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Expressions et proverbes

Pourquoi dit-on « poser un lapin » ?

L’expression « poser un lapin » vient de l’argot du XIXe siècle et désignait un client partant sans payer. Retour sur une origine plus crue qu’on ne croit.

En bref
Argot de la prostitution Au XIXe siècle, « poser un lapin » désignait un client partant sans payer une prostituée (Rigaud, 1881 ; Larchey, 1889).
Glissement de sens Le non-paiement est devenu le rendez-vous manqué : La Rue (1894) atteste les deux sens côte à côte.
Origine exacte incertaine Trois hypothèses concurrentes (lapin de foire, lapin de garenne, voyageur clandestin), aucune ne s’impose.

Une expression née dans l’argot de la prostitution

« Poser un lapin » signifie aujourd’hui ne pas se rendre à un rendez-vous, sans prévenir la personne qui attend. Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) la classe comme populaire. Mais l’expression n’a pas toujours eu ce sens anodin. Les dictionnaires d’argot du XIXe siècle convergent : le « lapin », à l’origine, c’était le client qui partait sans payer les faveurs d’une prostituée.

Cet article retrace les premières attestations, présente les hypothèses concurrentes et montre comment le sens a glissé du non-paiement au rendez-vous manqué.

Ce que disent les dictionnaires d’argot

Dès 1878-1879, André Gill emploie « faire cadeau d’un lapin » dans La Petite Lune (n° 13, p. 3) au sens de « ne pas payer ses faveurs » (TLFi, entrée « lapin »). Mais le premier lexicographe à enregistrer la formule exacte « poser un lapin » est Lucien Rigaud. Dans son Dictionnaire d’argot (1881), l’expression signifie « flouer une femme » et, plus largement, « mystifier, se moquer du pauvre monde ».

Lorédan Larchey précise en 1889, dans son Nouveau supplément du dictionnaire d’argot, que le « lapin » est « un galant quittant les filles sans payer le prix convenu ».

La Rue, dans son Dictionnaire d’argot de 1894, donne la définition la plus complète : « Abuser de la confiance d’une fille en oubliant de la payer, ou bien donner un rendez-vous galant à une femme et ne pas s’y rendre. » C’est la première attestation lexicographique du double sens : le non-paiement et le rendez-vous manqué.

En 1907, Hector France résume la chose dans son Dictionnaire de la langue verte : « Ne pas payer une femme galante » et « Promettre et ne pas tenir. »

Chronologie des attestations

Date Source Sens attesté
1694 Académie (1re éd.) « Celuy-là est de garenne » : se moquer d’une histoire invraisemblable
1783 Attestation lexicographique « Lapin » = voyageur clandestin, qui ne paie pas sa place
1878-79 Gill, La Petite Lune « Faire cadeau d’un lapin » = ne pas payer ses faveurs (TLFi)
1881 Rigaud, Dict. d’argot « Poser un lapin » = flouer une femme
1888 Daudet, L’Immortel Première attestation littéraire connue
1889 Larchey, Nouveau suppl. « Un galant quittant les filles sans payer »
1894 La Rue, Dict. d’argot Non-paiement ou rendez-vous manqué
1922 Larousse universel « Par extension, ne pas tenir un engagement »
1935 Académie (8e éd.) Expression absente ; seul « monter en lapin » figure
9e éd. Académie (en cours) « Ne pas venir à un rendez-vous »

L’Académie a longtemps ignoré l’expression. La 8e édition (1935) ne mentionne que « monter en lapin », c’est-à-dire voyager sur le marchepied d’une voiture sans payer. Il a fallu attendre la 9e édition, toujours en cours de publication, pour que « poser un lapin » entre dans le dictionnaire officiel.

Trois hypothèses concurrentes

Le lapin de foire

Larchey (1889) propose une image : le lapin placé sur les tourniquets des jeux de foire, « qui paraît facile à gagner et qu’on ne gagne jamais ». On « pose » quelqu’un comme le lapin de foire fait espérer le joueur. L’explication est ingénieuse, mais aucun autre lexicographe ne la reprend.

