Aller au contenu

Langues régionales et francophonie

L’occitan : mille ans de littérature, et après ?

De la poésie des troubadours au classement UNESCO « en danger sérieux » : histoire, dialectes et avenir de la langue d’oc, du XIIe siècle à nos jours.

En bref
Une langue romane millénaire L’occitan, issu du latin comme le français, est parlé dans le tiers sud de la France, au Val d’Aran (Espagne) et dans quelques vallées alpines italiennes. Il a produit la première grande littérature lyrique d’Europe en langue vernaculaire avec les troubadours des XIIe et XIIIe siècles.
Un déclin massif et documenté De quelque dix millions de locuteurs estimés vers 1920, l’occitan en compte environ 542 000 en 2020 selon l’Office public de la langue occitane. L’UNESCO classe ses variétés entre « nettement en danger » et « sérieusement en danger ».
Un avenir qui se joue à l’école La transmission familiale ayant quasiment disparu, l’avenir de la langue repose sur l’enseignement : 26 000 élèves au primaire à la rentrée 2023, mais un abandon massif au secondaire.

Introduction

L’occitan est une langue romane parlée dans le tiers sud de la France, de Bordeaux à Nice, du Limousin aux Pyrénées. Elle est aussi présente au Val d’Aran en Espagne et dans des vallées alpines d’Italie. L’Académie française le définit comme « l’ensemble des parlers de langue d’oc, et notamment l’ancien provençal, langue des troubadours »[1].

Cette langue a une histoire paradoxale. Aux XIIe et XIIIe siècles, elle a porté la première littérature lyrique d’Europe en langue vernaculaire, c’est-à-dire en langue parlée par le peuple, par opposition au latin. Un de ses poètes, Frédéric Mistral, a reçu le prix Nobel de littérature en 1904. Mais en 2020, il ne reste qu’environ 542 000 locuteurs actifs, et le Sénat avertit en 2025 que sans sursaut politique et sociétal fort, ces langues seront quasiment éteintes d’ici une à deux générations[2].

Comment une langue aussi prestigieuse a-t-elle pu décliner à ce point ? Cet article retrace l’histoire de l’occitan, présente ses dialectes, confronte les chiffres de locuteurs et décrit sa situation actuelle.

De « oc » à « occitan » : naissance d’un nom

Le nom même de la langue est instructif. « Oc » vient du latin hoc, pronom démonstratif neutre, qui servait à dire « oui » dans le sud de la Gaule romane[3]. Au nord, on disait oïl (du latin hoc ille). Cette distinction entre « langue d’oc » et « langue d’oïl » est l’une des plus anciennes façons de décrire la frontière entre les deux grandes familles de langues romanes issues du latin en France.

Le terme latin occitanus apparait dès 1302 dans l’expression lingua occitana, attestée dans l'Histoire générale du Languedoc de Devic et Vaissète[4]. Le mot est peut-être formé par analogie avec aquitanus. En français, « occitan » n’apparait qu’en 1886, sous la plume de Mistral (forme « occitain »), puis en 1921 chez le philologue Joseph Anglade[4]. Avant cela, on parlait de « provençal » pour désigner l’ensemble des parlers d’oc, ce qui créait une confusion avec le seul dialecte de Provence.

Les troubadours : naissance de la littérature européenne

Les premiers textes

Les plus anciens textes en ancien occitan remontent au XIe siècle. La Chanson de sainte Foy d’Agen et le Poème sur Boèce sont les premiers témoignages littéraires conservés[5]. Au XIXe siècle, le philologue Raynouard croyait que les serments de Strasbourg (842) étaient un texte en langue d’oc. La critique moderne a établi qu’il s’agit d’un texte en langue d’oïl[5].

Guilhem IX, premier troubadour

Guilhem IX, duc d’Aquitaine, mort le 10 février 1126, est le premier troubadour dont les oeuvres ont survécu[6]. Le mot « troubadour » vient de l’ancien provençal trobador, « poète, compositeur », attesté au XIIe siècle chez Peire d’Alvernhe et Bertran de Born[7]. Aucun manuscrit original de Guilhem IX ne subsiste : les copies les plus anciennes datent du XIVe siècle, et un seul poème (Pois de chantar m’es pres talentz) figure dans des manuscrits du XIIIe siècle[6].

L’âge d’or

L’apogée de la poésie lyrique occitane se situe aux XIIe et XIIIe siècles. Les troubadours ont inventé un art poétique élaboré, codifiant la canso (chanson d’amour), le sirventes (poème satirique ou politique) et la pastorela (dialogue entre un chevalier et une bergère). Des figures comme Bernart de Ventadorn, Arnaut Daniel, Bertran de Born et Peire Vidal ont rayonné dans toute l’Europe. Dante, dans son De vulgari eloquentia, cite les troubadours comme modèle de poésie en langue vernaculaire[8].

