Introduction
Pourquoi faut-il écrire « la lettre que j’ai écrite » mais « j’ai écrit la lettre » ? Cette règle d’accord du participe passé, qui exige de repérer le complément d’objet direct (le mot qui reçoit l’action du verbe) et de vérifier s’il précède le participe, est l’une des plus redoutées de la grammaire française. Son enseignement consommerait, selon une estimation souvent citée, plus de 80 heures sur l’ensemble de la scolarité[1]. Pourtant, à l’oral, l’accord est devenu presque entièrement inaudible : moins de 0,005 % des occurrences du participe passé présentent un accord perceptible à l’oreille[2].
On attribue souvent à Voltaire cette formule : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé. Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages. » La citation est probablement apocryphe : aucune source primaire n’a été retrouvée, et le linguiste Bernard Cerquiglini, qui l’a popularisée, a lui-même reconnu ne pas en identifier l’origine[3].
Mais la boutade dit quelque chose de vrai. L’accord du participe passé a bien un lien avec l’Italie, et son histoire est celle d’une règle qui n’a jamais fait l’unanimité. Cet article en retrace les étapes : de l’ancien français à la dernière proposition de réforme.
L’accord avant Marot : un usage variable
Contrairement à une idée répandue, l’accord du participe passé avec le complément d’objet direct n’a pas été inventé au XVIe siècle. En ancien français, le participe employé avec l’auxiliaire avoir s’accordait fréquemment avec le complément, surtout quand celui-ci se trouvait entre l’auxiliaire et le participe. On écrivait par exemple « j’ai lettres escrites »[4].
Cet accord n’était cependant pas systématique. Il tendait à disparaitre au pluriel et variait selon les textes et les régions. Surtout, il était perceptible à l’oral : jusqu’au XVIIIe siècle, les désinences du participe passé présentaient des oppositions de longueur vocalique audibles[4]. L’accord avait donc, à l’origine, une justification phonétique que le français moderne a perdue.
Marot et le modèle italien (1538)
En 1530, le grammairien anglais John Palsgrave publie Lesclarcissement de la langue francoyse, la première grammaire du français, destinée au public anglophone. Il y décrit déjà la règle d’accord du participe passé avec le complément antéposé[4].
Mais c’est le poète Clément Marot (1496-1544) qui donne à cette règle sa formulation la plus célèbre. En 1538, dans une épigramme intitulée « À ses disciples », il énonce en vers le principe : quand le complément précède le participe, celui-ci s’accorde ; quand il suit, le participe reste invariable[5]. Marot ancre sa leçon dans la tradition française en citant le titre d’une chanson du XVe siècle, M’amour vous ai donnée[4].
Pourquoi l’Italie ? Marot avait séjourné à la cour de Ferrare, où il s’était imprégné de la grammaire italienne[6]. Pour justifier sa règle, il invoque l’exemple de l’italien : Dio noi a fatti (« Dieu nous a faits »), où le participe s’accorde avec le complément antéposé[6]. Le prestige de l’italien, alors langue de culture dominante en Europe, donnait à l’argument un poids considérable.
Il faut cependant nuancer. Marot n’a pas « importé » l’accord d’Italie : cet accord existait déjà en français. Ce qu’il a formulé, c’est la règle de position — l’idée que l’accord dépend de la place du complément par rapport au participe — et il l’a légitimée en s’appuyant sur le modèle italien[4] [6].
Vaugelas et les remarqueurs : la codification (XVIIe siècle)
En 1647, Claude Favre de Vaugelas consacre un long développement au participe passé dans ses Remarques sur la langue françoise. Il y déclare : « En toute la Grammaire Françoise, il n’y a rien de plus important, ny de plus ignoré. »[7] Vaugelas confirme la règle de Marot — accord avec le complément antéposé — mais introduit des exceptions : pas d’accord quand le participe est suivi d’un attribut, d’un complément prépositionnel ou d’un infinitif[7].
