Daron veut dire « père », daronne « mère », et les darons « les parents ». Le mot n’est pas une création récente. Il est attesté depuis 1680, d’abord au sens de « maître de maison »[2]. Son origine reste obscure : deux hypothèses existent, et aucune n’est démontrée. Cette fiche retrace les sens du mot, son passage par l’argot des voleurs et la littérature, son emploi actuel, puis les pistes étymologiques.
Un mot d’argot aux deux sens
Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), dictionnaire de référence de l’ATILF (CNRS et université de Lorraine), range daron, daronne dans l’argot. Il se prononce [daʀɔ̃], et [daʀɔn] au féminin[1]. Le TLFi distingue deux grands sens. Le premier, marqué « vieilli », est « patron, patronne ». Le second, qu’il qualifie d’« usuel », est « parent (père ou mère) »[1]. Le Larousse en ligne donne les mêmes sens, mais dans l’ordre inverse : « père, mère » d’abord, « patron, patronne » ensuite[3].
| Sens | Exemple ou attestation | Source |
|---|---|---|
| maître de maison | poète anonyme cité par Richelet, 1680 | TLFi[2] |
| tenancier de cabaret | Vidocq, Mémoires, 1828-1829 | TLFi[1] |
| préfet de police (daron de la raille, de la rousse) | Vidocq, Les Voleurs, 1836-1837 | TLFi[1], Vidocq[4] |
| tenancier de maison close | noté par Esnault comme usité en 1939 | TLFi[1] |
| père, mère | Vidocq, Les Voleurs, 1837 ; Céline, 1936 ; Le Breton, Rififi, 1953 | Vidocq[4], TLFi[1] |
| parents (au pluriel) | Céline, Mort à crédit, 1936 | TLFi[1] |
Du maître de maison au père
Le plus ancien emploi relevé par le TLFi date de 1680. Un poète anonyme, cité dans le dictionnaire de Richelet, emploie daron pour « le maître de maison »[2]. En 1725, dans la pièce Le Vice puni ou Cartouche de Granval, le mot signifie « maître, père »[2]. Le passage du chef de la maisonnée au père de famille se lit donc dès le début du XVIIIe siècle.
En 1808, d’Hautel note un autre emploi. Daron est alors un « sobriquet que les ouvriers donnent à leurs bourgeois », c’est-à-dire à leur patron. Il ajoute que le mot désignait « dans le vieux langage un vieillard fin et rusé »[2].
Dans l’argot des voleurs
Au XIXe siècle, le mot apparaît chez Eugène-François Vidocq, ancien chef de la police de sûreté. Dans ses Mémoires (1828-1829), un personnage dit : « le daron sait l’ordonnance ». Daron y désigne le tenancier d’un cabaret[1].
Vidocq publie ensuite Les Voleurs, physiologie de leurs mœurs et de leur langage, qui contient un dictionnaire argot-français. Le TLFi date le tome cité de 1836 ; l’édition numérisée sur Wikisource porte 1837[5]. On y lit : « daron-onne ; s. — Père, mère. »[4] Le sens familial est donc enregistré dès cette date. Le même dictionnaire donne daron de la raille ou de la rousse pour « préfet de police »[4]. Pour le contexte de ces sources, voir l’argot parisien au XIXe siècle.
Un mot resté vivant
Le sens « père, mère » ne s’éteint pas avec le XIXe siècle. Le TLFi l’illustre par Céline, dans Mort à crédit (1936) : « Il me parlait souvent de sa daronne, mais jamais il me la montrait »[1]. Il cite aussi Auguste Le Breton, dans Rififi (1953), à propos de voyous qui « n’avaient pu assister à l’enterrement de leurs darons », c’est-à-dire de leurs pères[1]. Pour le pluriel au sens de « parents », le TLFi renvoie de nouveau à Mort à crédit[1]. Aucune des sources consultées n’indique que le mot aurait disparu puis serait revenu. Ces exemples montrent au contraire qu’il était toujours employé au XXe siècle.
Le mot paraît aujourd’hui très répandu chez les jeunes. Les sources disponibles sur ce point sont toutefois de second rang. Le Dictionnaire de la zone, dictionnaire d’argot contemporain en ligne, relève daron dans le rap français, chez Nakk Mendosa (2001), Booba (2006) et plusieurs artistes en 2012[6]. Il signale aussi la forme en verlan ronneda, et des synonymes eux-mêmes verlanisés : rèp (père), reum (mère), rempes (parents)[6]. Une enquête sociologique de Marwan Mohammed sur les jeunes en bande et leurs parents, publiée en 2015, rapporte aussi des propos de jeunes interrogés qui parlent de leur daron (leur père) et de leurs darons, d’après les extraits affichés par le moteur de recherche de Persée[7]. Le mot rejoint ainsi d’autres termes d’argot devenus courants, comme chouraver ou wesh.
