Aller au contenu

Argots et parlers

Le verlan : histoire et mécanismes

Du bagne de Toulon aux banlieues des années 1990, comment l’inversion de syllabes est devenue un argot à part entière, avec ses règles phonologiques.

Illustration de la rubrique Argots et parlers (générée par IA)

En bref
Un procédé ancien, un mot récent L’inversion de syllabes est attestée dans l’argot du bagne dès 1842 (Lontou pour Toulon), mais le mot verlan lui-même n’apparaît qu’au XXe siècle, avec trois dates concurrentes : vers 1940, 1953 et 1968.
Des règles précises Le verlan n’est pas une inversion anarchique : il obéit à des règles phonologiques qui varient selon le nombre de syllabes du mot de départ, avec ajout de schwas, troncation et parfois double inversion.
Du code secret au dictionnaire Né comme outil de cryptage, le verlan a produit des mots entrés dans la langue courante : meuf, keuf, ouf, chelou, beur figurent désormais dans les dictionnaires.

Le verlan est un procédé de formation de mots qui consiste à inverser les syllabes d’un mot existant. Le TLFi le définit comme un « procédé de codage lexical par inversion de syllabes, insertion de syllabes postiches, suffixation, infixation systématique »[1]. L’Académie française le classe parmi les argots : un « argot qui repose principalement sur la permutation de syllabes dans certains mots, à laquelle peuvent s’ajouter des changements vocaliques et des abréviations »[2].

Le mot lui-même est un verlan : il vient de (à) l’envers, dont les syllabes ont été inversées puis la graphie ajustée[1]. Ce procédé, souvent associé aux banlieues des années 1990, est en réalité bien plus ancien. Il se distingue aussi d’autres argots à clef comme le largonji ou le louchébem, qui reposent sur des mécanismes différents.

Les ancêtres du verlan

Le procédé d’inversion syllabique existait bien avant que le mot verlan ne soit forgé.

La plus ancienne attestation dans un contexte argotique remonte à 1842 : dans une lettre de bagnard, un détenu surnommé « La Hyène » écrit Lontou pour désigner Toulon[3]. Certaines sources, dont Méla (1988), situent cet exemple en 1884 plutôt qu’en 1842[4]. La date exacte reste discutée, mais l’usage au bagne est bien attesté. Ce codage servait à dissimuler des informations aux surveillants, fonction cryptique que le verlan conservera longtemps.

D’autres traces plus anciennes existent, mais leur lien avec le verlan est moins direct. Au XVIe ou au XVIIe siècle, Bonbour aurait été utilisé pour Bourbon[5]. La date précise varie selon les sources : certaines l’attribuent au XVIe siècle, d’autres à l’époque des mazarinades pendant la Fronde (1648-1653)[6]. En 1690, le Dictionnaire universel de Furetière signale l’expression « c’est verjus ou jus vert »[7]. Il s’agit cependant davantage d’un jeu de mots que d’un codage argotique. Vers 1760, Louis XV aurait été rebaptisé Sequinzouil (Louis quinze)[6].

Ces exemples isolés montrent que l’inversion syllabique comme jeu verbal est ancienne en français. Mais le verlan en tant que procédé systématique, utilisé par un groupe social identifiable, ne se développe qu’au XXe siècle.

Naissance du mot

Trois dates concurrentes circulent pour la première attestation du mot verlan.

Auguste Le Breton, ancien taulard devenu écrivain, revendique l’invention du mot sous la forme verlen vers 1940-1941, avec un dénommé Jeannot du Chapiteau, au Café de la Poste à Paris[6]. Cette revendication n’est cependant pas corroborée par une source éditoriale vérifiable.

Mathieu Avanzi, maître de conférences en linguistique à la Sorbonne, retient la date de 1953 pour la première attestation écrite du mot verlan, probablement d’après le dictionnaire d’argot d’Esnault[9]. Cette date n’a toutefois pas pu être vérifiée dans l’ouvrage lui-même.

Le TLFi, source de référence pour les datations lexicales, donne 1968. Le mot apparaît dans Les Barjots de Jean Monod, une enquête ethnographique sur les bandes de jeunes à Paris[1]. C’est la plus ancienne attestation solidement documentée.