Le « lapin de garenne »

Dès 1694, l’Académie atteste l’expression « Celuy-là est de garenne », employée « prov. & bassement » pour se moquer d’un conte invraisemblable. Le lapin de garenne, plus gros que le lapin domestique, symboliserait l’exagération. L’hypothèse est séduisante, mais le passage de « histoire inventée » à « rendez-vous manqué » n’est documenté par aucun texte intermédiaire. Elle reste spéculative.

Le voyageur clandestin

Dès 1783, « lapin » désignait un voyageur en surnombre dans les voitures publiques, qui ne payait pas sa place. Le thème commun -- ne pas payer -- rapproche les deux emplois. Mais « monter en lapin » et « poser un lapin » sont deux expressions distinctes, et leur raccordement reste incertain.

Du non-paiement au rendez-vous manqué

Le glissement de sens s’est fait en deux étapes. D’abord, le « lapin » est un client qui s’esquive sans régler : c’est le sens de Rigaud (1881) et de Larchey (1889). Puis, par extension, le mot désigne celui qui ne vient tout simplement pas au rendez-vous convenu. La Rue (1894) atteste les deux sens côte à côte. Le verbe « poser », qui signifiait déjà « faire attendre » en argot (Delvau, 1883, selon Expressio), a sans doute facilité ce glissement : poser un lapin, c’est laisser quelqu’un « posé », planté là.

Dès 1888, Alphonse Daudet emploie l’expression dans L’Immortel au sens moderne : « après quinze ans d’un bonheur sans mélange, poser à sa duchesse un de ces lapins ». En 1903, Paul Léautaud écrit dans Le Petit Ami : « les lapins que mes amies m’y ont posés ». Au XXe siècle, le sens lié à la prostitution s’efface au profit du seul rendez-vous manqué. Le Larousse universel de 1922 enregistre cette généralisation : « par extension, ne pas tenir un engagement, une promesse. »

Ce qui reste incertain

On notera que l’argot de la prostitution, d’où naît l’expression, a aussi fourni au français d’autres emprunts venus de milieux marginaux, comme les mots d’origine romani qui ont suivi un chemin comparable : de l’argot du XIXe siècle au français familier contemporain.

Comme pour « tomber dans les pommes », autre expression du français familier dont l’étymologie fait débat, l’honnêteté impose de reconnaître qu’aucune hypothèse ne l’emporte de façon décisive.

Le TLFi (entrée « lapin ») confirme les datations des dictionnaires d’argot et ajoute une attestation antérieure à Rigaud : André Gill, La Petite Lune, n° 13, p. 3 (1878-79), pour la formule « faire cadeau d’un lapin ». Le mot lapin issu de lapereau par changement de suffixe a remplacé connin, qui se prêtait à des jeux de mots obscènes dès le XIIe siècle. Le Dictionnaire des expressions et locutions d’Alain Rey et Sophie Chantreau, qui traite probablement de cette expression, n’a pas été vérifié.

Bibliographie

  • Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition (1694), entrée « garenne ».
  • Dictionnaire de l’Académie française, 8e édition (1935), entrée « lapin ».
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (en cours), entrée « lapin ».
  • Rigaud, Lucien. Dictionnaire d’argot. Paris, 1881. Consulté via Argoji.net.
  • Larchey, Lorédan. Nouveau supplément du dictionnaire d’argot. Paris, 1889.
  • La Rue. Dictionnaire d’argot. Paris, 1894. Consulté via Argoji.net.
  • France, Hector. Dictionnaire de la langue verte. Paris, 1907. Consulté via Argoji.net.
  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi), entrée « lapin ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine). Consulté le 2026-09-30 via CNRTL.
  • Gill, André. La Petite Lune, n° 13, p. 3, 1878-1879. Cité par le TLFi.
  • Daudet, Alphonse. L’Immortel. Paris, 1888.
  • Léautaud, Paul. Le Petit Ami. Paris, 1903.
expression argot XIXe siècle étymologie français familier