Can vei la lauzeta mover / De joi sas alas contral rai

Bernart de Ventadorn (XIIe siècle)

Le long déclin

La croisade des Albigeois

La croisade des Albigeois (1209-1229), lancée contre l’hérésie cathare, a décimé la noblesse occitane qui protégeait les troubadours. Le traité de Paris (1229) intègre les comtés du sud au royaume de France[8]. L’impact linguistique direct de la croisade est toutefois discuté : la substitution du français à l’occitan est un processus bien plus long, qui s’étend sur plusieurs siècles.

En 1323, la fondation du Consistoire du Gai Savoir à Toulouse tente de maintenir la tradition poétique. C’est l’une des plus anciennes académies littéraires d’Europe[8].

Villers-Cotterêts : un effet à nuancer

L’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) impose le « langage maternel françoys » dans les actes de justice et d’administration. Elle est souvent présentée comme le coup de grâce porté à l’occitan. Mais le linguiste Charles Camproux (1953) a relativisé cette lecture : « Point n’était besoin d’une ordonnance de bannissement pour chasser la langue d’oc de l’administration »[9]. L’ordonnance visait à remplacer le latin, pas les langues vernaculaires. Son impact sur l’usage quotidien de l’occitan a été limité.

De la Révolution à la IIIe République

Le recul de l’occitan s’est accéléré à partir du XIXe siècle, sous l’effet combiné de l’industrialisation, de l’urbanisation et surtout de la politique scolaire de la IIIe République. L’école publique a imposé le français comme seule langue d’enseignement. Des pratiques humiliantes comparables au « symbole » breton ont existé en pays d’oc[10]. L’effondrement du nombre de locuteurs se situe entre 1950 et 1970[11].

XIe s. Premiers textes ~1120 Guilhem IX 1209 Croisade albigeois 1323 Gai Savoir 1539 Villers-Cotterêts 1854 Félibrige 1904 Nobel Mistral 2021 Loi Molac
Chronologie de l’occitan

Les renaissances

Le Félibrige

Le 21 mai 1854, sept poètes fondent le Félibrige au château de Font-Ségugne, en Provence. Parmi eux, Frédéric Mistral et Joseph Roumanille[8]. Le mouvement vise à restaurer le prestige de la langue d’oc par la littérature. Mistral publie Lou Tresor dóu Felibrige (1878-1886), le dictionnaire le plus complet de la langue occitane de son époque.

En 1904, Frédéric Mistral reçoit le prix Nobel de littérature[8]. C’est la dernière fois qu’un auteur de langue d’oc accède à une reconnaissance internationale de cette ampleur.

Le mouvement occitaniste

Au XXe siècle, le mouvement se renouvelle avec l’Institut d’Études Occitanes et une approche plus militante, centrée sur la défense des droits linguistiques et l’unité de la langue. Le terme « occitan » s’impose progressivement pour désigner l’ensemble des parlers d’oc.

Six dialectes, une langue ?

La classification

Glottolog classe l’occitan dans la famille indo-européenne, branche romane occidentale (code : occi1239)[12]. On distingue traditionnellement trois groupes de dialectes[13] :

Groupe Dialectes
Nord-occitan limousin, auvergnat, provençal alpin (vivaro-alpin selon Bec)
Occitan moyen languedocien, provençal
Gascon gascon

Le gascon occupe une place à part. Le linguiste Pierre Bec (1970) l’intègre à l’occitan pour des raisons sociolinguistiques, tout en reconnaissant ses « particularités phonétiques » qui l’en écartent. Il propose aussi un groupe « occitano-roman » où gascon, occitan et catalan seraient trois langues distinctes[14]. Alain Viaut (2019) considère le gascon comme « langue à part, éventuellement d’oc »[14]. L’UNESCO, de son côté, traite les variétés séparément dans son classement.

Combien de locuteurs ?

Un casse-tête statistique

Compter les locuteurs de l’occitan est un exercice délicat, comme pour toute langue sans État. Les chiffres varient considérablement selon la méthode, le périmètre géographique et la définition de « locuteur ».

Source Année Estimation
Jules Ronjat ~1920 10 millions[11]
Enquête INED 1999 1 196 000 (lien avec la langue), dont 583 000 pratiquants[11]
OPLO 2020 542 000 locuteurs de 15 ans et plus[15]

L’enquête de l’OPLO (Office public de la langue occitane) de 2020 est la plus récente. Elle porte sur les régions Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et le Val d’Aran. Le taux de locuteurs est de 7 % de la population, avec des écarts considérables : 2 % dans les zones urbaines comme Toulouse, jusqu’à 22 % dans certains départements ruraux, et 62 % dans le Val d’Aran[15][16].

Le profil des locuteurs

Le locuteur type est « plutôt un homme (66 %), vivant en zone rurale (56 %), âgé en moyenne de 66 ans »[16]. Chez les 15-29 ans, le taux de locuteurs tombe à 2 %. Le sociolinguiste Henri Boyer parle d’un « face à face diglossique » entre français et occitan — la diglossie désignant la coexistence inégale de deux langues sur un même territoire — et se demande si la « substitution » linguistique est en train de s’achever[17].

Les enquêtes régionales confirment le recul. En Languedoc-Roussillon, le taux de personnes comprenant l’occitan est passé de 48 % en 1991 à 34 % en 1997. En Aquitaine en 2008, 37 % comprenaient la langue mais seulement 20 % la parlaient[11].

