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Histoire de la langue

Le rapport de l’abbé Grégoire sur les patois (1794)

En 1794, Grégoire présente à la Convention un plan pour « anéantir le patois ». Son enquête de 1790, ses chiffres, ses suites et les lectures des historiens.

Le 16 prairial an II, c’est-à-dire le 4 juin 1794, l’abbé Grégoire présente devant la Convention un rapport au titre sans détour. Son en-tête imprimé, tel que le transcrit Wikisource, annonce « la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française ». Il y affirme qu’au moins six millions de Français ignorent la « langue nationale ». Il en tire une conclusion politique : la Révolution doit avoir une seule langue. Pourtant, sur le moment, le rapport débouche sur très peu de mesures. Son intérêt tient à ce qu’il dit, et à l’enquête qui l’a préparé.

Cet article retrace d’abord l’enquête lancée par Grégoire en 1790. Il présente ensuite le rapport lui-même, ses chiffres et ses formules. Il examine les suites concrètes, du rapport de Barère au décret du 2 thermidor. Il expose enfin le désaccord des historiens sur la portée de ce texte.

En bref
Une enquête de 1790 Le 13 août 1790, Grégoire envoie à des correspondants de province un long questionnaire sur les patois ; il reçoit 49 réponses.
Un rapport de 1794 Le 4 juin 1794 (16 prairial an II), il estime qu’au moins six millions de Français ignorent le français et demande l’unité de la langue.
Peu d’effets immédiats La Convention prend des « mesures bien anodines », selon Ferdinand Brunot ; le décret du 2 thermidor an II, plus contraignant, est suspendu six semaines après.

Une enquête lancée dès 1790

Un questionnaire envoyé en province

Le rapport de 1794 repose sur un travail commencé quatre ans plus tôt. Le 13 août 1790, Grégoire diffuse un questionnaire relatif « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne », selon les termes que cite Fañch Broudic dans un article de 1998[1]. Le mot patois désigne ici, dans l’usage de Grégoire, les parlers autres que le français. Il range sous ce nom des réalités très différentes, du bas-breton au gascon.

Le questionnaire est envoyé à des correspondants de province. L’historien Jacques Godechot le qualifie de « long questionnaire »[2]. Selon la transcription publiée par le site de l’Université Laval (CEFAN), il compte 43 questions numérotées[3]. Ce chiffre n’a pas été confirmé par une source éditoriale : on retiendra prudemment qu’il s’agit d’une quarantaine de questions.

Ce que demandait Grégoire

Les premières questions sont descriptives. Elles portent sur l’usage du français et sur l’origine des parlers locaux. Les suivantes vont plus loin. Dès 1790, la question de la disparition des patois est posée noir sur blanc.

La dernière question montre que l’enquête ne porte pas seulement sur la langue. Elle s’intéresse aussi aux mœurs des campagnes et au climat politique. Le titre même du questionnaire, cité par Broudic, associe les deux sujets[1].

Quarante-neuf réponses

Grégoire reçoit 49 réponses. Le chiffre est donné par la CEFAN, qui précise que les réponses se sont étalées jusqu’en 1792[3]. Il est confirmé par Godechot[2]. Trente-quatre de ces réponses ont été publiées par A. Gazier en 1880, toujours selon Godechot[2].

Les correspondants ne sont pas répartis également sur le territoire. Broudic relève que les correspondants bretons « sont bien moins nombreux que ceux du Midi, puisqu’ils ne sont que deux »[1]. Le premier est « le laboureur Pierre Riou ». Le second est Lequinio[1]. Pour une région où l’on parle le breton, la base documentaire est donc très mince.

Le rapport du 16 prairial an II

Un titre programmatique

Le rapport est lu à la « Séance du 16 prairial, l’an deuxième de la République une et indivisible », selon l’en-tête du texte[4]. Jacques Godechot et une notice universitaire américaine en donnent la date dans le calendrier grégorien : le 4 juin 1794[2][5]. L’idée d’anéantir les parlers locaux n’est pas une caricature postérieure : elle figure dans le titre lui-même. L’en-tête imprimé transcrit sur Wikisource porte « anéantir le patois », au singulier[4]. La page Wikisource, elle, intitule le texte au pluriel : « anéantir les patois ». Seul un fac-similé de l’imprimé permettrait de trancher la forme exacte.

Les chiffres de Grégoire

Le passage le plus souvent cité du rapport est une estimation. Grégoire l’introduit lui-même avec prudence :

On peut assurer sans exagération qu’au moins six millions de Français, sur-tout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu’un nombre égal est à-peu-près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas trois millions ; & probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement est encore moindre.

