À l’oral, oui : il est déjà mort. Plus personne ne dit « je voulais qu’il vînt » dans une conversation. Selon la linguiste Kirsten Jeppesen Kragh, de l’université de Copenhague, on n’en trouve plus de traces dans la langue parlée après le début du XXe siècle[1]. À l’écrit, en revanche, l’imparfait du subjonctif existe encore. Il recule devant le présent du subjonctif, mais l’Académie française le réclame toujours dans une « langue surveillée »[2].
Cet article explique d’abord ce qu’est ce temps et d’où il vient. Il décrit ensuite la règle qui l’imposait, la concordance des temps, puis les deux textes officiels qui ont toléré son remplacement, en 1901 et en 1976. Il se termine par un regard sur l’italien et l’espagnol, et par la question que se posent les linguistes : disparition, ou changement de rôle ?
Quatre formes à l’écrit, deux à l’oral
Le subjonctif est un mode du verbe. Un mode regroupe des formes verbales qui présentent l’action d’une certaine manière : l’indicatif (« il vient »), le subjonctif (« qu’il vienne »), l’impératif (« viens »). Le subjonctif apparaît surtout dans des propositions subordonnées, c’est-à-dire des propositions qui dépendent d’un verbe principal : « je veux qu’il vienne ».
Le Dictionnaire de l’Académie définit l’imparfait du subjonctif comme le temps qu’on emploie quand le fait est « contemporain ou postérieur au fait passé » exprimé dans la principale. Ses exemples : « Je tenais à ce que nous fussions bien placés » ; « Je doutais qu’il rentrât si tôt »[2].
La linguiste Joëlle Gardes-Tamine résume la situation actuelle par un contraste. À l’écrit, le subjonctif compte quatre formes : le présent, l’imparfait et leurs deux formes composées (passé et plus-que-parfait). À l’oral, il n’en reste que deux : « que nous chantions » et « que nous ayons chanté ». Elle range aussi dans « une langue écrite très soutenue » certains emplois du subjonctif en proposition indépendante, en dehors des formules figées : le souhait à l’imparfait, ou le plus-que-parfait de « qui l’eût cru ! »[3].
Un fils du plus-que-parfait latin
Le nom d’« imparfait » est trompeur. Cette forme ne vient pas de l’imparfait latin. Elle continue le plus-que-parfait du subjonctif latin, du type amavissem. Le grammairien Joseph Anglade l’expose en 1931 : amavissem est « devenu amassem, que j’aimasse » ; cantavissem a donné cantassem, « que je chantasse »[5]. L’Académie française le dit à sa manière : les terminaisons en -sse lui viennent de « son vrai père », le plus-que-parfait latin[6].
| Latin classique | Forme contractée (selon Anglade) | Français |
|---|---|---|
| amavissem | amassem | que j’aimasse |
| cantavissem | cantassem | que je chantasse |
La forme latine amavissem est bâtie sur le même thème que le parfait latin amavi, d’où vient le passé simple français[5]. En français, les deux formes restent visiblement apparentées : « il chanta » et « qu’il chantât », « il fit » et « qu’il fît », « il fut » et « qu’il fût ». Une question se pose alors. Le recul du passé simple a-t-il entraîné celui de l’imparfait du subjonctif, qui lui ressemble tant ? L’idée est plausible, mais aucune des sources réunies pour cet article ne l’établit.
Le latin lui-même avait déjà connu des glissements. Dès le latin, l’imparfait de l’indicatif s’est introduit dans les phrases hypothétiques en si. Selon le résumé d’un article d’Adeline Patard et Walter De Mulder, cette introduction est « étroitement liée à l’érosion sémantique des formes subjonctives ». Les mêmes auteurs relèvent que ces emplois hypothétiques de l’imparfait de l’indicatif (« si j’avais ») existent dès l’ancien français[7].
La concordance des temps
La concordance des temps est la règle qui accorde le temps du verbe subordonné avec celui du verbe principal. Avec une principale au présent, on emploie le présent du subjonctif : « je veux qu’il vienne ». Avec une principale au passé, la règle classique demande l’imparfait du subjonctif : « je voulais qu’il vînt ».