En 1692, le père Dominique Bouhours affine ces exceptions dans ses Remarques nouvelles sur la langue françoise. Il propose un principe élégant : « le participe redevient indéclinable, étant suffisamment soutenu par ce qui suit »[8]. Autrement dit, quand un mot suit le participe et en complète le sens, l’accord devient superflu.
Mais déjà, des voix s’élèvent contre la règle elle-même. Dès 1681, Denis Vairasse d’Allais propose l’invariabilité totale du participe passé avec avoir, estimant qu’il n’y a « rien dans notre langue de plus contesté et de plus difficile à décider que cette question »[9]. En 1707, le grammairien François-Séraphin Régnier-Desmarais, dans sa Grammaire françoise, plaide lui aussi pour l’invariabilité[4]. Claude Buffier, en 1709, rejoint cette position[4]. Ces propositions restent sans effet.
L’école fige la règle (XIXe siècle)
La Nouvelle grammaire française de Noël et Chapsal, publiée en 1823, fixe de manière « pour ainsi dire intangible » les règles d’accord du participe passé telles qu’elles sont enseignées depuis[10]. L’ouvrage connait plus de quarante éditions. Il transforme l’accord du participe en exercice scolaire systématique, avec ses cas particuliers, ses pièges et ses exceptions.
Ils ont fourré des participes, tendu des embûches de pluriels équivoques, dans cette dictée qui arrive à n’avoir plus aucun sens, tant ils ont tortillé et hérissé toutes les phrases.
La dictée devient l’instrument central de l’enseignement de l’orthographe française. L’accord du participe passé y occupe une place de choix : c’est le piège par excellence, celui qui distingue les bons élèves des mauvais. Comme l’écrira le philosophe Emmanuel Mounier en 1946 : « Le Français adulte accorde les participes par une sorte de flair qu’il serait bien incapable de justifier. »[11]
Un siècle de tentatives de réforme
L’arrêté Leygues (1900-1901)
Le 31 juillet 1900, le ministre de l’Instruction publique Georges Leygues publie un arrêté tolérant l’invariabilité du participe passé avec avoir. Le texte est sans ambiguité : la règle « tombe en désuétude » et « il paraît inutile de s’obstiner à maintenir artificiellement une règle qui n’est qu’une cause d’embarras dans l’enseignement, qui ne sert à rien pour développer l’intelligence et qui rend très difficile l’étude du français aux étrangers »[12].
L’Académie française réagit vivement. Sous la pression d’une campagne de presse hostile, Leygues publie le 26 février 1901 un nouvel arrêté abrogeant le précédent. La tolérance est réduite aux cas où le participe est suivi d’un infinitif ou d’un autre participe[12].
Les rectifications de 1990
Les rectifications orthographiques de 1990 ne touchent qu’un seul cas : le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est rendu invariable, par alignement sur faire. On peut désormais écrire « elle s’est laissé mourir » sans accord[13]. C’est un pas minuscule, qui illustre à lui seul la résistance du système.
La proposition du CILF (2014)
En 2014, le Conseil international de la langue française (CILF) propose une réforme plus ambitieuse, ramenant les règles à trois principes simples[14] :
| Cas | Règle proposée |
|---|---|
| Seul ou avec être | Accord avec le sujet |
| Avec un verbe pronominal | Accord avec le sujet (plus besoin de chercher le COD) |
| Avec avoir | Toujours invariable |
Cette proposition est soutenue par l’Association québécoise des professeurs de français (depuis 2021), la Fédération internationale des professeurs de français et le Conseil de la langue française de Wallonie-Bruxelles[14]. En septembre 2018, deux anciens professeurs belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, publient dans Libération une tribune intitulée « Les crêpes que j’ai mangé », plaidant pour l’invariabilité avec avoir[2].
Et l’italien ?
L’ironie est souvent relevée : le français a emprunté à l’italien le modèle d’une règle que l’italien lui-même n’applique plus de manière systématique. Ce parallèle rejoint celui des accents diacritiques, autre héritage de la Renaissance italienne dans l’écriture française.
