En Côte d’Ivoire, le nouchi désigne un parler urbain né dans les quartiers populaires d’Abidjan à la fin des années 1970. Il repose sur une base lexicale française, enrichie d’emprunts au dioula, au baoulé, au bété, au sénoufo et à l’anglais[1]. Ce qui n’était à l’origine que l’argot de jeunes vivant de petits larcins est devenu, en quarante ans, un véhicule de communication utilisé par une grande partie de la population ivoirienne[2]. Le nouchi a même exporté des mots dans les dictionnaires français.
Son parcours rappelle celui de l’argot parisien du XIXe siècle : même naissance dans les marges, même stigmatisation initiale, même diffusion par les arts populaires, même intégration progressive dans la langue commune.
D’où vient le mot « nouchi » ?
L’étymologie la plus répandue rattache le mot au malinké (ou dioula) : nou (nez) et chi (poil), soit « moustache »[3]. Le mot désignait d’abord un personnage de dur, un voyou portant la moustache à la manière des héros de westerns américains projetés dans les salles de cinéma d’Abidjan[4]. Par métonymie, le mot a fini par désigner le parler de ces jeunes.
Une hypothèse alternative, minoritaire, fait dériver nouchi de l’expression malinké an nou siya (« comme nous », « notre clan »). Cette proposition circule dans des sources non académiques et ne trouve pas de confirmation dans les travaux de référence[5]. L’hypothèse « poil de nez » fait quasi-consensus parmi les linguistes et dans les dictionnaires : le Larousse définit nouchi comme un « mot malinké signifiant "poils de nez" »[3].
Le terreau : un pays de soixante langues
La Côte d’Ivoire compte environ soixante langues locales[6]. Le français y est la seule langue officielle. Le dioula, langue mandingue, sert de véhiculaire dans les marchés et le commerce. À Abidjan, environ 69 % des habitants parlent et comprennent le français[6].
Cette mosaïque linguistique est la condition même de l’émergence du nouchi. Dans les quartiers populaires d’Abidjan — Adjamé, Abobo, Yopougon —, se côtoient des jeunes issus de familles ivoiriennes de toutes origines ethniques et des enfants de migrants venus de Guinée et du Mali[2]. Le nouchi a fourni à cette jeunesse une langue commune, un code partagé qui n’est celui d’aucun groupe ethnique en particulier. La dynamique rappelle, dans un autre contexte, la manière dont le wolof urbain sert de lingua franca à Dakar.
Naissance dans les quartiers d’Abidjan
Le nouchi est né à la charnière des années 1970 et 1980. Kadi (2017) situe le phénomène « à la fin des années 1970 »[7]. Kouadio N’Guessan (1990) parle d’un argot « né au début des années 1980 »[8]. La différence est mince : la chronologie pointe vers une même période d’urbanisation rapide d’Abidjan.
Les premiers locuteurs sont des jeunes peu ou pas scolarisés, vivant dans les marchés, les gares routières et les salles de cinéma des quartiers populaires[2]. Comme pour les argots européens — le mot argot lui-même désignait à l’origine la communauté des Gueux avant de nommer leur langage[10] —, le nouchi a d’abord été un parler de groupe, un code d’identification et de dissimulation.
Comment le nouchi fabrique ses mots
Le nouchi tire son vocabulaire de plusieurs sources et le transforme par des procédés variés[11].
L’emprunt aux langues ivoiriennes est le procédé le plus visible. Le dioula fournit des mots comme kouman (parler) ou mousso (femme). Le baoulé donne bleble (doucement)[11].
L’emprunt à l’anglais est également productif. Le verbe s’enjailler (s’amuser, faire la fête) vient probablement de l’anglais to enjoy, selon le Larousse[12].
La métaphore permet de détourner des mots français. Taper poteau signifie échouer ; brouteur désigne un escroc sur Internet, par l’image de celui qui « broute » de l’argent sans effort[11].
La troncation et le changement de sens transforment des mots existants. Go, qui désigne une jeune femme, est d’origine discutée[13]. Gaou, rendu célèbre par le groupe Magic System, signifie « naïf »[14].