L’Office québécois de la langue française (OQLF) présente cette règle avec prudence. Après une principale au passé, le verbe subordonné se met « en principe » à l’imparfait du subjonctif. Mais il est « admis » d’employer le présent ou le passé du subjonctif[8]. Son exemple : « La direction avait souhaité que le personnel fût (ou : soit) informé régulièrement ».
L’Académie maintient une position plus stricte dans son dictionnaire. Selon elle, l’imparfait du subjonctif « doit être utilisé lorsque, dans une langue surveillée, on a souci de respecter la concordance des temps »[2].
1901 et 1976 : l’école tolère le présent
Dans une chronique de 2015, l’Académie écrit que « 1901 et 1976 furent des années terribles pour l’imparfait du subjonctif »[9]. Ces deux années correspondent à des arrêtés de tolérance. Une tolérance est ici une autorisation officielle, destinée à l’enseignement, d’admettre une forme différente de celle qu’exige la règle.
Le premier texte est l’arrêté du 26 février 1901, dit arrêté Leygues[10]. Il est surtout connu pour ses tolérances sur l’accord du participe passé. Il visait aussi le subjonctif, mais dans un seul cas : quand la principale est au conditionnel présent. Le second texte, publié au Bulletin officiel de l’Éducation nationale le 28 décembre 1976, étend la tolérance aux subordonnées qui dépendent d’un verbe au passé[9].
| Texte | Verbe principal | Exemple officiel |
|---|---|---|
| Arrêté du 26 février 1901 | au conditionnel présent | « Il faudrait qu’il vienne ou qu’il vînt. » |
| Texte paru au BOEN le 28 décembre 1976 | à un temps du passé | « j’avais souhaité qu’il vînt ou qu’il vienne sans tarder » |
La différence compte. En 1901, la tolérance reste étroite. Il faut attendre 1976 pour que le présent soit admis dans le cas le plus courant, celui d’une principale au passé.
Des formes qui font sourire
Une partie du discrédit de l’imparfait du subjonctif tient à sa sonorité. L’Académie elle-même s’en amuse. Elle compare ses terminaisons en -sse, -ssions, -ssiez, -ssent à une « protubérance encombrante », semblable au nez de Cyrano[6].
La même chronique cite deux auteurs qui ont joué de cet effet. Chez Rabelais, on lit : « A quoy répondit qu’ils égorgetassent ceux qui étaient portez par terre ». Chez Trenet : « Pour que les cracheurs crachassent comme il se doit »[9]. L’Académie y voit un « caractère euphémistique » : la forme fait passer « pour d’innocentes gamineries les scènes les plus violentes »[9].
Le « conditionnel passé deuxième forme »
Le plus-que-parfait du subjonctif (« qu’il eût chanté ») est la forme composée de l’imparfait. Il est lui aussi absent de l’oral, selon la description de Gardes-Tamine[3]. Il possède en outre un emploi particulier dans la langue littéraire. Dans les phrases hypothétiques, il peut remplacer le conditionnel passé. L’OQLF donne cet exemple : « Si le film eût été plus court […], il eût probablement été moins bon »[11].
Cet emploi explique un ancien nom de la grammaire scolaire : « conditionnel passé deuxième forme ». Selon l’OQLF, la majorité des grammairiens rejettent aujourd’hui cette appellation, qui « prête inutilement à confusion »[11].
Et chez les voisins romans ?
En italien, le subjonctif (congiuntivo) compte quatre temps, dont un imparfait. Il continue directement, selon le linguiste Michele Prandi, le subjonctif latin[12]. La concordance des temps y reste vivante : le subjonctif imparfait s’emploie après un verbe principal au passé. L’italien l’utilise même après un présent pour marquer qu’un fait est antérieur : penso che fosse a scuola, « je pense qu’il était à l’école »[13]. L’italien connaît pourtant, lui aussi, un débat sur la « mort du subjonctif ». Mais ce débat porte sur autre chose : le remplacement du subjonctif par l’indicatif, dans un registre plus familier[12].
