Introduction
Au Sénégal, la langue officielle est le français. Elle est pourtant parlée par une minorité de la population : entre 15 et 37 % selon les critères retenus[1]. Le wolof, langue locale sans statut officiel particulier, est compris par plus de 90 % des Sénégalais[2]. Cette situation, apparemment paradoxale, produit un phénomène linguistique remarquable : dans les villes, le wolof absorbe des pans entiers du vocabulaire français et les refaçonne selon ses propres règles grammaticales et phonologiques. Ce mélange, que les linguistes appellent le « wolof urbain », n’est ni du mauvais français, ni du wolof dégradé. C’est une forme de créativité linguistique vivante, comparable à d’autres situations de contact à travers le monde, comme celle qui a donné naissance aux créoles à base française.
Cet article présente d’abord le wolof et ses traits distinctifs, retrace l’histoire du français au Sénégal, puis examine comment les deux langues interagissent au quotidien.
Le wolof : une langue atlantique sans tons
Le wolof appartient à la branche sénégambienne de la famille Niger-Congo, au sein du groupe dit des langues atlantiques[3]. Sa place exacte dans cette famille reste discutée : certains linguistes le rapprochent du peul et du sérère, d’autres des langues bainounk. Le regroupement « atlantique » est lui-même considéré comme une hypothèse de travail plutôt qu’une classification définitive[4].
Le wolof est parlé comme langue première par environ 8 millions de personnes et comme langue seconde par 9 à 10 millions d’autres, principalement au Sénégal, en Gambie et dans le sud de la Mauritanie[5]. Selon d’autres estimations, le nombre de locuteurs varie de 4 à 12 millions selon que l’on compte les seuls locuteurs natifs ou l’ensemble des personnes qui utilisent le wolof au quotidien[6]. Cette ampleur est remarquable : les Wolofs ethniques ne représentent que 40 à 43 % de la population sénégalaise, mais leur langue sert de véhicule commun à la quasi-totalité du pays[2].
Parmi les langues d’Afrique subsaharienne, le wolof se distingue par l’absence de tons lexicaux : la hauteur de la voix ne change pas le sens des mots, contrairement à ce qui se passe en yoruba ou en mandingue[8]. Son système phonologique comprend 15 voyelles organisées selon une harmonie vocalique dite ATR (un trait articulatoire lié à la position de la racine de la langue), des consonnes géminées (doublées) et des consonnes prénasalisées comme mb, nd, nj ou ng[5]. Le wolof utilise également un système de classes nominales : chaque nom reçoit un marqueur qui en précise la catégorie (voir la section « Comment le wolof transforme les mots français »).
Le français au Sénégal : un héritage colonial fragile
Le français arrive au Sénégal avec la fondation du comptoir de Saint-Louis en 1659. Pendant deux siècles, la colonisation se déploie d’abord en territoire wolof, sur le littoral atlantique[9]. La politique d’assimilation impose le français comme langue d’administration et d’enseignement. Mais la population reste massivement wolophone.
À l’indépendance, en 1960, le français est maintenu comme langue officielle. La Constitution du 22 janvier 2001 le confirme dans son article premier : « La langue officielle de la République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le Diola, le Malinké, le Pular, le Sérère, le Soninké, le Wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée. »[10] Aujourd’hui, 21 langues nationales sont codifiées[11].
Un tournant significatif intervient en 1964, lorsque le français passe du statut de « langue maternelle » à celui de « langue étrangère » dans l’enseignement. Ce changement de classification pédagogique est, selon le professeur Papa Alioune Ndao, « toujours d’actualité »[12]. Il reconnaît officiellement ce que la pratique imposait déjà : le français n’est la langue maternelle de presque personne au Sénégal.
Le recul du français s’accélère à partir des années 1980-1990 sous l’effet de plusieurs facteurs convergents : l’urbanisation massive, l’émergence de radios privées comme SUD FM qui émettent en wolof, la montée du hip-hop en langues locales et, plus récemment, les réseaux sociaux (YouTube, TikTok), qui permettent à des locuteurs non francophones de créer du contenu en wolof[12]. L’administration elle-même bascule progressivement vers le wolof pour servir des contribuables majoritairement non francophones[12]. Le français reste très peu parlé par les femmes sénégalaises : 1 à 2 % seulement selon certaines estimations, contre 15 à 20 % des hommes[13].
Le wolof urbain : ni tout à fait wolof, ni tout à fait français
Dans les rues de Dakar, les conversations mêlent wolof et français de manière si fluide que les locuteurs eux-mêmes ne perçoivent pas de passage d’une langue à l’autre. La sociolinguiste américaine Leigh Swigart a posé la question de manière directe en 1992 : « Two Codes or One? » (« Deux langues ou une seule ? »). Sa conclusion : les Dakarois considèrent leur parler comme une seule variété, et non comme un va-et-vient entre deux langues distinctes[14].
