Une étymologie qui résiste aux spécialistes
« Tomber dans les pommes » signifie s’évanouir, perdre connaissance. Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) classe l’expression comme populaire[1]. Tout le monde la connaît, mais personne ne sait exactement d’où elle vient. Deux hypothèses principales se disputent la faveur des linguistes, et aucune n’est démontrée.
La piste des « pommes cuites »
La plus ancienne trace écrite d’une expression voisine remonte à 1830. Dans une lettre à sa mère, George Sand écrit : « je suis un peu dans les pommes cuites, comme vous verrez[2]. » Elle ne décrit pas un évanouissement : elle parle d’une grande fatigue, d’un épuisement physique. L’expression « être dans les pommes cuites » est probablement une amplification plaisante de « être cuit », qui avait déjà le même sens de fatigue extrême[3].
Paul de Kock emploie à son tour la formule dans son roman Cerisette : « Il faut profiter de sa belle jeunesse avant de tomber dans les pommes cuites[4]. »
Selon Alain Rey et Sophie Chantreau (Dictionnaire des expressions et locutions), cités par plusieurs sources secondaires, « tomber dans les pommes » serait un raccourcissement de « tomber dans les pommes cuites », avec un glissement de sens : de la fatigue à l’évanouissement[5]. Le TLFi enregistre « être dans les pommes cuites » mais ne fait pas explicitement le lien avec « tomber dans les pommes ». Et les deux expressions n’ont pas tout à fait le même sens : l’une désigne l’épuisement, l’autre la perte de connaissance.
La piste de « se pâmer »
En 1946, le linguiste Albert Dauzat a proposé une autre hypothèse : « pommes » serait une déformation de « pâmes », forme issue de « se pâmer » (s’évanouir)[6]. L’expression originale aurait été « tomber dans les pâmes », transformée par étymologie populaire en « tomber dans les pommes ».
Le verbe « se pâmer » est ancien. Il est attesté dès 1050 environ, dans la Vie de saint Alexis, sous la forme pasmede. Il vient d’un latin populaire spasmare, dérivé de spasmus (du grec spasmos, « spasme, convulsion »)[7]. Le substantif « pâmoison » apparaît dès 1100 dans la Chanson de Roland[8].
L’hypothèse est séduisante sur le plan phonétique : pâmes et pommes se ressemblent. Bernard Cerquiglini, cité par la RTBF, y voit une substitution paronymique (remplacement d’un mot rare par un mot courant de sonorité proche), favorisée par l’attraction de l’expression classique « tomber en pâmoison »[9].
Mais elle a un point faible de taille : la forme intermédiaire « tomber dans les pâmes » n’est attestée dans aucun texte. Le Wiktionnaire note qu’elle « paraît sollicitée pour les besoins de la cause »[10]. De plus, le verbe « se pâmer » n’était plus en usage courant depuis le XVe siècle, ce qui rend improbable une déformation populaire trois ou quatre siècles plus tard.
Comparaison des hypothèses
| « Pommes cuites » (Sand) | « Pâmes / pâmoison » (Dauzat) | |
|---|---|---|
| Principaux partisans | Rey et Chantreau | Dauzat, Cerquiglini |
| Point fort | Expression réellement attestée (1830) | Lien sémantique direct avec l’évanouissement |
| Point faible | Sens différent (fatigue, pas évanouissement) | Forme intermédiaire jamais attestée |
Les deux hypothèses ne sont pas nécessairement exclusives. Une influence croisée reste possible : « pommes cuites » a pu fournir le mot, et la proximité avec « pâmes / pâmoison » a pu renforcer l’association avec l’évanouissement.
Une datation elle aussi incertaine
Plusieurs sources secondaires datent la première attestation de « tomber dans les pommes » de 1889, mais la référence précise (titre de la publication, auteur) n’a pas été confirmée[11]. La plus ancienne citation fiable que donne le TLFi est celle d’Albert Camus, dans Requiem pour une nonne (1956) : « il se bourre d’alcool [...] et tombe dans les pommes[12]. » L’expression était donc bien installée dans la langue au milieu du XXe siècle, mais son trajet entre 1830 (« pommes cuites ») et 1956 reste mal documenté.
Comme « poser un lapin », autre expression du français familier dont l’étymologie fait débat, « tomber dans les pommes » illustre une réalité souvent occultée par les dictionnaires : beaucoup d’expressions courantes ont une origine obscure, et l’honnêteté consiste parfois à dire qu’on ne sait pas.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), articles « pomme », « se pâmer », « pâmoison ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine). Consulté le 2026-09-30 via CNRTL.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (en cours), article « pomme ».
- Rey, Alain, et Sophie Chantreau. Dictionnaire des expressions et locutions. Paris : Le Robert. Non consulté directement.
- Dauzat, Albert. La linguistique française, 1946, p. 257. Cité par le TLFi.
Notes et références
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « pomme » : « Pop. Tomber dans les pommes, perdre connaissance, s’évanouir. » ↑
- George Sand, Correspondance, t. I, 1830, p. 99. Cité par le TLFi, article « pomme ». ↑
- Hypothèse rapportée par plusieurs sources secondaires : Expressio (Reverso), Wiktionnaire, La langue française, Savour.eu. Aucune source éditoriale ne la confirme directement. ↑
- Paul de Kock, Cerisette (date de publication incertaine, entre 1850 et 1871). Cité par La langue française. ↑
- Alain Rey et Sophie Chantreau, Dictionnaire des expressions et locutions. Ouvrage non consulté directement ; cité par Savour.eu. ↑
- Albert Dauzat, cité par le TLFi (bibliographie de l’article « pomme » : Ling. fr., 1946, p. 257) et par plusieurs sources secondaires. ↑
- TLFi, article « se pâmer », section étymologie. Le contenu étymologique n’a pas pu être vérifié directement lors de la consultation ; l’information est néanmoins confirmée indirectement par l’article « pâmoison » du TLFi, qui indique « Dér. de pâmer ». ↑
- TLFi, article « pâmoison », section étymologie. ↑
- Bernard Cerquiglini, cité par la RTBF et Le Savais-Tu. ↑
- Wiktionnaire, article « tomber dans les pommes ». ↑
- L’attribution à Jules Vallès, que l’on trouve dans certaines sources, est chronologiquement impossible : Vallès est mort en 1885. ↑
- TLFi, article « pomme », section définition. Albert Camus, Requiem pour une nonne, 1956. ↑