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Argots et parlers

Les mots d’origine romani dans le français des cités

Chouraver, bicraver, gadjo, michto : d’où viennent les mots romanis du parler des cités, comment ils sont adaptés au français et pourquoi ils circulent.

En bref
Une dizaine de mots solidement attestés Chouraver, bicraver, maraver, gadjo, michto, berge : ces emprunts au romani, langue indo-aryenne des Roms, sont présents dans l’argot français depuis le XIXe siècle pour les plus anciens.
Des verbes empruntés à la première personne Les verbes romanis en -av (forme de la 1re personne du singulier) ont été repris tels quels, puis francisés par l’ajout du suffixe -er : čorav est devenu chouraver.
Un prestige caché Ces mots relèvent du covert prestige : valorisés dans le groupe, stigmatisés ailleurs, ils circulent bien au-delà des communautés roms qui les ont fournis.

Introduction

Une petite série de mots courants dans le parler des cités vient du romani, la langue des Roms, des Manouches et des Gitans. Chouraver, bicraver, maraver, gadjo, michto ou berge en font partie.

Ce constat surprend souvent. Le parler des jeunes de banlieue est plutôt associé à l’arabe maghrébin, au verlan ou aux langues d’Afrique de l’Ouest. Le romani y occupe pourtant une place réelle, même si elle est numériquement modeste.

Cet article pose trois questions. D’où viennent ces mots, historiquement ? Comment ont-ils été transformés en passant d’une langue à l’autre ? Et pourquoi circulent-ils dans des groupes sociaux qui, le plus souvent, ne sont pas eux-mêmes roms ?

Une précision de vocabulaire s’impose. Le mot « gitan » désigne en France un groupe particulier, venu surtout d’Espagne. Le terme savant qui couvre l’ensemble est « romani » pour la langue, et « Roms » pour les populations au sens large.

Repères historiques

Une langue venue de l’Inde

Le romani est une langue indo-aryenne. Il appartient à la même famille que le hindi, le pendjabi ou le bengali -- à l’opposé d’une langue comme le basque, isolat sans parenté connue. Cette parenté a été établie par les linguistes à la fin du XVIIIe siècle, par la comparaison des vocabulaires et des grammaires (Matras, 2002).

Les ancêtres des Roms ont quitté le nord de l’Inde il y a environ mille ans. Pendant la même période, en Gaule, le latin se transformait en français par un processus tout aussi progressif. Leur migration les a conduits par la Perse, l’Arménie et l’Empire byzantin. Chaque étape a laissé des mots dans la langue : persans, arméniens, grecs, puis slaves ou roumains selon les régions.

Les premiers groupes sont attestés en Europe occidentale au début du XVe siècle. La première arrivée documentée en France date de 1418, à Colmar. En 1427, un groupe arrive aux portes de Paris : le Journal d’un bourgeois de Paris raconte que les autorités ne les laissent pas entrer dans la ville et les logent à la Chapelle-Saint-Denis.

Trois grands groupes en France

  • Les Manouches, appelés aussi Sinti. Ils sont liés aux mondes germanique et alsacien. Leur variété de romani contient beaucoup d’emprunts à l’allemand.
  • Les Gitans, ou Kale. Ils sont venus surtout d’Espagne et sont présents dans le Sud. Leur parler, le caló, a en grande partie remplacé la grammaire romani par celle de l’espagnol ou du catalan.
  • Les Roms au sens restreint. Ils sont arrivés d’Europe centrale et orientale à partir du XIXe siècle.

Le vieil argot, premier canal

Les emprunts au romani ne datent pas des cités. Plusieurs mots sont attestés dans l’argot parisien du XIXe siècle. Surin, « couteau », vient du romani churi, par l’intermédiaire de la forme ancienne chourin ; il est attesté dès 1827 (Académie française, 9e éd.). Chourer, puis chouraver, « voler », sont anciens dans l’argot. Berge, « année », vient du romani berš, « an », et apparaît en 1836.

Ces mots sont entrés par les milieux où les voyageurs côtoyaient d’autres groupes marginalisés : foires, marchés, métiers ambulants. Les dictionnaires d’argot de cette époque enregistraient aussi des expressions comme « poser un lapin », née dans le même milieu interlope.

Le lexique

Mot français Sens courant Étymon romani Sens d’origine 1re attestation Fiabilité
chouraver, chourer voler čorav « je vole » 1924-1931 solide
bicraver vendre bikin « vendre » solide (voir note)
maraver frapper, battre marav « je frappe » solide
rodave, rodaver surveiller, repérer rodav « je cherche » probable
pillave, pillaver boire piyav « je bois » solide
nachave partir, s’enfuir našav « je m’enfuis » solide
poucave dénoncer ; délateur pukav « je raconte » probable
dicave regarder dikhav « je vois » solide
gadjo, gadji un non-Rom ; un type, une fille gažo, gaži « étranger au groupe » solide
michto bien, bon mišto « bien » solide
berge année d’âge berš « an » 1836 solide
surin couteau churi « couteau » 1827 probable
narvalo imbécile narvalo « imbécile » 2003 probable
rupin riche rup (?) « argent (métal) » discutée

Notes sur le tableau. L’étymon de bicraver est le romani bikin, « vendre ». Aucune source consultée n’explique l’apparition du « r » dans la forme française bicrav- ; ce point reste obscur. L’étymologie de poucave est probable mais mal documentée : le Wiktionnaire la donne avec la mention « référence nécessaire » (Merle, 1997). Quant à rupin, l’hypothèse romani (rup, « argent ») existe mais reste minoritaire ; l’Académie française (9e éd.) préfère un rattachement à ripe ou rupe, « dame », par antiphrase. Les deux hypothèses coexistent sans consensus. La colonne « fiabilité » relève du jugement éditorial fondé sur les sources citées, non d’une classification publiée.

