« Bayer aux corneilles », c’est rester le nez en l’air, à rêvasser, sans rien faire. Le Trésor de la langue française (TLFi) définit la locution ainsi : « rêvasser, perdre son temps à regarder en l’air niaisement »[1]. Le verbe bayer veut dire « tenir la bouche ouverte ». La plus ancienne date relevée par les dictionnaires consultés est 1662. L’article explique d’où vient ce verbe, pourquoi on l’écrit si souvent « bâiller », et ce que l’on sait (ou non) des corneilles.
Bayer : rester bouche ouverte
Bayer est un vieux verbe français. En ancien français, il s’écrivait baer. Le TLFi le relève vers 1121-1135, chez Philippe de Thaon, au sens d’« ouvrir tout grand » : il y est question d’une gueule ouverte[1]. En 1173, le verbe s’applique à une personne. Au début du XIIIe siècle, il signifie « regarder bouche bée, muser », c’est-à-dire flâner en perdant son temps[1].
L’Académie française décrit le même geste en 1762. Bayer, c’est « tenir la bouche ouverte en regardant long-temps quelque chose »[2]. Elle ajoute qu’« on disoit autrefois béer ». Le verbe avait aussi un sens figuré : « desirer quelque chose avec grande avidité », comme dans « bayer après les richesses »[2]. Le TLFi date ce sens de « désirer » de 1190 environ[1].
D’où vient bayer ? Du latin populaire batare[1]. Le latin populaire est le latin parlé au quotidien, distinct du latin des textes classiques. Sur le statut de ce verbe, les deux articles du TLFi ne disent pas la même chose. L’article « bayer » l’écrit *batare, avec un astérisque[1]. En linguistique, ce signe marque une forme hypothétique, non attestée, que les linguistes ont reconstruite d’après les règles de la phonétique historique : c’est la définition qu’en donne l’Office québécois de la langue française (OQLF). L’article « bâiller » indique au contraire que batare est attesté aux VIIIe-IXe siècles, au sens de « bâiller », dans des gloses latines, c’est-à-dire des notes qui expliquent des mots[3]. Les sources consultées n’expliquent pas ce décalage. Selon le TLFi, la racine bat- serait une onomatopée, c’est-à-dire un mot qui imite un bruit : ici, celui du bâillement[3].
L’expression : 1662 et après
Le TLFi relève « bayer aux corneilles » en 1662, au sens d’« être oisif, ne rien faire »[1]. La source est l’Ovide bouffon de Richer, cité par Ch.-L. Livet dans son Lexique de la langue de Molière (1895). C’est la plus ancienne date trouvée dans les dictionnaires consultés. Rien ne garantit qu’il n’existe pas d’emploi plus ancien.
L’Académie enregistre l’expression dans son dictionnaire, en 1718 puis en 1762. L’édition de 1762 précise : « On dit, Bayer aux corneilles, pour dire, S’amuser à regarder en l’air niaisement »[2][4]. L’expression traverse ensuite les siècles. Romain Rolland l’emploie en 1905 dans Jean-Christophe : « les heures qu’il passait à bayer aux corneilles, le soir, à la fenêtre de sa mansarde »[1].
Bayer, bâiller, bailler : trois verbes qui se prononcent pareil
Beaucoup de gens écrivent « bâiller aux corneilles ». Cette graphie s’explique facilement. Selon le TLFi, bayer, bâiller et bailler se prononcent aujourd’hui tous les trois [baje][1]. Ce sont des homophones : des mots qui se prononcent de la même façon mais n’ont pas le même sens. Le français en compte beaucoup, et l’orthographe sert souvent à les distinguer. La notation entre crochets est celle de l’alphabet phonétique international.
| Verbe | Sens | Origine | Source |
|---|---|---|---|
| bayer | tenir la bouche ouverte | latin populaire *batare | TLFi, « bayer »[1] |
| bâiller | bâiller ; puis « s’ennuyer » (1666) | latin populaire batac(u)lare, dérivé de batare | TLFi, « bâiller »[3] |
| bailler | donner (vieilli) | latin bajulare, « porter » | TLFi, « bailler »[5] |
Le tableau montre un point souvent mal compris. Bayer et bâiller ne sont pas deux mots sans rapport. Ils appartiennent à la même famille : bayer vient du verbe batare, bâiller d’un dérivé de ce verbe, et tous deux remontent à la racine onomatopéique bat-[1][3]. Bâiller vient d’un dérivé, batac(u)lare, que des gloses du Xe siècle ont conservé[3]. L’Académie française, dans sa rubrique « Dire, ne pas dire », leur donne elle aussi une origine commune[6]. Le seul intrus est bailler, « donner ». Il vient d’un autre verbe latin et survit dans « vous me la baillez belle »[5][6].
La confusion est ancienne. En ancien français, bâiller pouvait déjà signifier « soupirer après quelque chose », comme bayer[3]. En 1668, La Fontaine écrit déjà : « c’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères »[3]. Selon le TLFi, ce mélange a probablement contribué à la disparition presque totale de bayer[3].
Pourquoi des corneilles ?