Les règles du jeu

Le verlan obéit à des règles phonologiques précises, qui varient selon la structure syllabique du mot de départ. Ce n’est pas une inversion lettre par lettre, mais une opération sur les syllabes (unités de prononciation composées d’un noyau vocalique et, éventuellement, de consonnes).

flic mot de départ + schwa fli-keu ouverture inversion keu-fli syllabes inversées troncation keuf résultat
Verlanisation d’un monosyllabe : de flic à keuf

Dissyllabes à syllabes ouvertes

Le cas le plus simple. Une syllabe ouverte se termine par une voyelle. On inverse les deux syllabes sans autre modification.

Mot Verlan Procédé
métro tromé mé-tro → tro-mé
méchant chanmé mé-chant → chan-mé
bloqué québlo blo-qué → qué-blo
louche chelou lou-che → che-lou

Monosyllabes à syllabe fermée

Une syllabe fermée se termine par une consonne. Pour l’inverser, il faut d’abord l’ouvrir en ajoutant un e muet (schwa, noté [ə] en phonétique). On obtient alors un dissyllabe, qu’on inverse. La syllabe finale est ensuite tronquée (apocope)[10].

Flic → flikeu → keufli → keuf. Mère → reumeu → reum. Frère → reufrè → reuf.

Monosyllabes courts

Les monosyllabes très courts (une consonne et une voyelle) subissent une inversion de phonèmes (les sons élémentaires) plutôt que de syllabes : la voyelle passe avant la consonne[9].

Fou → ouf. Chaud → och.

Le linguiste Michael Friesner a proposé une analyse unifiée de ces cas : l’inversion des monosyllabes et celle des polysyllabes relèveraient d’un même processus, comparable à la réduplication (répétition d’un segment de mot)[11].

Trisyllabes

Un mot de trois syllabes est d’abord réduit à deux syllabes par resyllabification (redistribution des sons en syllabes), puis inversé[10].

Rigoler → goleri. Énervé → vénère. Arabe → rebeu.

Apocope et reverlanisation

L’apocope — la chute de la syllabe finale — s’est généralisée à partir des années 1970[9]. Elle produit des formes courtes, souvent plus utilisées que la forme inversée complète.

Un phénomène remarquable est la reverlanisation : un mot déjà verlanisé, devenu si courant qu’il ne remplit plus sa fonction de code, est verlanisé une seconde fois. Le cas le plus connu est arabe → beur → rebeu[9]. Le mot beur, apparu dans les années 1970-1980, a perdu sa valeur cryptique en entrant dans la langue courante. La reverlanisation en rebeu restaure la distance avec la norme.

L’explosion culturelle

Le verlan sort des cités pour entrer dans la culture populaire à la fin des années 1970.

En 1977, le chanteur Renaud publie la chanson Laisse béton — verlan de laisse tomber —, sur l’album Place de ma mob, qui rencontre un succès populaire. En 1984, Claude Zidi intitule son film Les Ripoux — verlan de pourri —, qui rencontre un large succès public.

Les années 1990 marquent l’apogée du verlan, porté par le rap français. Des groupes comme le Ministère A.M.E.R., IAM ou NTM intègrent massivement le verlan dans leurs textes[9]. Le procédé cesse alors d’être un code réservé aux initiés : il devient un marqueur culturel reconnu au-delà des cités.

Hélas, votre langage est un désastre ! Je ne parle pas du Verlan. Vous avez le droit de vous amuser avec ce code secret qui met les mots à l’envers. Pourquoi ne dirait-on pas entre copains laisse-béton au lieu de laisse tomber ?

Christiane Collange, 1985 (citée par le TLFi)

Fonction sociale : cacher et appartenir

Le verlan a rempli deux fonctions principales, qui ne s’excluent pas.

La première est cryptique : empêcher les non-initiés — parents, police, autorités — de comprendre ce qui se dit[4]. Cette fonction est la plus ancienne : c’est elle qui animait déjà les bagnards du XIXe siècle. Le verlan partage ce trait avec d’autres argots et avec les emprunts au romani dans le parler des cités.

