Aller au contenu

Argots et parlers

L’argot parisien du XIXe siècle : du bagne au boulevard

Du bagne au cabaret, l’argot des forçats devient au XIXe siècle la langue familière de Paris, porté par la littérature de Vidocq, Sue, Hugo et Bruant.

Illustration de la rubrique Argots et parlers (générée par IA)

En bref
Du bagne au boulevard L’argot naît dans les bagnes et les cours des miracles, puis se diffuse dans les faubourgs parisiens au cours du XIXe siècle grâce à la littérature et au cabaret.
Le mot « argot » Attesté en 1628 pour désigner la communauté des Gueux, il ne désigne leur langue qu’à partir de 1701. Son étymologie reste obscure.
Les Apaches Vers 1900, des journalistes baptisent les voyous des faubourgs du nom de la tribu indienne. La paternité du mot est disputée entre deux chefs d’information de la presse parisienne.

Au XIXe siècle, l’argot cesse d’être un code secret de malfaiteurs pour devenir un objet littéraire, un sujet d’étude savante et, finalement, une part du français familier. Cette transformation tient à la rencontre de trois forces : la littérature populaire qui met l’argot en scène, les lexicographes qui le consignent et les cabaretiers qui le chantent. L’article retrace ce parcours, du bagne de Brest aux cafés-concerts de Montmartre.

Un mot à l’origine obscure

Le mot argot apparaît pour la première fois en 1628 dans Le Jargon ou langage de l’argot réformé, attribué à Olivier Chéreau[1]. Il ne désigne pas alors une langue mais une organisation sociale : la communauté des Gueux, avec sa hiérarchie et ses rituels d’initiation. Ce n’est qu’en 1701, dans le dictionnaire de Furetière, que le mot prend son sens linguistique : « la langue ou le jargon dont [les Gueux] se servent »[1]. Au XVIIIe siècle, Voltaire l’étend aux « locutions particulières à une profession »[1], sens qui s’est maintenu jusqu’à nos jours.

L’étymologie du mot reste « obscure », selon le TLFi[1]. Plusieurs hypothèses ont été proposées. On a rapproché argot du mot ergot, mais Sainéan a rejeté ce lien pour des raisons sémantiques. Dauzat a suggéré un rapport avec harigoter (« déchirer »), tout en reconnaissant une difficulté chronologique. L’ancien provençal argaut (« mauvais vêtement ») a été envisagé puis écarté par Dauzat lui-même. Pierre Guiraud a recensé ces hypothèses dans L’Étymologie (1964)[1]. Aucune ne fait consensus.

Le bagne, creuset de l’argot

Au début du XIXe siècle, les bagnes métropolitains — Toulon, Brest, Rochefort — sont les principaux lieux où l’argot se cristallise[3]. Des milliers de forçats y vivent entassés, venus de toutes les provinces. Ce brassage produit un vocabulaire commun, distinct des patois régionaux.

En 1821, au bagne de Brest, le forçat Louis Ansiaume compose un glossaire argotique. C’est dans ce glossaire que le mot mec est attesté pour la première fois, sous la forme mecque, au sens de « chef »[4]. Le mot passera ensuite au sens d'« individu quelconque » (1848), puis de « souteneur » (1870). Son étymologie reste obscure : Guiraud (1982) a proposé un rapprochement avec la conjonction mais que, hypothèse originale mais non consensuelle[4].

Vidocq : le bagnard devenu auteur

Les Mémoires de Vidocq, publiés à partir de 1828 chez Tenon, rencontrent un succès considérable[5]. Ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, Vidocq fait entrer le vocabulaire du monde criminel dans la littérature. L’authenticité de ses Mémoires est toutefois discutée : la participation d’un « nègre » littéraire est évoquée par plusieurs sources[6].