Le wolof urbain est une langue hybride, caractérisée par un emprunt lexical massif au français.
La linguiste Fiona McLaughlin a décrit ce « wolof urbain » ou « Dakar Wolof » comme une variété à part entière, caractérisée par un emprunt lexical massif au français[15]. Ce n’est pas un simple mélange occasionnel : l’alternance se produit à tous les niveaux, entre les phrases, à l’intérieur des phrases, et même à l’intérieur des mots[14].
Ndiassé Thiam, dans une étude pionnière publiée en 1994, a montré que la catégorie sociale la plus productive de formes mixtes est la classe moyenne scolarisée, suivie de près par les hommes non scolarisés des classes populaires[16]. Ce comportement linguistique se stabilise dès l’adolescence et décline après 40 ans. L’alternance wolof-français ne relève donc pas d’un manque de maîtrise : c’est un usage normal, non marqué, qui fonctionne comme un marqueur d’identité urbaine.
Les données recueillies par Martine Dreyfus et Caroline Juillard en 2001 confirment l’ampleur du phénomène jusque dans la sphère familiale : parmi les jeunes scolarisés de Dakar, 39,7 % alternent wolof et français avec leurs frères et soeurs, 31,4 % avec leur père, et 16,7 % avec leur mère[17].
| Interlocuteur | Part des jeunes alternant wolof-français |
|---|---|
| Frères et soeurs | 39,7 % |
| Père | 31,4 % |
| Mère | 16,7 % |
L’écart entre père et mère reflète la très faible francophonie des femmes sénégalaises évoquée plus haut.
Comment le wolof transforme les mots français
Quand un mot français entre dans le wolof, il ne reste pas intact. Le wolof le soumet à ses propres règles phonologiques, morphologiques et syntaxiques. Le phénomène est comparable, toutes proportions gardées, à la façon dont le français a autrefois adapté les mots empruntés à l’arabe en les pliant à sa propre phonologie.
Les classes nominales : un marqueur de possession grammaticale
Le wolof organise ses noms en classes, chacune identifiée par un marqueur postposé (placé après le nom). Les emprunts français reçoivent systématiquement l’un de ces marqueurs. La plupart sont intégrés dans la classe -bi, la classe générique par défaut, tandis que les emprunts d’origine arabe ou religieuse tendent à recevoir le marqueur -ji[5].
| Mot d’origine | Forme en wolof | Marqueur de classe | Sens |
|---|---|---|---|
| boutique (français) | butik-bi | -bi (générique) | la boutique |
| l’école (français) | lekool-bi | -bi (générique) | l’école |
| jumma (arabe) | Jumma-ji | -ji (religieux) | la mosquée |
On remarque que lekool intègre l’article français l' dans le mot lui-même : la frontière entre l’article et le nom a été réanalysée par les locuteurs wolof, qui ne découpent pas le mot au même endroit que les francophones.
Les verbes : le suffixe infinitif réinterprété
Le wolof n’a pas de marqueur infinitif propre. Quand il emprunte un verbe français, il le prend sous sa forme infinitive, en -er, -ir ou -re. McLaughlin (2001) a proposé une analyse originale : le suffixe infinitif français /-e/ aurait été réanalysé par les locuteurs wolof comme une extension verbale, encodant des fonctions applicatives, locatives ou détransitives[15]. Autrement dit, ce qui est en français une simple marque grammaticale devient en wolof un outil productif, chargé de sens nouveau.
L’adaptation phonologique
Le système phonologique du wolof diffère profondément de celui du français. Son harmonie vocalique ATR, ses consonnes géminées et prénasalisées imposent des adaptations aux mots empruntés[5]. La terminologie scientifique en wolof fait aussi l’objet de stratégies d’adaptation phonologique, morphosyntaxique et lexicosémantique, comme l’a montré une étude récente sur la terminologie mathématique[18].
La wolofisation : une expansion discutée
La progression du wolof au-delà de son aire ethnique d’origine est un processus de longue durée, largement indépendant de la politique linguistique officielle[9]. Les migrants venus de l’intérieur vers les villes coloniales (Saint-Louis, Dakar, Thiès, Rufisque) apprenaient automatiquement le wolof, qui servait de langue commune dans ces centres urbains.
La confrérie mouride, fondée par Ahmadou Bamba, a joué un rôle important dans cette expansion : ses membres utilisent le wolof et le wolofal, un alphabet arabe adapté à la transcription du wolof[8]. L’urbanisation et les médias ont fait le reste.