Mais le parallèle a ses limites. Le français n’a pas emprunté l’accord lui-même, qui existait déjà. Il a emprunté une justification : l’idée que la langue devait obéir à une règle de position, comme en italien. C’est cette justification, portée par le prestige de Marot et renforcée par Vaugelas, qui a donné à la règle son caractère obligatoire.
Pourquoi la règle résiste
L’accord du participe passé est aujourd’hui presque entièrement inaudible. Seuls environ 70 verbes, sur les milliers que compte le français, produisent un accord perceptible à l’oreille (comme fait/faite, pris/prise, écrit/écrite)[2]. La règle ne remplit plus sa fonction originelle, qui était de refléter à l’écrit une distinction audible.
Pourtant, chaque tentative de simplification se heurte à la même résistance. L’arrêté Leygues a été retiré en sept mois. Les rectifications de 1990 n’ont touché qu’un verbe. La proposition du CILF, vieille de plus de dix ans, n’a pas été adoptée. L’accord du participe passé, comme d’autres particularités de l’orthographe française, est devenu un marqueur identitaire autant qu’une règle de grammaire. Sa maitrise signale une appartenance culturelle, et sa simplification est perçue par certains comme un appauvrissement.
L’histoire de cette règle illustre un phénomène plus large, bien visible dans l’évolution du latin au français : les langues changent continuellement à l’oral, mais l’écrit, une fois codifié, résiste au changement avec une force considérable.
Bibliographie
- Académie française. Rectifications de l’orthographe, Journal officiel, 6 décembre 1990.
- Bastin, Jean. Le Participe passé dans la langue française et son histoire, Saint-Pétersbourg, 1880.
- Bertrand, Magali Cécile. « Les règles d’accord du participe passé : des zombies chimériques ? », Le Tract des linguistes, 2018.
- CCDMD. « Éclairage historique sur l’accord du participe passé : les tribulations d’une règle culte qui ne parvient pas à évoluer. » Correspondance.
- CNRTL / TLFi : articles « participe », « accord ».
- Désilets, Mario. « Le participe passé : hier, aujourd’hui et demain. » Correspondance, CCDMD.
- Dubeau, Virginie. Entretien, La Langue française.
- Guichet du Savoir (BM de Lyon). « Voltaire, Marot et le participe passé. »
- Université de Sherbrooke. « La réforme du participe passé. »
Notes et références
- Chiffre souvent cité, notamment par l’Université de Sherbrooke. La source primaire exacte n’a pas été identifiée. ↑
- Bertrand, Magali Cécile. « Les règles d’accord du participe passé : des zombies chimériques ? », Le Tract des linguistes, 2018. ↑
- Guichet du Savoir (BM de Lyon). « Voltaire, Marot et le participe passé. » ↑
- CCDMD. « Éclairage historique sur l’accord du participe passé. » Correspondance. ↑
- Texte modernisé d’après le CCDMD, Correspondance. ↑
- Carnet Hypothèses, « L’affaire belge de l’accord du participe passé avec avoir », plateforme OpenEdition. ↑
- Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, 1647. Citation vérifiée par concordance entre quatre sources indépendantes (CCDMD, Désilets, Wikipédia, Hypothèses). ↑
- Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue françoise, 1692, cité par le CCDMD. ↑
- Vairasse d’Allais, 1681, cité par le CCDMD. ↑
- Dubeau, Virginie, entretien, La Langue française ; Wikipédia, « Accord du participe passé en français ». ↑
- Mounier, Emmanuel, Traité du caractère, 1946, cité par le TLFi, article « participe ». ↑
- CCDMD, « Éclairage historique sur l’accord du participe passé » ; Wikipédia, « Accord du participe passé en français ». ↑
- Académie française, Rectifications de l’orthographe, Journal officiel, 6 décembre 1990. ↑
- Université de Sherbrooke, « La réforme du participe passé » ; CCDMD, Désilets. ↑