Entre 1836 et 1840, Vidocq publie Les Voleurs, qui contient un Dictionnaire argot-français[5]. L’ouvrage est organisé alphabétiquement, mais les entrées sont narratives : plus que de simples définitions, elles décrivent les techniques criminelles et les usages du milieu. Ce dictionnaire donne à l’argot une forme consultable, presque respectable.

Le feuilleton met l’argot en scène

Les Mystères de Paris d’Eugène Sue paraissent en feuilleton dans le Journal des débats du 19 juin 1842 au 15 octobre 1843, en près de 400 épisodes[7]. Le succès est immédiat : selon la BnF, le public fait la queue dans les cabinets de lecture, certains allant jusqu’à louer le journal à la demi-heure. Le roman reproduit l’argot des bas-fonds parisiens dans les dialogues de ses personnages. Plusieurs commentateurs de l’époque reprochent à Sue cet usage, qu’ils jugent immoral[8]. Cela n’empêche pas qu’en 1844, un Dictionnaire de l’argot employé dans les Mystères de Paris est publié séparément, compilé avec l’aide d’autorités pénitentiaires et d’anciens forçats[7].

Vingt ans plus tard, Victor Hugo consacre un livre entier des Misérables (1862) à l’argot : le livre 7 de la quatrième partie, en quatre chapitres[9]. Hugo ne se contente pas de mettre l’argot dans la bouche de ses personnages. Il le défend comme objet d’étude.

L’argot, c’est la langue des ténébreux. [...] Depuis quand l’horreur exclut-elle l’étude ?

Victor Hugo, Les Misérables, 1862

Hugo propose une analyse des origines multilinguistiques de l’argot. Il y repère de l’espagnol (boffette de bofeton, vantane de vantana), de l’italien (spade de spada), de l’anglais (bichot de bishop), de l’allemand (caleur de kellner), du latin (frangir de frangere, affurer de fur), du celte, du basque et du provençal. Il qualifie l’argot d'« une véritable alluvion »[10]. Il observe aussi son évolution : dans une première période, le diable est le rabouin, désignation brutale ; dans la seconde, il devient le boulanger (« celui qui enfourne »), métaphore plus élaborée[11].

Hugo avance aussi une étymologie latine : pigritia (la paresse) aurait engendré la pègre (le vol) et la pégrenne (la faim)[9]. Cette proposition illustre la méthode du XIXe siècle, plus intuitive que la linguistique historique moderne.

Les lexicographes de l’argot

Le XIXe siècle voit naître une véritable lexicographie de l’argot. Trois ouvrages se distinguent.

Auteur Ouvrage Date Remarque
Francisque Michel Études de philologie comparée sur l’argot 1856 Souvent présenté par les commentateurs comme l’étude la plus savante écrite sur l’argot à cette date[12]
Lorédan Larchey Les Excentricités du langage 1860 Onze éditions jusqu’en 1889, dont la 6e (1872) rebaptisée Dictionnaire historique, étymologique et anecdotique de l’argot parisien[13]
Alfred Delvau Dictionnaire de la langue verte : argots parisiens comparés 1866 2e édition augmentée en 1867[14]

Lorédan Larchey (1831-1902), bibliothécaire puis conservateur à la Bibliothèque de l’Arsenal, fait d’abord paraître ses Excentricités du langage dans la Revue anecdotique en 1858-1859, avant de les publier en volume en 1860. Trois suppléments suivent (1880, 1883, 1889)[13]. Son travail témoigne d’un basculement : l’argot n’est plus seulement un objet de curiosité mais un patrimoine linguistique à documenter.

Bruant et le cabaret montmartrois

Aristide Bruant (1851-1925) entre au Chat Noir en 1881 et ouvre son propre cabaret, Le Mirliton, en 1885, à l’emplacement même du Chat Noir[15]. Il est considéré comme le créateur de la chanson réaliste — un genre où l’argot des faubourgs n’est plus un ornement exotique mais la matière même du texte.

