Introduction
Les mots chocolat, tomate et avocat désignent des réalités venues d’Amérique. Leurs noms aussi. Tous trois remontent au nahuatl, la langue de la famille uto-aztèque parlée par les Aztèques (ou Mexicas) et encore vivante aujourd’hui au Mexique, où elle compte environ 1,7 million de locuteurs[1]. Avec cacao, cacahuète, coyote, ocelot, axolotl et copal, ils forment un petit groupe de mots français hérités de cette langue mésoaméricaine.
Le français a emprunté une soixantaine de mots aux langues amérindiennes, principalement au nahuatl et au quechua[1]. Comme pour les mots venus de l’arabe, ces emprunts n’arrivent presque jamais en ligne directe : ils passent par une langue intermédiaire, ici l’espagnol des conquistadors, et par les traductions de récits de voyage qui ont fait connaître au public européen les produits du Nouveau Monde.
Le parcours type : nahuatl, espagnol, français
La conquête espagnole du Mexique, achevée en 1521, met les Européens en contact avec la civilisation aztèque et ses produits : cacao, chocolat, tomate, avocat. Les conquistadors et les missionnaires adoptent les noms nahuatl, qu’ils adaptent à la phonétique espagnole : tomatl devient tomate, coyotl devient coyote, cacahuatl devient cacao. Le suffixe nahuatl -tl (marque du singulier absolutif) disparaît en général au passage.
Ces mots entrent ensuite en français par les traductions d’ouvrages espagnols. La traduction française de l'Historia natural y moral de las Indias de José de Acosta, parue en 1598, fournit à elle seule les premières attestations de chocolat et de tomate en français[2][3]. Le délai entre l’attestation espagnole et l’attestation française varie de quelques décennies (pour cacao) à plus de trois siècles (pour coyote, attesté en français en 1869 seulement).
Les mots, un par un
Chocolat
Le mot apparaît en français en 1598 sous la forme chocolate, dans la traduction de l’ouvrage de José de Acosta, pour désigner un « breuvage fait avec des amandes de cacao »[2]. La forme actuelle chocolat est attestée en 1659, dans des lettres patentes données à Toulouse[2]. Le mot est emprunté à l’espagnol chocolate (attesté vers 1580), lui-même issu d’un mot nahuatl dont la formation reste discutée.
Le TLFi note que ce mot nahuatl est « difficilement analysable, à l’exception du suffixe -atl, "eau" »[2]. Plusieurs hypothèses ont été proposées, connues par des sources secondaires citant les travaux de Dakin et Wichmann (les articles originaux n’ont pas été consultés directement) : l’hypothèse traditionnelle fait remonter le mot à xocolatl, composé de xocol-li (« amer ») et atl (« eau »), mais cette forme n’est attestée dans aucune source coloniale nahuatl ; une autre hypothèse propose un nawat chicolatl, lié à chicol-li (« crochet, bâton à battre »), en référence au bâton utilisé pour faire mousser la boisson ; un croisement entre un mot maya chokol (« chaud ») et le nahuatl atl a aussi été avancé[7]. Le débat reste ouvert.
Tomate
Première attestation en français : 1598, dans la même traduction d’Acosta[3]. Le mot reste isolé jusqu’en 1672, où un voyageur signale en Espagne une « salade de Pomates »[3]. C’est l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui, en 1765, consacre la forme tomate pour désigner à la fois le fruit et la plante[3].
Le nahuatl tomatl est « peut-être dérivé de la racine tomau, "croître, pousser" », selon le linguiste R. Loewe[3]. En français, tomate a remplacé l’ancien nom pomme d’amour, attesté depuis 1549[3]. L’italien dit encore pomodoro (« pomme d’or »), et l’ancienne appellation pomme d’amour subsiste dans le Midi de la France[3].
Avocat (le fruit)
Le nom du fruit est emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol, au nahuatl ahuacatl[4]. La forme espagnole directe est aguacate, mais une variante avocado (ou abogado) a circulé, née d’un croisement par étymologie populaire — rapprochement inconscient avec un mot existant — avec l’espagnol abogado (« avocat », au sens juridique)[4]. C’est cette forme déformée qui est passée en français : le fruit y est attesté au XVIIe siècle selon les dictionnaires étymologiques, sous la forme avocate puis avocat[5].
Cacao et cacahuète : deux mots, un même étymon
Le mot cacao est attesté en français dès 1532, sous la forme cacap (probablement une faute d’impression), dans une traduction du latin de Pierre Martyr d’Anghiera[9]. Il vient de l’espagnol cacao (1535), emprunté au nahuatl cacahuatl[9]. Les fèves de cacahuatl servaient aussi de monnaie chez les Aztèques[10].