- Daron au sens de « maître de maison », chez un poète anonyme cité par Richelet[2].
- « Maître, père », dans Le Vice puni ou Cartouche de Granval[2].
- Sobriquet des ouvriers pour leur patron, selon d’Hautel[2].
- 1828–1829Tenancier de cabaret, dans les Mémoires de Vidocq[1].
- 1836–1837« Père, mère » et « préfet de police », dans Les Voleurs de Vidocq[4].
- Daron et daronne chez Céline, dans Mort à crédit[1].
- Leurs darons, au sens de « pères », chez Auguste Le Breton[1].
- Premier emploi dans le rap relevé par le Dictionnaire de la zone[6].
La date de Les Voleurs est 1836 selon le TLFi, 1837 selon l’édition numérisée sur Wikisource.
Une étymologie obscure
Le TLFi qualifie l’origine du mot d’« obscure ». Il présente deux hypothèses et indique laquelle il juge la plus probable[2].
La première est attribuée par le TLFi à Gaston Esnault. Elle rattache daron à l’ancien français daru, « fort ». Ce mot est attesté dans une pièce de théâtre médiévale, Un miracle de saint Ignace[2].
La seconde est jugée « plus probable » par le TLFi. Elle voit dans daron un croisement. En étymologie, un croisement désigne la rencontre de deux mots qui fusionnent en une forme nouvelle. Ici, baron se serait croisé avec l’ancien français dam, « seigneur, maître », venu du latin dominus[2]. Dam aurait en quelque sorte prêté son initiale à baron. Le Larousse reprend cette piste, avec prudence : « peut-être de baron, croisé avec l’ancien français dam, seigneur »[3].
Les deux hypothèses renvoient au Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW), dictionnaire étymologique du français[2]. Ces pages du FEW n’ont pas pu être consultées pour cette fiche. Aucune source consultée ne tranche définitivement. On s’en tient donc à « origine obscure, croisement baron × dam probable selon le TLFi ».
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (ATILF, CNRS). Article « daron, daronne », onglets Définition et Étymologie. Consulté le 2026-10-11.
- Larousse en ligne. Article « daron, daronne ». Consulté le 2026-10-11.
- Vidocq, Eugène-François. Les Voleurs, physiologie de leurs mœurs et de leur langage). Paris, chez l’auteur, 1837. Dictionnaire argot-français, lettre D/D), sur Wikisource.
- Dictionnaire de la zone. Article « daron ». Consulté le 2026-10-11.
- Mohammed, Marwan. « Les jeunes en bande et leurs parents. Les ressorts symboliques du détachement ». Criminologie, vol. 48, n° 2, 2015, p. 187-207.
Notes et références
- TLFi, « daron, daronne », onglet Définition : sens A (« Vx. Patron, patronne ») et B (« Parent (père ou mère) »), prononciation, exemples de Vidocq (Mémoires, t. 3, 1828-1829, p. 88 ; Voleurs, t. 1, 1836, p. 93), Céline (Mort à crédit, 1936, p. 285 et 425 ; p. 305 pour le pluriel « père et mère, parents »), Le Breton (Rififi, 1953, p. 138, classé au sens de « père ») ; sens « tenancier de maison close » noté par Esnault (1966) comme usité en 1939. ↑
- TLFi, « daron, daronne », onglet Étymologie : datations de 1680 (Richelet), 1725 (Granval, d’après Sainéan), 1808 (d’Hautel), 1836 (Vidocq) ; nom de lieu vers 1250 entre crochets ; « Étymol. obsc. » ; hypothèse d’Esnault (daru, FEW t. 3, p. 17 b) ; « plus prob. » croisement de baron et dam (FEW t. 15/1, p. 69 a). ↑
- Larousse en ligne, « daron, daronne » : « Père, mère. » ; « Patron, patronne. » ; étymologie « peut-être de baron, croisé avec l’ancien français dam, seigneur ». ↑
- Vidocq, Les Voleurs, dictionnaire argot-français, lettre D (Wikisource) : « daron-onne ; s. — Père, mère. » ; « DARON DE LA RAILLE, DE LA ROUSSE, s. m. — Préfet de police. » ↑
- Wikisource, page d’accueil de Les Voleurs (Vidocq) : édition de Paris, 1837. Le TLFi cite le t. 1 avec la date de 1836. ↑
- Dictionnaire de la zone, « daron » : sens, formes daronne, darons, ronneda, synonymes rèp, reum, rempes ; emplois relevés dans le rap (Nakk Mendosa, « La Tour 20 », 2001 ; Booba, « Je me souviens », 2006 ; Niro, Fababy, Volts Face, Gystere, 2012). Paroles non vérifiées par nos soins. ↑
- M. Mohammed, Criminologie, 48/2, 2015. Emplois connus seulement par les extraits affichés par le moteur de recherche de Persée (consulté le 2026-10-11) ; l’article lui-même n’a pas pu être consulté. ↑
