La réponse courte
L’Amérique doit son nom au navigateur Amerigo Vespucci. Le nom America apparaît en 1507, à Saint-Dié, en Lorraine. Il figure sur une grande carte du monde de Martin Waldseemüller et dans un petit livre latin qui l’accompagne, la Cosmographiae introductio, « Introduction à la cosmographie »[1][2].
Ce cas est rare en toponymie, l’étude des noms de lieux. La plupart des noms de pays naissent d’un usage lent et anonyme : le nom de la France vient ainsi d’un nom de peuple. Le nom de l’Amérique, lui, a une date, un lieu et une justification écrite. On verra d’abord ce texte, puis la carte, puis le destin du nom après 1507. On terminera par deux hypothèses concurrentes, restées marginales.
Le texte de 1507
Le livre paraît à Saint-Dié le 25 avril 1507. Selon Wikipédia, une autre édition suit la même année, le 29 août[3]. Il sort d’un petit cercle d’humanistes, le Gymnasium Vosagense. Le chanoine Gautier Lud, secrétaire du duc René II de Lorraine, l’avait réuni autour de lui, avec sa propre imprimerie[1]. On y trouve Mathias Ringmann et Martin Waldseemüller[1].
L’auteur du texte est discuté. Une opinion répandue l’attribue à Ringmann ; d’autres historiens le donnent à Waldseemüller lui-même[3][4].
Le livre propose le nom deux fois. Une première mention, dans le chapitre consacré aux climats, dit qu’on peut appeler cette terre Amerige ou America, « puisqu’Americus l’a découverte »[1]. Au chapitre IX, il annonce qu’une quatrième partie du monde a été découverte par Americus Vesputius. C’est la forme latine du nom d’Amerigo Vespucci. Puis il ajoute qu’il ne voit pas pourquoi on interdirait de l’appeler, d’après son découvreur, « homme d’un esprit sagace », Amerige ou America[1]. La raison donnée tient en une proposition :
Cum et Europa et Asia a mulieribus sua sortita sint nomina. (« Puisque l’Europe et l’Asie ont reçu leur nom de femmes. »)
Ce passage n’a été lu ici que dans une transcription automatique du fac-similé ; il est cité en orthographe normalisée[5].
Deux formes pour un même nom
Le texte ne propose pas un nom, mais deux. Il les glose lui-même.
| Forme proposée | Glose latine du texte | Construction |
|---|---|---|
| Amerige | quasi Americi terram, « c’est-à-dire terre d’Americus » | nom du navigateur suivi de -ge |
| America | aucune glose ; justifiée par Europa et Asia | forme féminine latine du nom |
La finale de Amerige s’explique peut-être par le grec gê, « terre ». C’est une interprétation : le texte dit seulement « terre d’Americus »[1]. La forme America, elle, s’aligne sur Europa et Asia. Puisque ces deux parties du monde portent des noms de femmes, la nouvelle reçoit une forme féminine tirée du nom de son découvreur. Sur le genre des noms de pays en français, voir pourquoi on dit « la France » mais « le Japon ».
C’est America qui l’a emporté.
La carte et le globe
Le livre accompagne une grande carte murale et un petit globe. Les deux portent le nom America[6]. Selon Waldseemüller lui-même, la carte fut tirée à mille exemplaires[6]. Un seul a été conservé. Il a été retrouvé dans la bibliothèque du prince de Waldburg-Wolfegg-Waldsee[6]. La Bibliothèque du Congrès, à Washington, détient aujourd’hui cet exemplaire unique ; elle le présente comme l’« acte de naissance » de l’Amérique[2].
Un détail compte. Sur la carte de 1507, le mot AMERICA est posé sur l’actuelle Amérique du Sud[7]. Le nom ne couvre pas encore les deux continents.
Un nom abandonné, puis repris
Waldseemüller lui-même renonce au nom. Dans l’édition de Ptolémée publiée à Strasbourg en 1513, il inscrit Terra incognita, « terre inconnue », là où il avait mis America[8]. Le nom manque aussi sur sa Carta marina de 1516[8].
Pourquoi ce retrait ? Selon Joseph Fischer et Franz von Wieser, auteurs de l’introduction du fac-similé de 1907, il ne tenait plus Vespucci pour le vrai découvreur du Nouveau Monde[1]. L’historien Felipe Fernández-Armesto rappelle que Waldseemüller avait d’abord mal lu un texte attribué à Vespucci, en réalité une confection d’éditeurs : il avait compris une « quatrième partie du monde » comme un quatrième continent. En 1516, ajoute-t-il, Waldseemüller avait retiré le nom et désavoué sa carte[9]. L’authenticité des lettres imprimées sous le nom de Vespucci est en effet discutée.
Le nom survit pourtant. D’autres cartographes le reprennent. En 1538, Gerhard Mercator l’inscrit pour la première fois sur les deux continents, au nord comme au sud[8].
- Dans le Ptolémée de Strasbourg, Waldseemüller remplace America par Terra incognita[8].
- Le nom est absent de la Carta marina de Waldseemüller[8].
- Mercator applique le nom aux deux continents[8].
- Chez Thevet, Ameriques désigne les habitants du continent[10].
- Chez Jean de Léry, « nos sauvages ameriquains »[10].
- Américain se dit particulièrement des habitants des États-Unis[10].
- Selon Wikipédia, Alfred Hudd propose de rattacher le nom à un marchand de Bristol[11].
Le nom en français
Le français a reçu Amérique au XVIe siècle. Le TLFi, Trésor de la langue française informatisé, en suit les dérivés[10]. En 1556, Thevet, dans ses Singularitez de la France antarctique, emploie Amérique comme nom d’habitant : « Noz Ameriques en temps de paix n’ont gueres autre mestier […] qu’a faire leurs jardins ». En 1576, Jean de Léry écrit l’adjectif ameriquains, dans son Voyage au Brésil. La forme américain, nom d’habitant, est relevée en 1771.
