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Argots et parlers

Le louchébem, l’argot des bouchers

Le louchébem, argot à clef des bouchers parisiens attesté depuis 1876, a donné au français courant les mots loufoque et en loucedé. Encore vivant.

En bref
Un argot à clef Le louchébem transforme les mots selon une règle mécanique : on remplace la consonne initiale par l, on la reporte en fin de mot et on ajoute un suffixe (-em, -oque, -ès...).
Des mots entrés dans la langue Loufoque (attesté en 1873) et en loucedé sont nés dans cet argot de métier avant de passer dans le français familier.
Un argot encore vivant Contrairement à une idée reçue, le louchébem est encore pratiqué par les bouchers parisiens au XXIe siècle, comme l’a montré une enquête de terrain en 2016-2018.

Le louchébem est un argot à clef — un procédé qui déforme les mots selon une règle fixe — associé aux bouchers de Paris. Son nom est lui-même la démonstration du mécanisme : boucher devient loucherbem. Attesté sous cette forme depuis 1876, il a donné au français courant au moins deux mots bien vivants : loufoque et en loucedé[1].

Le mécanisme

Le procédé est simple dans son principe. Le TLFi le décrit ainsi : on substitue la lettre l à la première consonne du mot, on reporte cette consonne à la fin et on la fait suivre d’un suffixe libre[2]. Les suffixes les plus courants sont -em (ou -ème), -ji, -oque (ou -oc), -ic, -uche et -ès[2].

Mot d’origine Consonne déplacée Résultat Suffixe utilisé
boucher b l-oucher-b-em -em
jargon j l-argon-j-i -i
fou f l-ou-f-oque -oque
douce d l-ouce-d-é -é

Le choix du suffixe n’obéit à aucune règle grammaticale : il relève de l’usage et de la fantaisie du locuteur. C’est cette part d’improvisation qui rend le décodage difficile pour les non-initiés[3].

Bouchers ou bagnards ?

L’origine du procédé est discutée. Le TLFi note qu’il « semble apparaître au XVIIIe siècle » et cite largue pour marque (au sens de « femme »), un exemple sans lien avec la boucherie[2]. La plus ancienne attestation connue du mécanisme, lonben pour bon, provient du glossaire du forçat Ansiaume au bagne de Brest, en 1821[2]. Selon des sources secondaires, les Mémoires de Vidocq (1828-1829) contiennent La Lorcefé pour La Force, nom d’une prison parisienne[4].

Le lien avec les bouchers se précise plus tard. En 1876, selon Esnault, louchebem est attesté au sens de « boucher » et de « largonji des bouchers »[1]. En 1881, le poète Jean Richepin inscrit dans le glossaire de La Chanson des gueux : « Largonji. Jargon, argot. [On dit proprement le largonji des louchersbem ou jargon des bouchers.] »[5]

L’hypothèse la plus probable est que le procédé de déformation existait dans le milieu carcéral avant d’être adopté et systématisé par les bouchers, qui lui ont donné son nom et son suffixe le plus caractéristique, -em[2]. Mais cette synthèse reste à confirmer dans les travaux spécialisés.

Des mots passés dans la langue commune

Deux mots issus du louchébem ont acquis une vie propre en français.

Loufoque, d’abord adjectif et substantif, est le largonji de fou. Sa première attestation remonte à 1873, dans Ma vie en gros de Beauvilliers[7]. Le mot est aujourd’hui courant et son origine argotique largement oubliée.

En loucedé (variantes : en louzdé, en lousdé, en lousdoc) est le largonji de en douce. On le trouve sous la plume de Jean Genet dans Notre-Dame des fleurs (1948) et de San-Antonio dans Le Secret de Polichinelle (1958)[8]. L’expression reste vivante dans le français familier.

Double fonction : cacher et appartenir

Robert L’Argenton (1991) identifie dans le louchébem « le double caractère de l’argot : le langage secret (la fonction cryptique) et l’organisation corporative (le signum social) »[3]. En clair, le louchébem servait à la fois à parler devant les clients sans être compris et à marquer l’appartenance au métier.