Grégoire, Rapport du 16 prairial an II
Catégorie, selon Grégoire Estimation
Ignorent la « langue nationale » au moins 6 millions
Sont « à-peu-près » incapables de « soutenir une conversation suivie » un nombre égal, soit environ 6 millions
La parlent « purement » au plus 3 millions
L’écrivent « correctement » « probablement » moins encore

Ces chiffres sont une évaluation, pas un recensement. Grégoire ne dispose que d’une cinquantaine de réponses à son enquête, réparties inégalement[3]. Il dit aussi tenir ses renseignements, entre autres, de sociétés populaires[4]. Dans les passages consultés pour cet article, le rapport ne donne pas de chiffre pour la population totale de la France. Il est donc imprudent de convertir ces estimations en proportions.

Une trentaine de parlers

Grégoire compte « environ trente patois »[4]. Il en donne une énumération. Elle commence par « Le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon » et se termine par « le rouergat & le gascon »[4]. Un même mot, patois, recouvre donc le bas-breton comme le gascon, le picard comme le rouergat. Ces parlers n’ont pourtant ni la même histoire ni la même origine : les articles sur le breton, l’occitan et le passage du latin au français permettent de le mesurer. Le rapport, lui, les traite comme un ensemble.

La langue de la liberté

Le rapport ne se contente pas de décrire. Il lie explicitement la langue au projet révolutionnaire. Grégoire réclame « l’usage unique & invariable de la langue de la liberté »[4]. Il affirme que « l’unité de l’idiôme est une partie intégrante de la révolution »[4]. Il souhaite enfin que « l’idiôme de la liberté soit à l’ordre du jour »[4].

Le raisonnement est politique. L’unité de la langue est présentée comme une part de la Révolution elle-même. La question n’est plus seulement de savoir qui parle quoi, mais quelle langue doit porter la République. Les liens entre une langue de référence et l’autorité qui l’impose sont étudiés plus largement dans l’article sur la norme linguistique et le pouvoir.

Des suites limitées

Avant Grégoire : le rapport de Barère

Grégoire n’est pas le premier à porter la question devant la Convention. Le 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), Barère présente, au nom du Comité de salut public, « son rapport sur les idiomes »[1]. Ce rapport précède celui de Grégoire de plus de quatre mois. Les deux textes sont d’ailleurs reproduits ensemble dans le livre de Certeau, Julia et Revel, selon le compte rendu de Godechot[2].

Un décret de renvoi

Le rapport de Grégoire est suivi d’un décret. Ce décret ne fixe aucune obligation nouvelle. Il charge le comité d’instruction publique de présenter un rapport sur les moyens d’exécution d’une nouvelle grammaire et d’un vocabulaire nouveau de la langue française. Il ordonne aussi l’envoi du rapport de Grégoire aux autorités constituées, aux sociétés populaires et aux communes[4]. Broudic résume : la Convention « se contente d’approuver »[1]. Il rappelle que Ferdinand Brunot parlait lui-même de « mesures bien anodines »[1].

Le décret du 2 thermidor an II

Un texte plus contraignant suit pourtant. Le 2 thermidor an II (20 juillet 1794), la Convention adopte un décret, dit décret Merlin[1]. Il dispose que « nul acte public ne pourra, dans quelque partie que ce soit du territoire de la République, être écrit qu’en langue française »[1]. Broudic souligne le moment : un mois et demi après le rapport de Grégoire, et huit jours seulement avant la chute de Robespierre[1].

Le décret est de courte durée. Son exécution est suspendue dès le 16 fructidor (2 septembre 1794)[1]. Il n’aura donc été applicable que six semaines environ. On peut le rapprocher de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, qui remplaçait le latin par le français dans les actes de justice. Le décret de thermidor, lui, exige le français pour tout acte public, dans toutes les parties du territoire.

Repères de la politique des langues sous la Révolution
  1. 13 août 1790
    Grégoire diffuse son questionnaire sur les patois et les mœurs des campagnes[1].
  2. 1790–1792
    Il reçoit 49 réponses de ses correspondants[3].
  3. 27 janvier 1794
    Barère présente au nom du Comité de salut public son rapport sur les idiomes (8 pluviôse an II)[1].
  4. 4 juin 1794
    Grégoire lit son rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois (16 prairial an II)[2][4][5].
  5. 20 juillet 1794
    Décret du 2 thermidor an II, dit décret Merlin : les actes publics doivent être écrits en français[1].
  6. 2 septembre 1794
    L’exécution de ce décret est suspendue (16 fructidor)[1].
  7. A. Gazier publie 34 des 49 réponses à l’enquête[2].
  8. Certeau, Julia et Revel publient leur étude de l’enquête et l’édition des réponses[2][6].