Entre 1885 et 1909, Bruant publie Dans la rue : chansons et monologues et enregistre une cinquantaine de titres[16]. Ses chansons les plus connues — Nini Peau d’Chien, À la Bastille, À la Villette, Belleville-Ménilmontant — ancrent chaque quartier dans un univers sonore. En 1892, Toulouse-Lautrec réalise l’affiche « Ambassadeurs » qui fixe l’image de Bruant dans la mémoire collective[16].

En 1901, Bruant collabore avec Léon de Bercy pour publier L’Argot au XXe siècle : dictionnaire français-argot chez Flammarion (474 pages), complété d’un supplément en 1905[17]. L’argot dispose désormais d’un dictionnaire produit par l’un de ses praticiens les plus célèbres.

Les Apaches : l’argot fait la une

Le terme apache, au sens de voyou parisien, apparaît vers 1900 dans la presse. Selon le TLFi, il s’agit d’une « adaptation de l’ethnique par des journalistes parisiens » dans Le Matin et Le Journal en 1902[18]. La paternité est disputée : Victor Morris, chef des informations du Matin, se l’attribue, mais le linguiste Dauzat rapporte l’avoir « entendu revendiquer » pour Arthur Dupin, du Journal[18].

Le mot vient de l’anglo-américain Apache, nom de la tribu indienne, popularisé en France par les romans de Gabriel Ferry (Coureur des bois, 1853) et Gustave Aimard (Les Peaux-Rouges de Paris, 1888)[18]. Bruant utilise déjà le terme dans un contexte argotique dès 1897 : « Et des loucherbèmes en sauvages / Qui vont guincher le soir en pince-cul / Avec des gonzesses en Apaches »[19].

Des mots qui ont survécu

Plusieurs mots nés ou documentés dans l’argot du XIXe siècle sont passés dans le français familier. Leur parcours étymologique révèle des circuits complexes.

Le mot gouape est attesté dès 1840 au sens de « monde des débauchés »[21]. Il est emprunté à l’argot espagnol guapo (« rufian, coupe-jarret »), lui-même probablement issu du français régional du Nord : l’ancien picard wape (« fade, insipide »), remontant au latin vappa (« vin éventé » et, par extension, « vaurien »)[21]. L’argot révèle ici un aller-retour entre français et espagnol. Le mot boniment, attesté en 1827, dérive plus simplement de bonnir avec le suffixe -ment[22].

L’argot des Romani constitue une autre source d’emprunts qui parcourt le XIXe siècle et se prolonge jusqu’à nos jours. Au XXe siècle, un autre procédé de codage prend le relais dans les cités : le verlan, qui repose sur l’inversion des syllabes plutôt que sur le lexique.

1628 Première attestation du mot « argot » 1821 Glossaire d'Ansiaume au bagne de Brest ; première attestation de mec 1828 Publication des Mémoires de Vidocq 1842 Sue, Les Mystères de Paris (feuilleton) 1856 Francisque Michel, Études de philologie comparée sur l'argot 1860 Larchey, Les Excentricités du langage 1862 Hugo, Les Misérables — livre consacré à l'argot 1885 Bruant ouvre Le Mirliton à Montmartre 1901 Bruant et de Bercy, L'Argot au XXe siècle (Flammarion) 1902 Affaire Casque d'Or ; le mot apache entre dans l'usage courant
Frise chronologique de l’argot parisien au XIXe siècle

Bibliographie

Dictionnaires

  • TLFi / CNRTL — Articles « argot », « gouape », « apache », « boniment », « mec ». En ligne : cnrtl.fr.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition — Article « argot ». En ligne : dictionnaire-academie.fr.
  • Vidocq, Eugène-François — Dictionnaire argot-français, dans Les Voleurs, 1836-1840.
  • Delvau, Alfred — Dictionnaire de la langue verte : argots parisiens comparés, Paris, E. Dentu, 1866.
  • Larchey, Lorédan — Les Excentricités du langage, Paris, 1860 ; 6e éd. sous le titre Dictionnaire historique, étymologique et anecdotique de l’argot parisien, 1872.
  • Bruant, Aristide et Léon de Bercy — L’Argot au XXe siècle : dictionnaire français-argot, Paris, Flammarion, 1901.

