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Expressions et proverbes

Pourquoi dit-on « fier comme Artaban » ?

L’expression « fier comme Artaban » vient d’un personnage du roman-fleuve Cléopâtre de La Calprenède (1646-1657), devenu symbole d’orgueil excessif.

En bref
Un personnage de roman L’expression vient d’Artaban, prince orgueilleux du roman Cléopâtre de La Calprenède (1646-1657), et non des rois parthes historiques.
Un auteur oublié, un mot resté Plus personne ne lit La Calprenède, mais son personnage survit dans la langue depuis le XVIIe siècle.
*« Fier » vient du latin ferus*** — L’adjectif, attesté vers 1100, signifiait d’abord « sauvage, farouche » avant de prendre le sens d'« orgueilleux » puis de « digne ».

« Fier comme Artaban » se dit d’une personne dont la fierté est poussée à l’extrême, souvent de manière ridicule. Le Trésor de la langue française (TLFi) définit la locution : « qui est sottement imbu de sa personne »[1]. L’Académie française confirme le sens : « être exagérément content de soi et vaniteux »[2]. Mais qui est cet Artaban ? Ni un roi, ni un général : un personnage de roman du XVIIe siècle, sorti d’une oeuvre que plus personne ne lit.

Un prince orgueilleux dans un roman-fleuve

Artaban est un personnage fictif du roman Cléopâtre, écrit par Gautier de Costes de La Calprenède et publié en douze volumes entre 1646 et 1657[1]. La Calprenède (vers 1609-1663) était un romancier et dramaturge gascon, né à Salignac[3]. Il a produit trois grands romans héroïques : Cassandre (1642-1645), Cléopâtre (1646-1657) et Faramond (1661)[3].

Dans Cléopâtre, Artaban incarne un héroïsme outré. La Revue des Romans, ouvrage critique du XIXe siècle, décrit les héros de La Calprenède comme ayant « le front élevé »[4]. Quitard, dans son Dictionnaire des proverbes (1842), résume bien la situation : la comparaison proverbiale « ne remonte qu’au dix-septième siècle, et fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage d’un roman de Calprenède, qui jouissait alors d’une grande vogue »[5].

Le mot « fier » : du sauvage à l’orgueilleux

L’adjectif « fier » est attesté dès 1100 environ, dans la Chanson de Roland. Il signifiait alors « farouche, terrible, redoutable », puis « orgueilleux », et enfin « qui a des sentiments nobles, élevés ». Le mot vient du latin classique ferus, « sauvage, farouche, cruel »[8]. Ce glissement de sens — du sauvage au noble en passant par l’orgueilleux — est déjà présent en ancien français[8]. Quand on dit « fier comme Artaban », c’est le sens péjoratif, celui de l’orgueil excessif, qui est à l’oeuvre.

Les rois parthes n’y sont pour rien

Le nom d’Artaban est aussi celui de plusieurs souverains historiques de la dynastie des Arsacides, qui régnèrent sur l’empire parthe entre le IIIe siècle avant J.-C. et le IIIe siècle après J.-C. (d’Artaban Ier à Artaban V)[9]. Il est tentant de croire que l’expression renvoie à la majesté d’un de ces rois. Quitard écarte cette hypothèse : « On a prétendu à tort que ce proverbe tirait son origine d’un roi Artaban IV de Parthie »[5]. Le TLFi et l’Académie française ne mentionnent pas les rois parthes et attribuent l’expression au seul personnage romanesque[1][2].

Quand l’expression apparaît

Selon certaines compilations, la première attestation connue de la locution daterait de 1688, dans un pamphlet anonyme intitulé L’esprit de la France et les maximes de Louis XIV[11]. Cette date, citée par le dictionnaire historique Bob, n’a pas pu être vérifiée dans le texte original. Si elle est exacte, l’expression serait née une trentaine d’années après la publication du roman et la mort de son auteur (1663).

Par la suite, elle traverse les siècles sans faiblir :

  • 1866 — Amiel, dans son Journal intime : « Tel encyclopédiste était fier comme Artaban d’avoir prouvé qu’il n’était qu’une brute, une plante, ou une machine »[1].
  • 1897 — Rostand, dans Cyrano de Bergerac (acte I, scène IV), fait dire à Ragueneau : « Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne / Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne »[12]. Le pluriel « les Artabans » montre que le nom est déjà devenu un nom commun.
  • 1922 — Anatole France, dans La Vie en fleur : « Savigny, haut comme une botte, fier comme Artaban »[1].
1646 Cléopâtre (roman) 1688 1re attestation ? 1897 Rostand (Cyrano) auj. usage courant
De *Cléopâtre* à l’usage courant

Expressions voisines

Le français possède d’autres comparaisons sur la fierté. « Fier comme un paon » s’appuie sur la roue du paon, image zoologique de la vanité[1]. « Fier comme un pou » n’a rien à voir avec l’insecte : selon Quitard, « pou » y est un ancien mot pour « coq » ; l’expression complète était « fier comme un pou sur son fumier »[5]. Enfin, le calembour « fier comme un bar-tabac », popularisé par Coluche, joue sur la paronymie avec « Artaban »[13].

Comme « tomber dans les pommes », « payer en monnaie de singe » ou « avoir la flemme », « fier comme Artaban » est un cas où la langue a conservé la trace d’un contexte disparu. Le roman Cléopâtre est tombé dans l’oubli ; son personnage le plus orgueilleux, lui, est passé dans le dictionnaire.

Bibliographie

Notes et références

  1. TLFi, article « fier » (définition) : « Fier, fière comme Artaban. Qui est sottement imbu de sa personne (comme le héros du roman de La Calprenède Cléopâtre). » ↑
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « fier » : « Être fier comme Artaban, par allusion à un personnage d’un roman de La Calprenède. » ↑
  3. Wikipédia, « Gautier de Costes de La Calprenède ». Point de départ ; les dates et titres sont confirmés par les sources éditoriales (TLFi, Académie). ↑
  4. Revue des Romans, article « La Calprenède » (Wikisource) : les héros de La Calprenède ont « le front élevé » et incarnent un « héroïsme outré ». ↑
  5. Quitard, Dictionnaire des proverbes, 1842, article « fier ». ↑
  6. Boileau, L’Art poétique, chant III, 1674 (Wikisource). ↑
  7. Mme de Sévigné, lettre du 12 juillet 1671 (Wikisource). ↑
  8. TLFi, article « fier » (étymologie) : « Ca 1100 "farouche, terrible, redoutable" (Roland). Du lat. class. ferus "sauvage, farouche, cruel". » ↑
  9. Fr-Academic, article « Artaban » : liste des rois Artaban Ier à Artaban V, dynastie des Arsacides. ↑
  10. Le texte exact du Littré n’a pas pu être consulté directement. D’après des sources secondaires, l’entrée principale rattache l’expression à un roi des Parthes, et le Supplément mentionne Scudéry. Ces deux attributions sont contredites par le TLFi, l’Académie et Quitard. ↑
  11. Bob (languefrancaise.net) date la première attestation à 1688, dans L’esprit de la France et les maximes de Louis XIV (anonyme). L’ouvrage original n’a pas été consulté directement. ↑
  12. Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène IV (Wikisource). ↑
  13. Expressio (Reverso), article « Fier comme Artaban ». ↑
expression XVIIe siècle littérature étymologie