Certains mots, enfin, n’ont pas d’étymologie identifiable : agbolo (costaud) en est un exemple[11].
| Mot | Sens | Origine probable | Source |
|---|---|---|---|
| go | jeune femme | discutée (dioula ?) | Petit Robert 2023[13] |
| gaou | naïf | indéterminée | popularisé par Magic System[14] |
| s’enjailler | faire la fête | anglais to enjoy | Larousse[12] |
| boucantier | frimeur | français boucan | Larousse 2020[15] |
| brouteur | escroc en ligne | français brouter (métaphore) | Petit Robert 2023[13] |
| bleble | doucement | baoulé | Etymologistan[11] |
| kouman | parler | dioula | Etymologistan[11] |
| mousso | femme | dioula | Wikiversité[16] |
| agbolo | costaud | inconnue | Etymologistan[11] |
| taper poteau | échouer | métaphore française | Etymologistan[11] |
Du zouglou au coupé-décalé : la musique comme vecteur
Le nouchi aurait pu rester un parler de quartier. C’est la musique qui l’a diffusé à l’ensemble de la société ivoirienne, puis au-delà.
Le zouglou, genre musical né dans les cités universitaires d’Abidjan au début des années 1990, est le premier vecteur. Les chansons de zouglou mêlent français standard et nouchi dans des textes souvent critiques ou humoristiques[2]. Le groupe Magic System a joué un rôle déterminant dans la diffusion internationale de ce vocabulaire, notamment avec Premier Gaou, sorti en 1999 et remixé en France en 2002, où il obtient un disque d’or[4].
Le coupé-décalé, apparu vers 2002, a poursuivi cette diffusion en exportant d’autres mots nouchi, comme boucantier[15].
Cette trajectoire n’est pas sans parallèle en Europe. L'argot parisien du XIXe siècle a lui aussi été porté par des formes populaires — le cabaret, le feuilleton, la chanson réaliste — avant d’entrer dans les dictionnaires.
Argot, pidgin ou créole ? Un débat ouvert
Le statut linguistique du nouchi fait l’objet d’un débat parmi les chercheurs. Trois positions se distinguent.
La première le considère comme un argot, c’est-à-dire un ensemble de particularités lexicales propres à un groupe social, sur une base grammaticale française. C’est le terme retenu par Kouadio N’Guessan (1990) et Lafage (1991), et c’est la définition du Larousse[3].
La deuxième le décrit comme un pidgin véhiculaire. Le LLACAN (CNRS) présente le nouchi comme un « véritable pidgin »[1]. Un pidgin est une langue simplifiée qui naît du contact entre groupes n’ayant pas de langue commune. Cette qualification souligne que le nouchi possède ses propres traits syntaxiques et ne se réduit pas à du vocabulaire plaqué sur du français.
La troisième, défendue par Boutin et Kouadio N’Guessan (2015), le rapproche d’un créole en devenir[17]. Un créole est un pidgin qui est devenu la langue maternelle d’une communauté. Si le nouchi commence à être transmis comme langue première dans certaines familles urbaines d’Abidjan, la frontière entre pidgin et créole pourrait se déplacer.
Ce débat n’est pas seulement terminologique. Il engage la question de savoir si le nouchi est en train de devenir une langue à part entière.
Des mots qui traversent les frontières
Depuis 2016, plusieurs mots d’origine nouchi sont entrés dans les grands dictionnaires français. Les dates ci-dessous proviennent des annonces de presse des éditeurs ; elles n’ont pas été vérifiées dans les éditions physiques.
| Mot | Dictionnaire | Édition | Année d’annonce |
|---|---|---|---|
| s’enjailler | Petit Robert | 2017 | 2016[12] |
| boucantier | Petit Larousse | 2020 | 2019[15] |
| go | Petit Robert | 2023 | 2022[13] |
| brouteur | Petit Robert | 2023 | 2022[13] |
Le mot nouchi lui-même figure dans le Larousse en ligne, défini comme un « argot parlé en Côte d’Ivoire principalement par les jeunes, mélange de dioula, de malinké et de français »[3].
