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Langue et société

La langue des signes française : une vraie langue

La LSF possède grammaire, syntaxe spatiale et double articulation. De l’abbé de l’Épée au congrès de Milan, histoire d’une langue longtemps interdite.

En bref
Une vraie langue La LSF possède une grammaire, une syntaxe spatiale et une double articulation, comme toute langue naturelle. Elle n’est ni mime ni transcription gestuelle du français.
Un siècle d’interdiction Le congrès de Milan (1880) a banni la langue des signes de l’éducation des sourds, avec des conséquences qui ont duré près d’un siècle.
Reconnue depuis 2005 La loi du 11 février 2005 fait de la LSF « une langue à part entière », mais seulement 3,5 % des enfants sourds reçoivent une éducation bilingue.

Introduction

La langue des signes française (LSF) est une langue naturelle, c’est-à-dire un système de communication complet, structuré et transmis de génération en génération. Elle utilise le canal visuo-gestuel — les mains, le visage, le corps et l’espace — là où les langues vocales utilisent le canal auditif. La Fondation pour l’audition la définit comme une « langue visuo-gestuelle spatialisante » possédant « une pleine capacité d’expression et d’abstraction »[1].

Dire qu’elle est « une vraie langue » n’est pas un slogan : c’est un fait linguistique, démontré depuis les travaux de William Stokoe sur la langue des signes américaine (ASL) en 1960. Comme toute langue, la LSF possède une double articulation (ses signes se décomposent en unités minimales comparables aux phonèmes), une grammaire propre (distincte de celle du français) et une syntaxe spatiale qui n’a pas d’équivalent dans les langues vocales[2].

Ce fait a mis du temps à s’imposer. L’histoire de la LSF est celle d’une langue qui a été tour à tour célébrée, interdite, puis reconnue par la loi. Cet article en retrace les étapes, de l’abbé de l’Épée au XXIe siècle, avant de décrire son fonctionnement linguistique.

L’abbé de l’Épée et la naissance de l’enseignement (1760-1789)

Charles-Michel de l’Épée, né le 24 novembre 1712 à Versailles et mort le 23 décembre 1789 à Paris, est le fondateur de l’enseignement collectif des sourds en France[3]. Vers 1760, il rencontre deux soeurs sourdes qui communiquent par gestes. Il ne crée pas la langue des signes : il l’apprend des sourds eux-mêmes et l’utilise comme support d’instruction[3].

Son école accueille jusqu’à soixante élèves sourds. L’innovation est double : il accorde une validité à la communication gestuelle, et il rend l’instruction accessible aux enfants pauvres[3]. En 1778, Louis XVI lui accorde sa reconnaissance. La « méthode française », qui utilise les signes pour enseigner, se diffuse en Europe.

En 1791, l’Assemblée nationale transfère l’école au 254 rue Saint-Jacques, où elle devient l’Institution nationale des sourds-muets — aujourd’hui l’Institut national de jeunes sourds (INJS) de Paris[3]. C’est le regroupement des élèves dans cette institution qui favorise l’unification et l’enrichissement de la LSF.

Laurent Clerc et la diffusion outre-Atlantique

Laurent Clerc (1785-1869), ancien élève et professeur de l’INJS de Paris, rencontre l’éducateur américain Thomas Hopkins Gallaudet à Londres en 1815[5]. Pendant la traversée de l’Atlantique en 1816, Clerc enseigne la LSF à Gallaudet et Gallaudet enseigne l’anglais à Clerc[5]. Le 15 avril 1817, ils fondent la première école permanente pour sourds en Amérique du Nord à Hartford (Connecticut) : l’American School for the Deaf[5]. L’ASL qui se développera aux États-Unis est ainsi en grande partie issue de la LSF, mêlée aux signes locaux.

Ferdinand Berthier et la communauté sourde

Ferdinand Berthier (1803-1886), né à Louhans (Saône-et-Loire), entre à l’institution de Paris en 1811 et devient professeur en 1829[6]. Il est la figure majeure de la communauté sourde au XIXe siècle.

En 1834, il fonde le Comité des sourds-muets et organise le premier banquet en l’honneur de l’abbé de l’Épée, rassemblant la communauté autour de son patrimoine[6]. En 1838, il crée la Société centrale d’éducation et d’assistance pour les sourds-muets en France. En 1849, il est le premier sourd décoré de la Légion d’honneur, par Louis-Napoléon Bonaparte. L’INJS de Paris le surnomme le « Napoléon des sourds-muets »[6].

