Introduction
Quand des populations qui ne parlent pas la même langue sont contraintes de vivre ensemble, il arrive qu’une langue nouvelle émerge. C’est ce qui s’est produit dans les colonies françaises à partir du XVIIe siècle : du contact entre le français des colons et les langues des populations asservies — principalement ouest-africaines — sont nés les créoles à base française. Ces langues ne sont pas des versions « abîmées » du français. Ce sont des systèmes linguistiques autonomes, dotés de leur propre grammaire et de leur propre phonologie[1].
Aujourd’hui, plus de 15 millions de personnes parlent un créole né du français, de Port-au-Prince à l’île Maurice, de la Louisiane aux Seychelles. Cet article explique comment naissent les créoles, décrit leurs traits grammaticaux communs et dresse un panorama de leur diversité et de leur statut.
D’où vient le mot « créole » ?
Le mot créole a une histoire qui éclaire celle des langues qu’il désigne. Sa première attestation française remonte à 1598, sous la forme crollo, dans une traduction de l’espagnol. En 1670, la forme créole apparaît pour désigner une personne de race blanche née aux colonies. Le sens linguistique est attesté dès 1688, pour qualifier un « portugais corrompu parlé au Sénégal »[2].
L’étymologie remonte au portugais crioulo, « noir né dans les colonies », dont le sens originel, plus ancien, semble être « serviteur élevé dans la maison de son maître ». Le mot dérive de cria, dérivé régressif de criar (« élever »). Il est passé en espagnol sous la forme criollo (attesté en 1590), puis en français. Le sens linguistique est probablement un emprunt direct au portugais, en raison de la localisation de la première attestation (le Sénégal, zone de colonisation portugaise)[2].
Créole, pidgin, sabir : les distinctions
Un pidgin est une langue véhiculaire de première génération, simplifiée, née pour les besoins du commerce ou de la communication entre groupes linguistiquement différents. Il n’a pas de locuteurs natifs[3]. Un créole, en revanche, est devenu la langue maternelle et la langue principale d’une communauté. Le TLFi le définit comme un « système linguistique autonome, d’origine mixte, issu du contact d’une langue européenne avec des langues indigènes ou importées »[1].
La distinction classique repose sur la nativisation : quand un pidgin est acquis comme langue maternelle par une génération d’enfants, il se créolise — sa grammaire s’enrichit, sa phonologie se stabilise. Cette théorie du « cycle de vie », formulée par Robert Hall dans les années 1960, est toutefois contestée. Peter Baker (1995) n’a retrouvé que deux des quatorze traits testés comme exclusivement propres aux pidgins[4].
Comment naît un créole : de l’habitation à la plantation
La formation des créoles à base française s’est faite en deux phases historiques, bien décrites par les spécialistes[6].
Dans la première phase, celle des sociétés d’habitation (début du XVIIe siècle), les colons français et les esclaves vivent en petits groupes. Le contact est étroit. Les esclaves apprennent un français approximatif en un à deux ans. Le Père Jean Mongin témoigne en 1679 qu’ils comprenaient suffisamment le français de leurs maîtres. En 1682, il transcrit une phrase qui constitue l’une des plus anciennes attestations d’une forme créolisée du français[6].
Moi prier Dieu demain.
Dans la seconde phase, celle des sociétés de plantation, l’arrivée massive d’esclaves venus de régions linguistiques très diverses accélère la créolisation. Les nouveaux arrivés n’apprennent plus le français des colons mais la langue véhiculaire déjà en usage parmi les esclaves. La grammaire se restructure en profondeur.
Les premiers établissements coloniaux français marquent les jalons de ce processus : Saint-Christophe en 1627, la Guadeloupe et la Martinique en 1635[7]. Les premières attestations écrites de créoles français datent de 1720-1740 pour les Caraïbes et de 1763-1764 pour la Réunion[4].
Les colons venaient à 70 % du nord-ouest de la France — Normandie, Bretagne, Île-de-France, Saintonge. Ils parlaient un français populaire et régional, très différent du français de la Cour. C’est ce français oral, comme l’a montré Marie-Christine Hazaël-Massieux (2005), qui constitue la base lexicale des créoles, et non le français littéraire[8]. Le français lui-même est né d’un contact entre le latin et les langues gauloises ; l’histoire se répète, à une autre échelle.
