu au Petit Châtelet, la forteresse qui commandait l’accès du pont. Étienne Boileau, prévôt de Paris nommé par Louis IX (Saint Louis) en 1261, a compilé les règlements des métiers et péages de la ville dans le Livre des métiers (vers 1260-1268)[2].
Le titre II de la deuxième partie fixe les droits sur les animaux qui franchissent le pont. L’article 44 distingue trois cas pour les singes :
Li singes au marchant doit quatre deniers, se il por vendre le porte. Et se li singes est a home qui l’ait acheté por son déduit, si est quites. Et se li singes est au joueur, jouer en doit devant le paagier et por son jeu doit estre quites de toute la chose qu’il achète a son usage.
En français moderne : le singe du marchand doit quatre deniers de péage si on le porte pour le vendre. Si le singe appartient à un homme qui l’a acheté pour son plaisir, il est dispensé. Et si le singe appartient au « joueur » (bateleur), celui-ci doit le faire jouer devant le péagier ; en échange de ce spectacle, il est quitte de tout ce qu’il achète pour son usage[3].
Le bateleur ne paie donc pas en argent : il paie en spectacle. Son singe est sa monnaie.
De l’usage à l’expression
Le texte de Boileau décrit un privilège fiscal réel, pas encore une expression figurée. Près de trois siècles s’écoulent avant que la formule n’entre dans la langue écrite. La première attestation connue date de 1552, chez Rabelais : dans le Quart Livre (chapitre II), frère Jean acquiert deux tableaux de Charles Charmois « & les paya en monnoie de Cinge »[4]. Le sens est déjà figuré : frère Jean paie par des grimaces et des plaisanteries, pas avec de l’argent.
Par la suite, l’expression est bien vivante dans la littérature. Stendhal l’emploie dans Lucien Leuwen (1834) : « Je le paierai en monnaie de singe, comme lui-même paie les partisans » (selon le Wiktionnaire, qui cite ce passage)[5]. Gobineau l’utilise en 1874 dans Les Pléiades sans le verbe payer : « C’est de la monnaie de singe »[6]. Le syntagme « monnaie de singe » s’est autonomisé pour désigner toute fausse récompense ou tout marché de dupes.
Une fausse attribution à corriger
Certains sites attribuent le péage du Petit-Pont à « Louis XIII » (XVIIe siècle). Cette confusion vient probablement d’un mélange entre « Louis IX » et le chiffre romain « XIII » (treize) qui désigne le siècle. Aucune source éditoriale — ni le TLFi, ni l’Académie, ni Quitard — ne fait cette attribution. Le texte date du règne de Louis IX, au XIIIe siècle, et son auteur est le prévôt Étienne Boileau, pas le roi lui-même[2].
Comme « poser un lapin » ou « avoir la flemme », « payer en monnaie de singe » montre comment un usage concret peut, en quelques siècles, devenir une image si naturelle qu’on en oublie l’origine. Et comme pour « tomber dans les pommes », l’expression a voyagé plus loin que l’anecdote qui lui a donné naissance.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), entrées « singe » et « monnaie ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine). Consulté le 2026-10-02 via CNRTL.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrées « singe » et « monnaie ». Consulté le 2026-10-02.
- Quitard, P.-M. Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes/singe), article « singe ». Paris, 1842.
- Boileau, Étienne. Les métiers et corporations de la ville de Paris, éd. R. de Lespinasse et Fr. Bonnardot. Paris, Imprimerie nationale, 1879, 2e partie, titre II, art. 44, p. 236. Gallica.
- Rabelais, François. Le Quart Livre, chapitre II, 1552.
Notes et références
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « singe ». ↑
- TLFi, entrée « singe » (étymologie) : « usage att. en 1260 par E. Boileau, Métiers, éd. R. de Lespinasse et Fr. Bonnardot, 2e part., titre II, 44, p. 236. » ↑
- Quitard, Dictionnaire des proverbes, 1842, article « singe », p. 199-200. ↑
- TLFi, entrée « singe » : « 1552 payer en monnoie de cinge (Rabelais, Quart-Livre, éd. R. Marichal, chap. II, ligne 26). » ↑
- Stendhal, Lucien Leuwen, 1834, cité par le Wiktionnaire. ↑
- TLFi, entrée « singe » (définition), citant Gobineau, Les Pléiades, 1874, p. 227. ↑