La seconde est identitaire : parler verlan marque l’appartenance à un groupe, principalement celui des jeunes des quartiers populaires[4]. Jean-Pierre Goudaillier, dans Comment tu tchatches ! (1997), analyse le verlan comme un outil d’identité dans les cités[13].

Ces deux fonctions peuvent entrer en tension. Quand un mot verlanisé se banalise, il perd sa valeur de code. La reverlanisation (beur → rebeu) est une réponse à cette usure : elle recrée la distance avec les locuteurs extérieurs au groupe.

Le verlan aujourd’hui

Depuis les années 2000, la productivité du verlan décline : on crée moins de nouveaux mots verlanisés[9]. Cette évolution est liée à la banalisation médiatique du procédé : un code qui est compris par tous ne code plus rien.

Mais les mots déjà installés dans l’usage restent bien vivants. Plusieurs figurent dans les dictionnaires courants.

Mot Origine Attestation Entrée au dictionnaire
keuf flic 1978 oui
meuf femme 1981 oui
beuh herbe (cannabis) 1986 oui
ouf fou 1988 oui
chelou louche — cité par l’Académie
ripou pourri 1984 (film) oui
babtou toubab — Robert, 2023

Ces dates d’attestation sont celles relevées par Avanzi (2024)[9]. Le déclin du verlan est un déclin de productivité, non de disparition : les formes entrées dans la langue y sont durablement installées.

Bibliographie

Dictionnaires

  • TLFi / CNRTL — Article « verlan ». En ligne : cnrtl.fr.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition — Article « verlan ». En ligne : dictionnaire-academie.fr.

Articles scientifiques

  • Méla, Vivienne — « Parler verlan : règles et usages », Langage et société, n. 45, 1988, p. 47-72.
  • Méla, Vivienne — « Le verlan ou le langage du miroir », Langages, vol. 25, n. 101, 1991, p. 73-94.
  • Bachmann, Christian et Basier, Luc — « Le verlan : argot d’école ou langue des Keums ? », Mots, n. 8, mars 1984, p. 169-185.
  • Friesner, Michael — « A Unified Account of the French Language Game of Verlan », communication, Penn Working Group in Language, 2005.
  • Avanzi, Mathieu — « Le verlan, icône des années 1990 », The Conversation, 22 décembre 2024.

Ouvrages

  • Goudaillier, Jean-Pierre — Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, Paris, Maisonneuve et Larose, 1997.
  • Lefkowitz, Natalie — Talking Backwards, Looking Forwards: The French Language Game Verlan, Tübingen, Gunter Narr, 1991.

Notes et références

  1. TLFi / CNRTL, article « verlan », section étymologie (consulté le 2026-10-02). ↑
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « verlan » (consulté le 2026-10-02). ↑
  3. Méla, « Le verlan ou le langage du miroir », Langages, 1991, p. 73-94, citant Guiraud. ↑
  4. Méla, « Parler verlan : règles et usages », Langage et société, 1988, p. 47-72. ↑
  5. Service Eurêkoi (BPI), citant un article du Monde, 2007. ↑
  6. Ulyces, « Comment a-t-on inventé le verlan ? » (consulté le 2026-10-02). ↑
  7. Furetière, Dictionnaire universel, 1690, article « verjus », rapporté par plusieurs sources secondaires. ↑
  8. Sur la distinction entre verlan, largonji et louchébem, voir la section « Points discutés » du dossier documentaire. ↑
  9. Avanzi, « Le verlan, icône des années 1990 », The Conversation, 22 décembre 2024. ↑
  10. Avanzi, « Le verlan, icône des années 1990 », The Conversation, 2024 ; Academic, French Verlan (Overview) (consulté le 2026-10-02). ↑
  11. Friesner, « A Unified Account of the French Language Game of Verlan », Penn Working Group in Language, 2005. ↑
  12. Le succès public de Laisse béton et des Ripoux est rapporté par de nombreuses sources secondaires. ↑
  13. Compte rendu de Goudaillier, Comment tu tchatches !, par J. Mousseau, Communication et Langages, n. 111, 1997. ↑
argot verlan contemporain sociolinguistique phonologie