Saugera (2019) affine cette analyse en distinguant trois fonctions : cryptique (masquer des informations aux clients), identitaire (reconnaissance entre professionnels) et ludique (plaisanteries entre collègues)[9].

Un argot encore vivant

Beaucoup de sources présentent le louchébem comme un vestige disparu avec les abattoirs de La Villette, fermés en 1974[4]. Mandelbaum-Reiner contestait déjà ce diagnostic en 1991, à partir d’une enquête menée dans une boucherie du 13e arrondissement de Paris[10].

Saugera (2019) a mené une enquête de plus grande ampleur auprès de 201 bouchers parisiens entre 2016 et 2018. Elle montre que le louchébem est « encore pratiqué, bien plus qu’on ne le croit communément », même si la connaissance repose désormais sur la mémorisation d’expressions figées plutôt que sur la maîtrise productive des règles[9].

Le louchébem rejoint ainsi le verlan et d’autres argots parisiens dans la famille des langages de métier et de groupe qui, loin de mourir, se transforment. D’autres emprunts argotiques, comme les mots d’origine romani, témoignent de la même capacité du français familier à puiser dans des codes spécialisés.

1821 Glossaire d'Ansiaume au bagne de Brest : lonben (bon) 1873 Première attestation de loufoque (Beauvilliers) 1876 Première attestation de louchébem (Esnault) 1881 Richepin définit largonji dans La Chanson des gueux 1889 Schwob et Guieysse, première analyse systématique 1936 Céline emploie louchébems dans Mort à crédit 1974 Fermeture des abattoirs de La Villette 2019 Saugera : enquête auprès de 201 bouchers parisiens
Frise chronologique du louchébem

Bibliographie

  • TLFi / CNRTL — Articles « louchébem », « largonji », « loufoque ». En ligne : cnrtl.fr.
  • Mandelbaum-Reiner, Françoise — « Secrets de bouchers et Largonji actuel des Louchébèm », Langage et société, n° 56, 1991, p. 21-49.
  • Robert L’Argenton, Françoise — « Larlépem largomuche du louchébem », Langue française, n° 90, 1991, p. 113-125.
  • Saugera, Valérie — « Brèves de billot : fonctions de l’argot des louchébems de Paris », Journal of French Language Studies, vol. 29, n° 3, 2019.
  • Esnault, Gaston — Dictionnaire historique des argots français, Larousse, 1965.
  • Richepin, Jean — La Chanson des gueux, nouvelle édition, 1881.

Notes et références

  1. TLFi / CNRTL, article « louchébem », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
  2. TLFi / CNRTL, article « largonji », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
  3. Robert L’Argenton, « Larlépem largomuche du louchébem », Langue française, n° 90, 1991, p. 113-125. ↑
  4. Sources secondaires, dont Wikipédia, article « Loucherbem et largonji » (consulté le 2026-10-03). ↑
  5. TLFi / CNRTL, article « largonji » ; Richepin, La Chanson des gueux, 1881, p. 287, via Wikisource. ↑
  6. Wikipédia, article « Pierre Dac » (consulté le 2026-10-03). Dac popularisateur, non inventeur. ↑
  7. TLFi / CNRTL, article « loufoque », section étymologie (consulté le 2026-10-03). ↑
  8. Wiktionnaire, article « en loucedé » (point de départ, non une source éditoriale) ; citations de Genet (1948) et San-Antonio (1958) à confirmer dans les éditions. ↑
  9. Saugera (Valérie), « Brèves de billot : fonctions de l’argot des louchébems de Paris », Journal of French Language Studies, vol. 29, n° 3, 2019 (résumé consulté le 2026-10-03). ↑
  10. Mandelbaum-Reiner (Françoise), « Secrets de bouchers et Largonji actuel des Louchébèm », Langage et société, n° 56, 1991, p. 21-49. ↑
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