Le mot cacahuète, attesté en français en 1801, remonte lui aussi au nahuatl cacahuatl, mais par un composé différent : tlacacahuatl, formé de tlalli (« terre ») et cacahuatl (« cacao »)[11]. La cacahuète est donc, littéralement, le « cacao de terre ». Les deux mots français cacao et cacahuète sont des doublets, c’est-à-dire des mots issus du même étymon mais arrivés par des voies différentes.
Autres emprunts
Le coyote (1869) vient de l’espagnol coyote (1532), du nahuatl coyotl[12]. L'ocelot (1765, chez Buffon) semble emprunté directement au nahuatl ocelotl, sans intermédiaire espagnol[13]. L'axolotl (1640) est souvent traduit par « monstre de l’eau », d’après la décomposition nahuatl atl (« eau ») et xolotl (« monstre » ou « serviteur ») ; le TLFi cite cependant la glose espagnole de Ximenès, qui le traduit par « jouet de l’eau » (juguete de agua)[14]. Ce mot est attesté en français avant d’avoir été adopté par l’espagnol, qui n’en a une forme hispanisée (ajolote) qu’en 1880[14]. Le copal (1588), une résine aromatique, vient de l’espagnol copal (1532), du nahuatl copalli[15].
Tableau récapitulatif
| Mot français | Nahuatl | Date en français | Voie |
|---|---|---|---|
| cacao | cacahuatl | 1532 | espagnol |
| copal | copalli | 1588 | espagnol |
| chocolat | chocolatl (discuté) | 1598 | espagnol |
| tomate | tomatl | 1598 | espagnol |
| axolotl | axolotl | 1640 | direct (nahuatl) |
| avocat (fruit) | ahuacatl | XVIIe s. | espagnol |
| ocelot | ocelotl | 1765 | direct (nahuatl) |
| cacahuète | tlacacahuatl | 1801 | espagnol |
| coyote | coyotl | 1869 | espagnol |
Un faux ami : le haricot
On lit parfois que haricot viendrait du nahuatl ayacotli. L’hypothèse est jugée « moins vraisemblable » par le TLFi[16]. Le dictionnaire considère que le nom du légume est « probablement issu » du mot haricot au sens de ragoût de mouton, lui-même d’origine francique (hariôn, « gâcher »)[16]. Toutes les attributions au nahuatl ne sont pas fondées : le prestige des étymologies exotiques pousse parfois à des rapprochements fragiles.
Conclusion
Ces mots sont le souvenir linguistique de la rencontre entre l’Europe et la Mésoamérique au XVIe siècle. Ils désignent presque tous des réalités inconnues de l’Ancien Monde — un fruit, une boisson, un animal — pour lesquelles il n’existait pas de nom dans les langues européennes. Le français les a reçus par l’intermédiaire de l’espagnol, langue des premiers Européens à découvrir ces réalités, selon un schéma comparable à celui des emprunts arabes passés par l’italien ou le latin médiéval. Le mot travail illustre un autre type d’emprunt, interne au latin, où les évolutions de sens comptent autant que les changements de forme.
Bibliographie
- TLFi / CNRTL, articles « chocolat », « tomate », « avocat », « cacao », « cacahuète », « coyote », « ocelot », « axolotl », « copal », « haricot » (consultés le 5 octobre 2026).
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, articles « avocat », « chocolat » (consultés le 5 octobre 2026).
- Marcou. « Cacao, cacahuet ou cacaouète ». Journal de la Société des américanistes, t. 12, 1920. Persée.
- Leclerc, Jacques. « Les emprunts et la langue française ». Histoire du français. Université Laval.
Notes et références
- Leclerc, « Les emprunts et la langue française », Université Laval. ↑
- TLFi, article « chocolat ». ↑
- TLFi, article « tomate ». ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., article « avocat » (fruit). ↑
- Les datations précises (1684, 1716) sont mentionnées par des sources secondaires ; la page TLFi « avocat », étymologie n° 2, n’a pas pu être consultée directement. ↑
- TLFi, article « avocat » (étymologie n° 1, le juriste : du latin advocatus). ↑
- Hypothèses rapportées par des sources secondaires (Wikipedia anglais, « Chocolate »), citant les travaux de Dakin et Wichmann. Les articles originaux n’ont pas été consultés directement. ↑
- D’après des sources secondaires (Wikipedia anglais, « Avocado »), citant le dictionnaire de Molina (1571) et des travaux de linguistique nahuatl. Non confirmé par une source éditoriale consultée directement. ↑
- TLFi, article « cacao ». ↑
- Marcou, « Cacao, cacahuet ou cacaouète », Journal de la Société des américanistes, 1920. ↑
- TLFi, article « cacahuète ». ↑
- TLFi, article « coyote ». ↑
- TLFi, article « ocelot ». ↑
- TLFi, article « axolotl ». ↑
- TLFi, article « copal ». ↑
- TLFi, article « haricot ». ↑