Les théories de la créolisation
L’origine des créoles fait l’objet d’un débat scientifique ancien et non tranché. Quatre courants principaux s’affrontent.
La théorie substratiste considère les créoles comme des langues africaines relexifiées avec du vocabulaire européen. Suzanne Comhaire-Sylvain (1936) décrivait le créole haïtien comme « un français coulé dans le moule de la syntaxe africaine ». Claire Lefebvre (1993) a proposé la théorie de la « relexification » : le créole haïtien serait essentiellement du fongbe avec des formes phonologiques françaises[4].
La théorie superstratiste voit dans les créoles une évolution du français populaire des colons. Robert Chaudenson (1992) soutient que les créoles prolongent des tendances déjà présentes dans les variétés populaires du français du XVIIe siècle[4].
La théorie universaliste fait appel à la capacité innée du langage. Derek Bickerton (1981) a proposé le « bioprogramme » : cinq distinctions primitives innées guideraient la création des créoles par les enfants. Cette théorie a été sérieusement contestée : Robert Fournier (1987) a testé les douze propositions constitutives du bioprogramme et n’en a confirmé aucune avec certitude dans les créoles français[4].
La théorie gradualiste, défendue par Salikoko Mufwene (1996, 2005), compare la créolisation à un processus de sélection de traits linguistiques, analogue à la sélection naturelle. Son « principe du fondateur » postule que les populations initiales exercent une influence décisive sur la langue qui émerge[4].
Aucun de ces modèles ne fait consensus. Comme l’a soutenu Michel DeGraff (2003, 2004), les créoles ne forment probablement pas une classe typologique à part : ils constituent un groupement sociolinguistique, défini par leur histoire, et non un type linguistique distinct[5].
Panorama des créoles à base française
Les chiffres varient selon les sources et les années de référence. Le créole haïtien est de loin le plus parlé ; il est aussi probablement le créole le plus parlé au monde[9].
La compréhension entre créoles caribéens et créoles de l’océan Indien est « extrêmement réduite, sinon nulle », selon Robert Chaudenson (2003)[6]. Même entre créoles géographiquement proches, l’intercompréhension peut être limitée[7]. Albert Valdman distingue les créoles de l’océan Indien, plus « conservateurs » (proches du français du XVIIe-XVIIIe siècle), des créoles caribéens, plus « innovateurs » (avec davantage de restructuration). Cette classification reste discutée[7].
Grammaire comparée : des traits communs
Malgré leurs différences, les créoles à base française partagent plusieurs traits grammaticaux remarquables.
Pas de conjugaison, mais des marqueurs TMA
Les créoles n’utilisent pas de flexions verbales (pas de terminaisons de conjugaison par personne ou par nombre). À leur place, des marqueurs préverbaux de temps, de mode et d’aspect (TMA) se placent devant le verbe invariable[10].
| Fonction | Haïtien | Martiniquais | Mauricien | Origine probable |
|---|---|---|---|---|
| Progressif | ap | ka | (a)pe | « être après » |
| Passé | te | te (ka) | ti | « était/été à » |
| Futur | pral | ka’y | va | « aller » |
| Accompli | — | — | fin | « finir de » |
| Passé récent | — | — | fek | « fait que » |
| Conditionnel | ta | — | — | — |
Ainsi, en martiniquais : Man ka rete fodfrans signifie « Je vis à Fort-de-France » ; Man te ka rete fodfrans signifie « Je vivais à Fort-de-France ». Le verbe rete ne change jamais de forme[11].
Article postposé et absence de genre
Contrairement au français, où l’article précède le nom (le livre), le créole haïtien place l’article après le nom : liv la (« le livre »). Les créoles à base française n’ont pas de genre grammatical[10].
Un lexique largement français, une grammaire restructurée
Selon certaines estimations, environ 90 % du vocabulaire du créole haïtien dérive du français[10]. Les substrats africains — fon, éwé, yoruba, kongo, mandé, wolof, igbo — ont en revanche fortement influencé la grammaire et la phonologie.