Le congrès de Milan (1880) : un tournant dévastateur

Du 6 au 11 septembre 1880, un congrès international pour « l’amélioration du sort des sourds-muets » se tient à Milan. Selon les sources, il réunit entre 164 et 256 participants, la différence tenant probablement à la distinction entre délégués officiels et observateurs[7]. Très peu de sourds sont présents — les sources en mentionnent quelques-uns, sans consensus sur leur nombre exact. Aucune traduction en langue des signes n’est proposée.

Le congrès vote des résolutions affirmant la supériorité de la méthode orale — articulation et lecture labiale — sur la langue des signes pour l’éducation. La résolution principale déclare que « the Oral method ought to be preferred to that of signs »[7].

Selon l’UNESCO, qui a inscrit les documents du congrès au registre Mémoire du monde en 2023, les conséquences ont été la réduction de l’accès des sourds à la langue et à l’éducation, l’exclusion des enseignants sourds de la profession, et la dévalorisation généralisée des langues des signes[7].

Ces résolutions n’avaient pas force de loi au sens juridique. Elles prenaient la forme de recommandations d’un congrès international. Mais elles ont été suivies d’effet : les instructions ministérielles ont imposé la méthode orale dans les institutions de sourds en France et dans la plupart des pays européens[7]. Pendant près d’un siècle, les enfants sourds nés de parents entendants — soit 95 % des enfants sourds — n’ont plus eu l’occasion d’apprendre la LSF à l’école[8]. La langue a survécu dans les cours de récréation, les familles sourdes et les associations.

1760 L'Épée 1791 INJS Paris 1817 Hartford 1834 Berthier 1880 Milan 1960 Stokoe 1991 Loi Fabius 2005 Reconnaissance 2010 Vancouver
Jalons de l’histoire de la LSF

Le réveil sourd et la renaissance (années 1970-2005)

Le « réveil sourd » est un mouvement culturel et politique des années 1970-1980 par lequel les sourds revendiquent leur langue et leur identité[9].

En 1976 ou 1977 (les sources divergent sur la date exacte), le metteur en scène Jean Grémion et l’artiste sourd américain Alfredo Corrado créent l’International Visual Theatre (IVT) au château de Vincennes, où la LSF est utilisée comme langue de création théâtrale[9]. Christian Cuxac, linguiste à l’université Paris-VIII, apprend la LSF en 1979 et devient un des pionniers de la recherche linguistique sur cette langue[10]. En 1993, Emmanuelle Laborit reçoit le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Les Enfants du silence, moment marquant de la visibilité de la culture sourde.

La reconnaissance légale progresse par étapes. La loi Fabius (18 janvier 1991, article 33) pose que « dans l’éducation des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue — langue des signes et français — et une communication orale est de droit »[11]. C’est la fin formelle de l’interdiction de la LSF dans l’éducation, plus d’un siècle après Milan.

La loi du 11 février 2005 franchit un pas décisif. Son article 75 insère dans le Code de l’éducation l’article L312-9-1 :

La langue des signes française est reconnue comme une langue à part entière. Tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de la langue des signes française. [...] Elle peut être choisie comme épreuve optionnelle aux examens et concours [...]. Sa diffusion dans l’administration est facilitée.

Article L312-9-1 du Code de l’éducation (loi du 11 février 2005)

En juillet 2010, le 21e congrès international sur l’éducation des sourds, à Vancouver, rejette formellement les résolutions de Milan de 1880 par la « New Era Resolution »[7].

La LSF comme objet linguistique

La double articulation

En 1960, le linguiste américain William Stokoe publie Sign Language Structure, où il démontre que l’ASL possède une double articulation comparable à celle des langues vocales[2]. La double articulation signifie que les signes, comme les mots, se décomposent en unités plus petites dépourvues de sens propre (comme les phonèmes /p/, /a/, /r/ dans par). Stokoe identifie trois paramètres de formation du signe : la configuration de la main (dez), l’emplacement (tab) et le mouvement (sig). Il nomme ces unités minimales « chérèmes » (du grec kheir, « main »), par analogie avec les phonèmes[2].

Quatre paramètres du signe

La recherche française, portée par Christian Cuxac à l’université Paris-VIII, retient quatre paramètres du signe[2] :

Paramètre Description
Configuration manuelle La forme de la main (environ 41 configurations inventoriées)
Emplacement Le point d’ancrage dans l’espace ou sur le corps
Mouvement Le déplacement de la main
Orientation La direction de la paume

Le statut de l’expression faciale comme cinquième paramètre est discuté. La Grammaire descriptive de la langue des signes française ne la retient pas comme paramètre du signe proprement dit, mais elle joue un rôle grammatical essentiel : elle marque l’interrogation, l’intensité et la négation[12]. Certains modèles distinguent jusqu’à huit paramètres, en ajoutant la direction du regard, le mouvement labial et la posture du corps.