Textes littéraires

  • Hugo, Victor — Les Misérables, 4e partie, livre 7 (« L’argot »), 1862.
  • Sue, Eugène — Les Mystères de Paris, feuilleton dans le Journal des débats, 1842-1843.
  • Vidocq, Eugène-François — Mémoires, 4 vol., Paris, Tenon, 1828.
  • Bruant, Aristide — Dans la rue : chansons et monologues, 1885-1909.

Ouvrages de référence

  • Michel, Francisque — Études de philologie comparée sur l’argot et sur les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie, Paris, Firmin Didot, 1856.
  • Sainéan, Lazare — Les sources de l’argot ancien, 2 vol., Paris, Honoré Champion, 1912.
  • Guiraud, Pierre — L’Étymologie, Paris, PUF, 1964.

Notes et références

  1. TLFi / CNRTL, article « argot », section étymologie (consulté le 2026-10-01). ↑
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « argot » (consulté le 2026-10-01). ↑
  3. Sources secondaires (Wikipédia « Bagne of Toulon ») ; les bagnes de Toulon, Brest et Rochefort ferment respectivement en 1873, 1858 et 1852. ↑
  4. TLFi / CNRTL, article « mec », section étymologie (consulté le 2026-10-01). ↑
  5. Vidocq, Dictionnaire argot-français, dans Les Voleurs, 1836-1840. Numérisé par les Éditions du Boucher. ↑
  6. Titre de l’article RetroNews, « Les mémoires controversées du commissaire Vidocq » (page non chargée en détail). ↑
  7. BnF Essentiels, notice « Les Mystères de Paris » (consulté le 2026-10-01). ↑
  8. Fait rapporté par plusieurs sources secondaires sur la réception des Mystères de Paris ; aucune source éditoriale précise n’a pu être consultée. ↑
  9. Hugo, Les Misérables, 4e partie, livre 7, chapitre 1, « Origine », via Wikisource (consulté le 2026-10-01). ↑
  10. Hugo, Les Misérables, 4e partie, livre 7, chapitre 2, « Racines », via Wikisource (consulté le 2026-10-01). ↑
  11. Hugo, Les Misérables, 4e partie, livre 7, chapitre 2, « Racines », via Wikisource (consulté le 2026-10-01). ↑
  12. Appréciation rapportée par plusieurs sources secondaires ; aucune source éditoriale précise n’a pu être consultée. ↑
  13. Wikipédia, article « Lorédan Larchey » (consulté le 2026-10-01). ↑
  14. Sources secondaires (Gallica, archives de librairie) sur Delvau. ↑
  15. Wikipédia, article « Aristide Bruant » ; Bru Zane Mediabase, notice « Aristide Bruant » (consultés le 2026-10-01). ↑
  16. Wikipédia, article « Aristide Bruant » (consulté le 2026-10-01). ↑
  17. FranceArchives ; Bru Zane Mediabase (consultés le 2026-10-01). ↑
  18. TLFi / CNRTL, article « apache », section étymologie (consulté le 2026-10-01). ↑
  19. TLFi / CNRTL, article « apache », citant Bruant, Route, 1897, p. 114 (via Sainéan). ↑
  20. Wikipédia, article « Amélie Élie » (consulté le 2026-10-01). ↑
  21. TLFi / CNRTL, article « gouape », section étymologie (consulté le 2026-10-01). ↑
  22. TLFi / CNRTL, article « boniment », section étymologie (consulté le 2026-10-01). ↑
argot XIXe siècle Paris sociolinguistique histoire de la langue