Un mot romani pour dire « voler »
Chouraver signifie « voler, dérober ». Le Larousse le classe comme populaire ; la plupart des autres dictionnaires le rangent dans l’argot. Le mot n’est pas admis dans le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition). Il reste pourtant bien vivant dans le français familier, notamment celui des cités.
Son origine est romani. Il appartient à une série d’emprunts verbaux qui partagent le même mécanisme de passage d’une langue à l’autre -- série décrite en détail dans Les mots d’origine romani dans le français des cités.
La chaîne étymologique
Le mot remonte au sanskrit cora, « voleur, brigand ». Son parcours illustre comment un mot traverse les langues au fil des siècles -- un phénomène comparable aux transformations du latin vers le français. Contrairement au basque, isolat linguistique, le romani s’inscrit dans une filiation clairement indo-européenne. Cette racine est possiblement empruntée à des langues dravidiennes ou austroasiatiques, et non native du sanskrit (Turner, Comparative Dictionary of the Indo-Aryan Languages). Par le prakrit cora, elle a donné le hindi cor, le bengali cor, le népalais cor, et le romani čor-, « voler ».
La filiation se résume ainsi :
Un verbe emprunté à la première personne
En romani, le suffixe -av marque la première personne du singulier au présent. Le verbe čor- (voler) donne čorav, « je vole ». C’est cette forme conjuguée, et non l’infinitif, que les locuteurs français ont adoptée. Ils l’ont ensuite traitée comme un radical auquel ils ont ajouté la terminaison -er du premier groupe : čorav + -er = chouraver.
Le procédé n’est pas propre à chouraver. Il se retrouve dans maraver (du romani marav, « je frappe »), nachaver (našav, « je m’enfuis »), dicaver (dikhav, « je vois ») ou pillaver (piyav, « je bois »). C’est le mécanisme standard de l’emprunt verbal au romani, décrit par Binisti et Bordigoni (2002).
Arrivée en français et diffusion
La première attestation écrite de chouraver se situe dans l’entre-deux-guerres. Le dictionnaire Bob (dictionnaire historique de l’argot) donne la date de 1924 ; le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, dir. Alain Rey) donne 1931. La date exacte reste incertaine, mais la fourchette 1924-1931 est cohérente.
Le mot a d’abord circulé dans le milieu du banditisme et l’argot carcéral, celui-là même qui a produit des expressions comme « poser un lapin ». Il s’est ensuite répandu dans le langage familier au cours des années 1960. Quelques jalons attestent cette diffusion : Frédéric Dard l’emploie dans Le Secret de Polichinelle en 1958 ; Alphonse Boudard écrit « un sale vice tout de même la chourave ! » dans La Cerise en 1963 ; Renaud chante « j’te chouraverai ton blouson ! » dans Laisse béton en 1977.
Les variantes
| Forme | Type | Remarque |
|---|---|---|
| chouraver | verbe | Forme longue, la plus courante. Attestée vers 1924-1931. |
| chourer, chourrer | verbe | Forme courte, par chute de la syllabe -av-. |
| tchouraver, tchourer | verbe | Graphie conservant l’affriquée initiale tch du romani. |
| chourave | nom | « Un vol, un larcin. » Aussi employé comme infinitif non standard. |
| chouraveur, chouraveuse | nom | « Voleur, voleuse. » Dérivé français régulier. |
Les variantes corav, tchorav, chorav que l’on trouve dans les dictionnaires ne sont pas des formes différentes du romani, mais des translittérations différentes du même mot. Le phonème initial est une affriquée palatale (notée č en romani standard), rendue tch en graphie francisée ou ch en graphie simplifiée.
À ne pas confondre : chourin et chourer
La ressemblance entre chourer (voler) et chourin (couteau, poignard) est trompeuse. Ce sont deux mots issus de deux racines romani distinctes. Chourin vient du romani churi, « couteau » -- le même étymon (mot d’origine) qui a donné surin. Chourer vient de čor-, « voler ». Les deux racines n’ont pas de lien entre elles.
Le faux suffixe -av, signe de productivité
Le suffixe -av est devenu si reconnaissable en argot français qu’il a été appliqué à des verbes qui ne viennent pas du romani. Jean-Pierre Goudaillier (Comment tu tchatches !, 1997) relève des formes comme graillav (manger), couillav (tromper) ou tirav (tirer), créées par analogie. Chouraver n’est pas l’un de ces « faux verbes romanis » : son étymon čorav est bien attesté. Mais le phénomène montre que le modèle d’emprunt a été suffisamment intégré pour devenir productif.
Bibliographie
- Binisti, Nathalie et Bordigoni, Marc. « Mon gadjo, le Gitan... : emprunt lexical et reconfiguration catégorielle ». Colloque Paris III Sorbonne Nouvelle, 2002.
- Goudaillier, Jean-Pierre. Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités. Paris : Maisonneuve et Larose, 1997.
- Dictionnaire historique de la langue française. Dir. Alain Rey. Paris : Le Robert.
- Turner, Ralph L. A Comparative Dictionary of the Indo-Aryan Languages. London : Oxford University Press, 1966.
- Larousse en ligne. Article « chouraver ». Consulté le 2026-09-27.