C’est la question que tout le monde se pose. La réponse honnête est qu’on ne sait pas. Le TLFi définit la corneille comme un « oiseau à plumage, pattes et bec noirs, plus petit que le corbeau »[7]. Il ne lui connaît aucun sens figuré de « chose sans valeur »[7]. Aucun dictionnaire consulté n’explique pourquoi l’expression a retenu cet oiseau.
Des sites de vulgarisation avancent des hypothèses, sans citer de source. Selon Expressio, les corneilles auraient désigné au XVIe siècle des choses insignifiantes : l’oiseau, très commun, ou le fruit du cornouiller[8]. Selon un autre site, ce serait un gibier sans intérêt pour les chasseurs[9]. Ces explications ne sont confirmées par aucun ouvrage de référence.
Le plus sûr est de s’en tenir à ce que disent les dictionnaires. Bayer aux corneilles, c’est regarder en l’air. On peut simplement y voir des oiseaux qu’on regarde passer quand on n’a rien de mieux à faire, mais ce n’est qu’une lecture du sens, pas une origine attestée. D’ailleurs, l’expression a des variantes où l’oiseau change. On bayait aussi « aux grues » : Villiers de L’Isle-Adam écrit en 1883 « qui baye aux grues »[1]. On bayait encore « aux chimères » ou « aux nuées », c’est-à-dire qu’on désirait des choses impossibles. Victor Hugo évoque en 1859 « les songe-creux, qui vont aux chimères bayant »[1].
Comme « avoir la flemme », « bayer aux corneilles » parle de l’inaction. Comme « poser un lapin », « fier comme Artaban » ou « tomber dans les pommes », elle a figé une image que l’usage a gardée. Sa particularité : elle conserve, presque seule, un verbe que le français a laissé tomber.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), article « bayer » (définition, prononciation, étymologie). ATILF (CNRS / Université de Lorraine). Consulté le 2026-10-09 via CNRTL.
- TLFi, article « bâiller » (étymologie). Consulté le 2026-10-09.
- TLFi, article « bailler » (étymologie). Consulté le 2026-10-09.
- TLFi, article « corneille » (définition et étymologie). Consulté le 2026-10-09.
- Dictionnaire de l’Académie française, 4e édition (1762), article « Bayer ». Consulté le 2026-10-09.
- Académie française, « Dire, ne pas dire », « Bailler, bâiller et bayer », 1er septembre 2022. Consulté le 2026-10-09.
- Larousse en ligne, article « bayer ». Consulté le 2026-10-09.
- Dictionnaire de l’Académie française, 2e édition (1718), article « Bayer ». Consulté le 2026-10-09.
- Office québécois de la langue française, Vitrine linguistique, « Astérisque en linguistique ». Consulté le 2026-10-09.
- Expressio, « Bayer aux corneilles ». Site de vulgarisation. Consulté le 2026-10-09.
- La langue française, « Bayer aux corneilles : définition et origine ». Site de vulgarisation. Consulté le 2026-10-09.
Notes et références
- TLFi, article « bayer ». Datations : 1121-1135 baer « ouvrir tout grand » (Philippe de Thaon, Bestiaire) ; 1173, d’une personne (Aliscans) ; début du XIIIe siècle « regarder bouche bée, muser » ; vers 1190 au figuré « aspirer à, désirer » ; 1662 bayer aux corneilles « être oisif, ne rien faire » (Richer, Ovide bouffon, cité par Ch.-L. Livet, Lexique de la langue de Molière, 1895). Étymon : « Du lat. vulg. *batare ». Exemples de Villiers de L’Isle-Adam (Contes cruels, 1883), Hugo (La Légende des siècles, 1859) et Romain Rolland (Jean-Christophe, 1905). ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 4e édition, 1762, article « Bayer ». ↑
- TLFi, article « bâiller » (étymologie) : emprunt au latin populaire batac(ŭ)lare « bâiller », « issu de batare attesté aux VIIIe-IXe s. au sens de "bâiller" », dérivé de bat-, onomatopée imitant le bruit du bâillement. Le même article signale la confusion avec bayer et cite La Fontaine, Fables, livre II, fable 13, « L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits » (1668). ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 2e édition, 1718, article « Bayer » : la locution proverbiale « Bayer aux corneilles » y figure déjà. La 1re édition (1694) n’a pas été consultée. ↑
- TLFi, article « bailler » (étymologie) : du latin bajulare « porter » ; concurrencé puis évincé par donner à partir du XVIIe siècle. ↑
- Académie française, « Dire, ne pas dire », « Bailler, bâiller et bayer », 1er septembre 2022 (texte reformulé ici, non cité). ↑
- TLFi, article « corneille ». Le mot est attesté chez Chrétien de Troyes (Perceval, 1174-1187) ; il vient du bas latin *cornĭcŭla, dérivé de cornix, « corneille ». ↑
- Expressio, « Bayer aux corneilles ». Hypothèse donnée sans référence. ↑
- La langue française (lalanguefrancaise.com), « Bayer aux corneilles : définition et origine ». Hypothèse donnée sans référence ; site de vulgarisation à la fiabilité faible. ↑