Statut officiel : des situations très contrastées
| Pays/territoire | Statut du créole | Texte fondateur |
|---|---|---|
| Haïti | Langue co-officielle avec le français | Constitution de 1987, article 5[12] |
| Seychelles | Langue nationale (première langue nationale depuis 1981) | Constitution de 1993, article 4[13] |
| Maurice | Aucun statut constitutionnel ; créole optionnel à l’école primaire depuis 2012 | —[14] |
| Réunion | Aucun statut officiel | — |
| Martinique, Guadeloupe | Aucun statut officiel spécifique | — |
En Haïti, environ 98 % de la population parle le créole, mais seuls 5 % parlent le français ; 80 % ne parlent que le créole[12]. Aux Seychelles, 95 % de la population parle le créole comme langue principale[13]. À Maurice, une triglossie s’est installée : le créole pour la communication quotidienne, le français pour les médias et le prestige oral, l’anglais pour l’écrit officiel et l’enseignement supérieur[14].
Le parallèle avec d’autres langues régionales s’impose. Le breton, par exemple, est une langue sans statut législatif en France, malgré une pratique réelle. La différence est que certains créoles, nés dans des États indépendants, ont pu accéder à un statut officiel que le cadre constitutionnel français ne permet pas.
Bibliographie
- Académie française. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition. Article « créole ».
- Bickerton, Derek. Roots of Language. Ann Arbor : Karoma, 1981.
- Chaudenson, Robert. Des îles, des hommes, des langues. Paris : L’Harmattan, 1992.
- DeGraff, Michel. « Against Creole Exceptionalism. » Language, vol. 79, n° 2, 2003, p. 391-410.
- Fon Sing, Guillaume. « Genèse et système des marqueurs TMA en créole mauricien et en créole haïtien. » L’Information grammaticale, n° 131, 2011, p. 43-45.
- Hazaël-Massieux, Marie-Christine. « Les français populaires contre la norme : regards sur la genèse des créoles au XVIIe siècle. » Cahiers d’Études Germaniques, vol. 48, n° 1, 2005, p. 73-85.
- Leclerc, Jacques. « Le créole. » L’Aménagement linguistique dans le monde, CEFAN, Université Laval.
- Sorosoro (Fondation). « Créoles de base française. » sorosoro.org.
- TLFi / CNRTL. Articles « créole » et « pidgin ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine).
- Véronique, Daniel. « Créole, créoles français et théories de la créolisation. » L’Information grammaticale, n° 85, 2000, p. 33-38.
Notes et références
- TLFi / CNRTL, article « créole », définition linguistique. ↑
- TLFi / CNRTL, article « créole », étymologie ; Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition. ↑
- TLFi / CNRTL, article « pidgin ». ↑
- Véronique, 2000 ; ENS Éditions / OpenEdition, « Sociolinguistique du contact ». ↑
- DeGraff, « Against Creole Exceptionalism », Language, 2003 et 2004 (arguments connus par résumés et discussions dans d’autres sources ; les articles n’ont pas été lus in extenso). ↑
- Leclerc, « Le créole », Université Laval. ↑
- Véronique, 2000. ↑
- Hazaël-Massieux, 2005. ↑
- Sorosoro, « Créoles de base française ». L’affirmation que le créole haïtien est le créole le plus parlé au monde est cohérente avec les estimations disponibles, mais aucune source consultée ne l’établit formellement. ↑
- RepubliqueHaiti.org ; Fon Sing, 2011. Le chiffre de 90 % est fréquemment cité mais repose ici sur une source non éditoriale. ↑
- Babbel, « Le créole martiniquais » (source non académique ; les formes citées sont cohérentes avec la littérature linguistique). ↑
- Constitution haïtienne de 1987, article 5 ; Leclerc, « Haïti », Université Laval. ↑
- Constitution des Seychelles de 1993, article 4 ; Leclerc, « Seychelles », Université Laval. ↑
- Leclerc, « Île Maurice », Université Laval. ↑