Le mot est formé sur Amérique avec le suffixe -ain[10]. Son sens se resserre ensuite. En 1838, d’après un complément au dictionnaire de l’Académie paru en 1842, américain « se dit particulièrement des habitants des États-Unis »[10]. Le nom d’un continent sert alors aussi à désigner un pays.
Les langues amérindiennes ont aussi laissé des mots au français, mais par une autre voie : voir les mots venus du nahuatl.
Ce qu’il faut retenir
Le nom de l’Amérique n’est pas sorti de l’usage populaire. C’est une proposition savante, écrite en latin, datée et justifiée par une analogie grammaticale avec Europa et Asia. Waldseemüller l’a abandonnée. D’autres l’ont reprise et étendue. Le nom a donc survécu à ses inventeurs.
Bibliographie
- Herbermann, Charles G. (éd.). The Cosmographiae introductio of Martin Waldseemüller in facsimile, followed by the Four voyages of Amerigo Vespucci. Introduction de Joseph Fischer et Franz von Wieser. New York, United States Catholic Historical Society, 1907.
- Kranz, Horst (éd.). Cosmographiae introductio, Saint-Dié 25. April 1507. Zenodo, 2023 (notice).
- Library of Congress. « The Birth Certificate for "America" ». Blog officiel, juin 2021.
- James Ford Bell Library, University of Minnesota. « Waldseemüller and Vespucci ». Maps and Mapmakers.
- Fischer, Joseph. « Martin Waldseemüller ». Catholic Encyclopedia, vol. 15, 1912.
- Fernández-Armesto, Felipe. « America’s Namesake ». The Wilson Quarterly, hiver 2010.
- Centre national de ressources textuelles et lexicales, Trésor de la langue française informatisé, « américain ».
- Wilton, David. « America ». Wordorigins.org, 5 février 2024.
- Wikimedia Commons, « Waldseemuller map closeup with America.jpg ».
- Wikipédia (en), « Cosmographiae Introductio » et « Richard Amerike » (points de départ).
Notes et références
- The Cosmographiae introductio of Martin Waldseemüller in facsimile, éd. Charles G. Herbermann, introduction de Joseph Fischer et Franz von Wieser, New York, United States Catholic Historical Society, 1907 : fac-similé de l’édition du 25 avril 1507, chapitre des climats (p. 25) et chapitre IX (p. 30) ; présentation du Gymnasium Vosagense ; renoncement de Waldseemüller au nom, parce qu’il ne regardait plus Vespucci comme « the true discoverer of the New World ». ↑
- Library of Congress, « The Birth Certificate for "America" », blog officiel, juin 2021 : le nom « originated with the famous 1507 map by Martin Waldseemüller » ; la bibliothèque possède « the sole surviving copy ». ↑
- Wikipédia (en), « Cosmographiae Introductio » (point de départ) : éditions du 25 avril et du 29 août 1507 ; texte « widely held to have been written by Matthias Ringmann although some historians attribute it to Waldseemüller himself ». ↑
- L’édition de 1907 attribue le texte à Waldseemüller ; l’édition critique de Horst Kranz (2023) range Ringmann comme auteur, d’après sa notice (le texte de l’édition n’a pas été consulté). ↑
- Forme normalisée à partir de la transcription automatique de l’édition de 1907, dont les coquilles ont été corrigées. L’édition critique de Kranz (2023) n’a pas été consultée. ↑
- Joseph Fischer, « Martin Waldseemüller », Catholic Encyclopedia, vol. 15, 1912 : « a thousand copies of the map were issued » ; « only a single copy seems to have been preserved », retrouvée « in the library of Prince von Waldburg-Wolfegg-Waldsee » ; le petit globe « also gives the name America ». ↑
- Wikimedia Commons, « Waldseemuller map closeup with America.jpg » : détail de la carte « showing South America and the word "AMERICA" ». ↑
- James Ford Bell Library, University of Minnesota, « Waldseemüller and Vespucci » : Terra incognita dans le Ptolémée de 1513 ; « The name "America" does not appear on Waldseemüller’s Carta Marina of 1516 » ; « Gerhard Mercator put the name America on both continents for the first time on his world map of 1538 ». ↑
- Felipe Fernández-Armesto, « America’s Namesake », The Wilson Quarterly, hiver 2010 (compte rendu de Toby Lester, The Fourth Part of the World) : « Waldseemüller misread the supposed Vespucci text », une « publishers' confection » ; « By 1516 […] he not only withdrew the name of America but repudiated the map ». ↑
- TLFi, « américain » (étymologie) : 1556, amérique « habitant du continent américain » (Thevet, Singularitez de la France antarctique) ; 1576, ameriquains (Léry, Voyage au Brésil) ; 1771, américain substantif ; 1838, « Se dit particulièrement des habitants des États-Unis » (Académie, complément de 1842) ; « Dér. d’Amérique ; suff. -ain ». ↑
- Wikipédia (en), « Richard Amerike » (point de départ) : communication d’Alfred Hudd au Clifton Antiquarian Club, 21 mai 1908 ; Evan Jones et Margaret Condon, Cabot and Bristol’s Age of Discovery, 2016, n’ont trouvé « no documentary evidence ». Ces travaux n’ont pas été consultés directement. ↑
- David Wilton, « America », Wordorigins.org, 2024 : « the original manuscript was destroyed in an 1860 fire, and the passage in the copy is almost certainly a nineteenth-century interpolation » ; ressemblance avec Amerrique « almost certainly coincidence ». ↑