L’iconicité

L’un des traits distinctifs des langues des signes est l’iconicité, c’est-à-dire le lien de ressemblance entre la forme du signe et ce qu’il désigne. Agnès Millet écrit que « l’iconicité est au coeur de la formation du lexique et de sa structuration »[2]. Mais l’iconicité n’est pas synonyme de transparence : un signe peut évoquer visuellement son référent sans être immédiatement compréhensible pour un non-signeur[2].

Cuxac (2000) propose un modèle où l’iconicité joue le rôle d’un axe organisateur de la langue. Il identifie des « structures de transfert » : transferts de taille et de forme (pour décrire un objet), transferts situationnels (pour situer des éléments dans l’espace) et transferts de personne (pour incarner un acteur)[10].

La syntaxe spatiale

La syntaxe de la LSF utilise l’espace devant le signeur pour organiser les relations entre les éléments de la phrase. Millet décrit « six zones pré-sémantisées dans l’espace du signeur » qui organisent les relations actancielles — c’est-à-dire les rôles de l’agent, du bénéficiaire, du but[2]. Certains verbes, dits directionnels, relient le sujet et l’objet par leur mouvement : pour « je te téléphone », le signe TÉLÉPHONE va du signeur vers l’interlocuteur ; pour « tu me téléphones », le mouvement est inversé. La LSF ne distingue pas morphologiquement le nom du verbe au niveau lexical[12].

Situation actuelle

Environ 300 000 personnes utilisent la LSF en France, mais la grande majorité sont des entendants (famille, interprètes, apprenants). La communauté sourde adulte compte entre 80 000 et 120 000 personnes[8]. Glottolog attribue à la LSF le code ISO 639-3 fsl et la classe comme « non menacée »[4]. Un dialecte est répertorié : la langue des signes de Marseille.

Malgré la reconnaissance légale de 2005, l’accès à l’éducation bilingue reste très limité. Selon l’enquête Langues et Cité, seulement 3,5 % des enfants sourds reçoivent une éducation véritablement bilingue (LSF et français écrit)[8]. Comme 95 % des enfants sourds naissent de parents entendants, la question de l’acquisition précoce de la LSF reste un enjeu central[8].

La LSF a obtenu sa reconnaissance comme langue à part entière. Reste à en tirer les conséquences dans l’éducation, l’administration et la vie quotidienne des sourds. L’écart entre le texte de la loi et la réalité du terrain rappelle, à sa manière, les débats sur la politique linguistique française : reconnaître une langue ne suffit pas à garantir sa transmission.

Bibliographie

Sources législatives

Dictionnaires et bases de données

  • TLFi / CNRTL — Articles « signe », « sourd ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine).
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition — Article « signe ».
  • Glottolog 5.3 — Fiche French Sign Language (fren1243). Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology.

Articles scientifiques

Ouvrages

Sources institutionnelles

Notes et références

  1. Fondation pour l’audition, « La langue des signes française » (consultée le 2026-10-02). ↑
  2. Millet, « La langue des signes française (LSF) : une langue iconique et spatiale méconnue », Recherche et pratiques pédagogiques en langues, 2021. ↑
  3. Hérodote.net, « L’abbé de l’Épée (1712-1789) — Providence des sourds » (consulté le 2026-10-02). ↑
  4. Glottolog 5.3, fiche French Sign Language (fren1243). ↑
  5. Wikipédia (en), « Laurent Clerc » (point de départ, non source unique). ↑
  6. INJS Paris, « Ferdinand Berthier (1803-1886) » (consulté le 2026-10-02). ↑
  7. UNESCO, « Key documents for Deaf communities: the Milan Congress, 1880 », Mémoire du monde (consulté le 2026-10-02). ↑
  8. Langues et Cité (Cité internationale de la langue française), « État des lieux et introduction » (consulté le 2026-10-02). ↑
  9. Wikipédia (fr), « Langue des signes française » (point de départ) ; Wikipédia (fr), « Christian Cuxac ». ↑
  10. Wikipédia (fr), « Christian Cuxac » ; Cuxac, La langue des signes française. Les voies de l’iconicité, 2000. ↑
  11. ACFOS, loi Fabius (loi n. 91-73 du 18 janvier 1991), article 33. ↑
  12. UGA Éditions, Grammaire descriptive de la langue des signes française, chapitre III. ↑
LSF langue des signes surdité linguistique histoire sociolinguistique