Analyse linguistique

Le verbe emprunté à la première personne

Presque tous les verbes empruntés gardent une finale en -av. En romani, -av marque la première personne du singulier au présent : čorav signifie « je vole ». Les locuteurs français ont pris cette forme conjuguée telle quelle, puis y ont ajouté la terminaison -er : čorav + -er donne chouraver. Ce mécanisme est décrit par Binisti et Bordigoni (2002).

Les formes courtes

Le parler des cités utilise souvent la forme sans -er : il bicrave, on s’est fait marave. Poucave sert à la fois de verbe et de nom.

L’adaptation des sons

  • Le tch initial de čorav est devenu ch : chouraver.
  • Le kh aspiré de dikhav est devenu k : dikave.
  • Le ž de gažo est souvent rendu par dj : gadjo.

Les glissements de sens

Plusieurs mots ont changé de sens en passant au français. Le romani rodav signifie « je cherche » ; en français des cités, rodave a glissé vers « surveiller, repérer ». Le romani gadjo désigne celui qui n’est pas du groupe ; dans les cités, gadjo et gadji signifient souvent simplement « un type », « une fille » (Binisti et Bordigoni, 2002). Le romani narvalo signifie « imbécile » ; en français, le mot est parfois employé avec le sens plus vague de « fou » ou « cinglé ».

Les domaines de sens

Appropriation et échange, violence, fuite et surveillance, besoins du corps, jugement sur autrui. Cette répartition est typique des argots : elle décrit les zones où un groupe a besoin d’un vocabulaire que les autres ne comprennent pas.

Analyse sociologique

Les fonctions d’un argot

La fonction cryptique (du grec kruptos, « caché ») permet de parler devant des tiers sans être compris. La fonction identitaire montre qu’on appartient au groupe. Jean-Pierre Goudaillier a proposé le terme de « français contemporain des cités » pour décrire ce parler composite (Goudaillier, 1997).

Les voies de transmission

  1. L’héritage de l’argot ancien, qui avait déjà intégré des mots romanis au XIXe siècle.
  2. Le contact direct entre familles manouches ou gitanes et habitants des grands ensembles.
  3. La diffusion par la chanson et le cinéma, qui ont contribué à faire circuler ces mots au-delà de leur milieu d’origine.

Le paradoxe du prestige

Les mots romanis relèvent de ce que les sociolinguistes appellent le prestige caché (covert prestige) : valorisés dans le groupe, stigmatisés ailleurs. Le mot circule et gagne en valeur, tandis que ceux qui l’ont fourni restent souvent à l’écart.

Un emprunt modeste mais durable

Par rapport aux emprunts à l’arabe, les mots romanis sont peu nombreux : une dizaine sont solidement attestés. Mais plusieurs d’entre eux sont ancrés dans l’argot français depuis deux siècles, ce qui témoigne d’une transmission stable.

Précautions de méthode

L’étymologie de l’argot est difficile : les mots circulent à l’oral longtemps avant d’être écrits. Il faut éviter d’attribuer au romani tout mot obscur. Alice Becker-Ho, dans Les Princes du jargon (1993), propose d’ajouter une centaine d’emprunts romanis aux vingt environ reconnus par la tradition. Cette thèse, contestée dans les milieux linguistiques, a eu le mérite de poser la question de l’ampleur réelle de l’influence romani sur l’argot français. La prudence recommande de s’en tenir aux étymologies documentées par les dictionnaires de référence.

Conclusion

Les emprunts au romani forment une part modeste mais ancienne et stable du parler des cités. Leur forme garde la trace de la grammaire d’origine ; leur succès repose sur le prestige caché des mots de la marge, en contraste avec la place sociale des Roms.

Bibliographie

  • Becker-Ho, Alice. Les Princes du jargon : un facteur négligé aux origines de l’argot des classes dangereuses. Paris : Gallimard, 1993.
  • Binisti, Nathalie et Bordigoni, Marc. « Mon gadjo, le Gitan... : emprunt lexical et reconfiguration catégorielle ». Colloque Paris III Sorbonne Nouvelle, 2002.
  • Colin, Jean-Paul, Mével, Jean-Pierre et Leclère, Christian. Dictionnaire de l’argot français et de ses origines. Paris : Larousse, 1990.
  • Esnault, Gaston. Dictionnaire historique des argots français. Paris : Larousse, 1965.
  • Gadet, Françoise et Ludwig, Ralph. Le français au contact d’autres langues. Paris : Ophrys, 2015.
  • Goudaillier, Jean-Pierre. Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités. Paris : Maisonneuve et Larose, 1997.
  • Matras, Yaron. Romani: A Linguistic Introduction. Cambridge : Cambridge University Press, 2002.
  • Merle, Pierre. L’Argus des mots. Paris : L’Archipel, 1997.
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