Ces entrées dans les dictionnaires métropolitains témoignent d’une reconnaissance progressive. Un colloque international consacré au nouchi s’est tenu en mars 2019 à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, sous le titre révélateur : « Le nouchi : notre français ? »[18]. Le nouchi est aussi utilisé par les responsables politiques et les médias ivoiriens pour toucher un public large[2].
Bibliographie
- Kouadio N’Guessan (Jérémie), « Le nouchi abidjanais, naissance d’un argot ou mode linguistique passagère ? », dans Des langues et des villes, Paris, ACCT/Didier Érudition, 1990, p. 373-383.
- Lafage (Suzanne), « L’argot des jeunes Ivoiriens, marque d’appropriation du français ? », Langue française, vol. 90, 1991, p. 95-105. Persée.
- Kadi (Germain-Arsène), Le nouchi de Côte d’Ivoire. Dictionnaire et anthologie, Paris, L’Harmattan, 2017. L’Harmattan.
- Boutin (Béatrice Akissi) et Kouadio N’Guessan (Jérémie), « Le nouchi c’est notre créole en quelque sorte », Le français en Afrique, n. 21, 2015.
- Kube (Sabine), Gelebte Frankophonie in der Côte d’Ivoire, Münster, LIT Verlag, 2005.
- LLACAN-CNRS, notice « Le nouchi, français de Côte d’Ivoire ». llacan.cnrs.fr.
- Larousse en ligne, articles « nouchi » et « s’enjailler ».
- Glottolog 5.2, fiche « Nouchi » (nouc1234). glottolog.org.
Notes et références
- LLACAN-CNRS, notice « Le nouchi, français de Côte d’Ivoire » (consultée le 2026-10-04). ↑
- France Info, « Francophonie : comment le nouchi, cet argot des quartiers d’Abidjan, enjaille peu à peu la langue française » (consultée le 2026-10-04). ↑
- Larousse en ligne, article « nouchi » (consulté le 2026-10-04). ↑
- Etymologistan, épisode 94, « C’est quoi le nouchi ? », janvier 2026 (consulté le 2026-10-04). ↑
- Hypothèse mentionnée dans les commentaires du Wiktionnaire, sans référence académique identifiée. ↑
- Wikipédia, « Langues en Côte d’Ivoire » (consulté le 2026-10-04). Les chiffres exacts varient selon les sources. ↑
- Kadi (Germain-Arsène), Le nouchi de Côte d’Ivoire, L’Harmattan, 2017. ↑
- Kouadio N’Guessan (Jérémie), « Le nouchi abidjanais », dans Des langues et des villes, 1990, p. 373-383. Non consulté directement ; contenu recoupé par les sources qui le citent. ↑
- Lafage (Suzanne), « L’argot des jeunes Ivoiriens », Langue française, vol. 90, 1991. Résumé et premières lignes consultées sur Persée. ↑
- TLFi / CNRTL, article « argot », section étymologie (consulté le 2026-10-04). ↑
- Etymologistan, épisode 94, « C’est quoi le nouchi ? », janvier 2026 (consulté le 2026-10-04). Wikiversité (consulté le 2026-10-04). ↑
- Larousse en ligne, article « s’enjailler » : « Mot nouchi, altération de l’anglais to enjoy » (consulté le 2026-10-04). ↑
- Pulse.ci, « Go, s’enjailler, boucantier... ces expressions ivoiriennes qui ont conquis le dictionnaire français », janvier 2026 (consulté le 2026-10-04). ↑
- Wikipédia, article « Nouchi (langue) » (consulté le 2026-10-04). ↑
- Bénin Web TV, « Le mot "Boucantier" entre dans le Petit Larousse 2020 », mai 2019 (consulté le 2026-10-04). ↑
- Wikiversité, page sur le nouchi (consultée le 2026-10-04). ↑
- Boutin (Béatrice Akissi) et Kouadio N’Guessan (Jérémie), « Le nouchi c’est notre créole en quelque sorte », Le français en Afrique, n. 21, 2015. Non consulté directement (page en 403). ↑
- Fabula, annonce du colloque « Le nouchi : notre français ? Parlers urbains africains », Abidjan, 13-15 mars 2019 (consultée le 2026-10-04). ↑