Dates grégoriennes ; les dates du calendrier républicain sont données entre parenthèses.

Comment lire le rapport aujourd’hui ?

L’enquête comme document

En 1975, M. de Certeau, Dominique Julia et J. Revel publient une étude de l’enquête dans les Annales, sous le titre « Une ethnographie de la langue : l’enquête de Grégoire sur les patois »[6]. La même année paraît leur livre, Une politique de la langue. Cet ouvrage n’a pas pu être consulté directement pour cet article. Il est connu ici par le compte rendu qu’en a donné Jacques Godechot en 1976[2].

Selon ce compte rendu, le livre édite les réponses à l’enquête. Elles sont suivies de « documents divers relatifs aux problèmes linguistiques ». L’ensemble est précédé d’« une introduction en huit chapitres et une conclusion »[2]. Godechot précise que « Dominique Julia, l’historien de l’équipe, s’est attaché surtout à dresser l’analyse sociologique des correspondants »[2]. Le titre de l’article des Annales indique l’approche : l’enquête y est lue comme un document ethnographique, qui renseigne sur ceux qui écrivent autant que sur les parlers décrits.

Le désaccord de lecture

Cette approche n’a pas convaincu tout le monde. Godechot, historien de la Révolution, la juge à côté du sujet annoncé. Sa critique est vive : « La politique linguistique de la Révolution : magnifique sujet, assurément. Malheureusement il n’est pas traité. »[2] Il reproche donc aux auteurs d’avoir étudié les correspondants plutôt que la politique elle-même.

Broudic, en 1998, pose une autre question : quelle a été la responsabilité réelle de Grégoire ? Le titre de son article le dit : « La faute à l’abbé Grégoire ? »[1]. Il insiste sur l’écart entre la violence du discours et la modestie des mesures. D’où le rappel du jugement de Brunot sur des « mesures bien anodines »[1]. Mais il ne minimise pas la période pour autant. Il écrit : « Précisément, pendant les quelques mois de pouvoir Jacobin, la Terreur a aussi été linguistique »[1].

Auteur Ce qu’il met en avant Ce qu’il nuance ou critique
Certeau, Julia, Revel (1975) L’enquête comme document ethnographique ; l’analyse sociologique des correspondants —
Godechot (1976) La politique linguistique de la Révolution comme vrai sujet Le livre de 1975 ne traiterait pas ce sujet
Broudic (1998) L’écart entre le discours de Grégoire et les mesures prises Admet que la Terreur « a aussi été linguistique »

Ces lectures ne s’excluent pas entièrement. L’une s’intéresse à ce que l’enquête révèle de la société de 1790. Les autres interrogent les effets politiques du rapport. Le débat porte moins sur les faits, établis par les mêmes documents, que sur la question à leur poser.

Ce que le rapport dit, et ce qu’il ne dit pas

Le rapport de Grégoire est un document sur la façon dont un responsable révolutionnaire voyait les parlers de son temps. Il ne décrit pas ces parlers en linguiste : il les compte, les nomme et les juge du point de vue de l’unité politique. Son vocabulaire, qui range tout ce qui n’est pas le français sous le mot patois, appartient à cette perspective. Les jugements portés aujourd’hui sur la façon de parler des autres, que l’on nomme glottophobie, font l’objet d’un article à part.

Bibliographie

Notes et références

  1. Fañch Broudic, « La faute à l’abbé Grégoire ? », La Bretagne linguistique, 12, 1998, p. 219-228. ↑
  2. Jacques Godechot, compte rendu de Une politique de la langue, Annales historiques de la Révolution française, n° 224, 1976, p. 307. ↑
  3. CEFAN, Université Laval, « Le questionnaire de l’abbé Grégoire ». Transcription sans référence visible : le nombre de 43 questions n’est confirmé que par cette source. ↑
  4. Grégoire, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois…, séance du 16 prairial an II, transcription Wikisource. ↑
  5. « The Abbé Grégoire submits his report… », notice datée du 4 juin 1794, Liberty, Equality, Fraternity: Exploring the French Revolution, RRCHNM et ASHP. ↑
  6. D. Julia, M. de Certeau, J. Revel, « Une ethnographie de la langue : l’enquête de Grégoire sur les patois », Annales ESC, 30-1, 1975, p. 3-41 (notice consultée). ↑
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