Statut juridique et enseignement

Un statut officiel au seul Val d’Aran

Le Val d’Aran, en Catalogne espagnole, est le seul territoire où l’occitan — dans sa variété aranaise — est langue officielle, depuis une loi du parlement de Catalogne en septembre 2010[18]. En Italie, les vallées occitanes bénéficient d’une reconnaissance comme langue minoritaire (loi 482, 1999)[18].

En France, la situation est plus complexe. La loi Molac (8 avril 2021) est la première loi de promotion des langues régionales, mais le Conseil constitutionnel a censuré la disposition sur l’enseignement immersif dans le public (21 mai 2021), au nom de l’article 2 de la Constitution[2]. La France a signé la Charte européenne des langues régionales en 1999, mais ne l’a jamais ratifiée.

L’enseignement : des chiffres en trompe-l’oeil

À la rentrée 2023, l’occitan est enseigné à 26 099 élèves au primaire, soit une progression de 30 % depuis 2021. Au collège, ils sont 8 434 ; au lycée, seulement 1 023[2]. L’abandon entre le primaire et le secondaire est massif. Le réseau Calandreta, écoles associatives fonctionnant par immersion en occitan, complète ce dispositif.

Dans certains départements, les moyens sont dérisoires. Dans le Cantal, un poste et demi d’enseignant itinérant couvre l’ensemble des écoles primaires[19]. La transmission familiale « a quasiment disparu » : l’avenir de la langue repose désormais sur l’école[19]. Comme pour le breton, la question n’est pas seulement d’apprendre la langue à l’école, mais de créer les conditions pour qu’elle soit parlée en dehors.

Le classement UNESCO

L’UNESCO ne traite pas l’occitan comme un bloc. Le provençal, l’auvergnat, le limousin et le languedocien sont classés « sévèrement en danger » (severely endangered). Le gascon et le vivaro-alpin sont « nettement en danger » (definitely endangered)[16]. 92 % des personnes interrogées par l’OPLO se déclarent favorables au maintien ou au développement de l’occitan[15].

Et après ?

Le diagnostic du Sénat, formulé en 2025, est sans ambiguïté : « sans sursaut politique et sociétal fort, ces langues seront quasiment éteintes d’ici une à deux générations »[2]. L’occitan partage cette situation avec d’autres langues régionales de France, comme le breton ou le basque.

Plusieurs facteurs jouent en sa faveur : un patrimoine littéraire considérable, un territoire vaste, un soutien de l’opinion (80 % des sondés favorables à l’expansion de l’enseignement selon l’OPLO), et la progression des effectifs scolaires au primaire. Mais la rupture de la transmission familiale, le vieillissement des locuteurs naturels et la faiblesse des moyens institutionnels pèsent en sens inverse.

L’avenir de l’occitan se jouera probablement sur la capacité des jeunes locuteurs formés à l’école à utiliser la langue dans leur vie quotidienne, professionnelle et numérique. C’est, là encore, un défi commun à la plupart des langues menacées dans le monde.

Bibliographie

Notes et références

  1. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « occitan ». ↑
  2. Sénat français, « Enseignement des langues régionales : agir pour la transmission », rapport d’information, 2025. ↑
  3. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « oc ». ↑
  4. TLFi / CNRTL, étymologie de « occitan ». ↑
  5. Wikipédia, « Ancien occitan » (point de départ) ; Anglade 1921. ↑
  6. Max Pfister, « La langue de Guilhem IX, comte de Poitiers », Cahiers de Civilisation Médiévale, vol. 19-74, 1976. ↑
  7. TLFi / CNRTL, étymologie de « troubadour ». ↑
  8. Wikipédia, « Littérature occitane » (point de départ) ; Camproux 1953. ↑
  9. TLFi / CNRTL, définition de « occitan », citant Camproux 1953. ↑
  10. Voir l’article sur le breton ; Fanch Broudic, La pratique du breton. ↑
  11. Université Paul-Valéry Montpellier 3, « L’occitan, une langue — Locuteurs ». ↑
  12. Glottolog 5.3, fiche Occitan (occi1239). ↑
  13. TLFi / CNRTL, définition de « occitan » ; Pierre Bec, Manuel pratique de philologie romane, 1970. ↑
  14. UNA Éditions, « La variante gasconne et ses propres variantes » ; Pierre Bec 1970, Alain Viaut 2019. ↑
  15. OPLO, enquête sociolinguistique 2020. ↑
  16. France Bleu / ICI, « Boudu ! L’occitan est en danger », septembre 2020. ↑
  17. Henri Boyer, « Regards sur la situation sociolinguistique de l’espace occitan », Plurilinguismes, 1999. ↑
  18. Wikipédia en anglais, « Occitan language » (point de départ) ; Sénat français, rapport 2025 (pour le Val d’Aran). ↑
  19. Dis-leur !, « Occitan/Catalan : sans sursaut urgent... », 2025. ↑
occitan langue d’oc troubadours langues en danger sociolinguistique