Cette « wolofisation » n’est pas perçue de la même manière par tous les Sénégalais. Pour ses partisans, le wolof devrait devenir la langue officielle du pays. Pour ses critiques, elle menace la diversité linguistique. L’historien sérère Babacar Sédikh Diouf la qualifie de « destructrice pour les langues et cultures » des autres groupes ethniques et préconise une « osmose contrôlée » plutôt qu’une « homogénéisation incontrôlée »[20]. Le débat reste ouvert, et il est d’autant plus sensible que le Sénégal compte 21 langues nationales codifiées.
Conclusion
Le cas sénégalais illustre une situation fréquente dans le monde postcolonial : une langue officielle héritée de la colonisation coexiste avec une langue véhiculaire locale qui la dépasse en nombre de locuteurs. Mais au lieu d’une simple substitution de l’une par l’autre, le contact produit une forme linguistique nouvelle. Le wolof urbain, avec ses emprunts français intégrés, réanalysés, transformés, témoigne de la capacité des locuteurs à inventer des solutions linguistiques qui ne figurent dans aucun manuel. Ni assimilation complète au français, ni rejet : une créativité continue, enracinée dans la pratique quotidienne de millions de personnes.
Bibliographie
- Constitution de la République du Sénégal, 22 janvier 2001.
- Deme, Abdoulaye. « Les emprunts linguistiques : du wolof à l’arabe ». Plurilinguismes, n° 9-10, 1995, p. 15-20.
- Dreyfus, Martine et Juillard, Caroline. « Le jeu de l’alternance dans la vie quotidienne des jeunes scolarisés à Dakar et à Ziguinchor ». Cahiers d’études africaines, n° 163-164, 2001.
- Gueye, Massamba. « Recul du français au Sénégal : de l’hégémonie officielle à la déchéance ». The Conversation, 17 novembre 2022.
- Leclerc, Jacques. « Sénégal ». Aménagement linguistique dans le monde, Université Laval.
- McLaughlin, Fiona. « Dakar Wolof and the Configuration of an Urban Identity ». Journal of African Cultural Studies, vol. 14, n° 2, 2001, p. 153-172.
- Ndao, Dame. « Stratégies d’emprunt et processus de néologisme dans la terminologie mathématique en wolof ». AKIRI, vol. 4, n° 2, 2026.
- Swigart, Leigh. « Two Codes or One? The Insiders' View and the Description of Codeswitching in Dakar ». Journal of Multilingual and Multicultural Development, vol. 13, n° 1-2, 1992.
- Thiam, Ndiassé. « La variation sociolinguistique du code mixte wolof-français à Dakar : une première approche ». Langage et société, n° 68, 1994, p. 11-34.
- TLFi / CNRTL. Article « wolof ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine).
Notes et références
- Leclerc (Université Laval) donne 15 à 20 % ; Gueye (2022) écrit « environ un tiers » ; d’autres estimations avancent 37 %. L’écart tient aux critères : langue maternelle (environ 2 %), capacité de conversation ou simple compréhension. ↑
- Leclerc (Université Laval) : « compris par plus de 90 % » de la population sénégalaise. Voir aussi les données compilées dans Langues au Sénégal (Wikipedia fr, point de départ) : 93 % de compréhension, 40 % de langue maternelle. ↑
- Sorosoro (fondation Chirac) et Wikipedia « Wolof language ». ↑
- Synthèse des sources Sorosoro, Wikipedia et Glottolog. ↑
- Wikipedia « Wolof language », citant les données Ethnologue 2022-2023. ↑
- Sorosoro : « 4 à 12 millions de locuteurs selon les critères ». ↑
- TLFi / CNRTL, article « wolof » : première attestation 1608 (Jalofe, P. du Jarric) ; 1825 comme adjectif linguistique (J. Dard) ; 1826 comme substantif (A. Balbi). ↑
- Language Conflict Encyclopedia, « Wolof in Senegal ». ↑
- Wikipedia « Wolofization ». ↑
- Constitution de la République du Sénégal, 22 janvier 2001, article 1er. ↑
- Leclerc (Université Laval) ; Wikipedia fr « Langues au Sénégal ». ↑
- Gueye, The Conversation, 2022. ↑
- Leclerc (Université Laval) : 1 à 2 % des femmes parlent français ; Language Conflict Encyclopedia : 15 à 20 % des hommes contre 1 à 2 % des femmes. ↑
- Swigart, 1992. ↑
- McLaughlin, 2001. ↑
- Thiam, 1994. ↑
- Dreyfus et Juillard, 2001. ↑
- Ndao, 2026. ↑
- Language Conflict Encyclopedia, « Wolof in Senegal », citant les travaux linguistiques de Cheikh Anta Diop. ↑
- Wikipedia « Wolofization », citant Babacar Sédikh Diouf. ↑