L’espagnol possède deux formes d’imparfait du subjonctif : cantara et cantase. Selon le linguiste Wiaczesław Nowikow, la forme cantara vient du plus-que-parfait de l’indicatif latin cantaveram. Elle est devenue avec le temps une simple variante de cantase : les deux ont aujourd’hui la même valeur grammaticale[14]. Le cas espagnol montre qu’une forme verbale peut aussi changer de mode : une ancienne forme de l’indicatif y est devenue un subjonctif.
Mort ou changement de rôle ?
Kirsten Jeppesen Kragh a consacré à la question une monographie, publiée en 2010 à Copenhague par Museum Tusculanum Press : Le remplacement de l’imparfait du subjonctif par le présent du subjonctif considéré dans une perspective de grammaticalisation[15]. La grammaticalisation désigne le processus par lequel une forme acquiert une fonction grammaticale. La perte d’une telle fonction relève, à l’inverse, de la dégrammaticalisation.
Selon Kragh, l’imparfait du subjonctif subsiste à l’écrit, mais il y est « constamment menacé » par le présent. Surtout, il a perdu sa fonction temporelle : il ne sert plus à situer un fait dans le passé. Sa fonction se réduit à une indication de style, une sorte de valeur expressive. Le présent du subjonctif devient, lui, la forme ordinaire, même dans les contextes passés[1]. Kragh parle à ce propos de « dégrammaticalisation ».
Ce diagnostic rejoint celui que la linguiste Emmanuelle Labeau propose pour le passé simple : un temps toujours employé, mais qui pourrait être en train de devenir un marqueur de style[16]. Écrire « qu’il vînt » n’est plus une obligation grammaticale. C’est un choix, qui signale un registre soutenu ou un effet voulu. L’Académie défend ce choix, l’OQLF l’admet comme norme « en principe », et l’école tolère son remplacement depuis 1976. Sur le rôle de ces institutions dans la définition de la norme, on peut lire Langue et pouvoir : qui décide ce qui est « correct » ? et l’article consacré à l’Académie française.
L’imparfait du subjonctif n’est donc pas tout à fait mort. Il a quitté la conversation il y a plus d’un siècle. Il a perdu son rôle de temps. Mais il vit encore dans les livres, comme un costume qu’on ne porte plus que pour les grandes occasions.
Bibliographie
- Académie française, « L’imparfait du subjonctif », rubrique « Bonheurs & surprises », 4 juin 2015 ; même texte dans « Dire, ne pas dire ».
- Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « imparfait ».
- Anglade, Joseph, Grammaire élémentaire de l’ancien français, Armand Colin, 1931, chapitre 4. Wikisource
- CCDMD, « Éclairage historique sur l’accord du participe passé : les tribulations d’une règle culte qui ne parvient pas à évoluer », Correspondance.
- Cimaglia, Riccardo, « concordanza dei tempi/) », Enciclopedia dell’Italiano, Treccani, 2010.
- CNRTL, TLFi, « subjonctif », étymologie.
- Gardes-Tamine, Joëlle, « Introduction à la syntaxe (suite) : Les modes », L’Information grammaticale, n° 36, 1988, p. 36-39. Persée
- Kasstan, Jonathan R., compte rendu de K. J. Kragh, Le remplacement de l’imparfait du subjonctif par le présent du subjonctif considéré dans une perspective de grammaticalisation, Journal of French Language Studies, 23-3, 2013, p. 456-457. Cambridge Core
- Kragh, Kirsten Jeppesen, « The superseding of imperfect subjunctive by the present subjunctive in modern French », communication, Bergen, 15 juin 2005. Université de Copenhague
- Kragh, Kirsten Jeppesen, Le remplacement de l’imparfait du subjonctif par le présent du subjonctif considéré dans une perspective de grammaticalisation, Copenhague, Museum Tusculanum Press, coll. « Études romanes » 60, 2010.
- Labeau, Emmanuelle, The Decline of the French Passé Simple, Brill, 2022. Aston University
- Nowikow, Wiaczesław, « Sobre la subjuntivización diacrónica de la forma castellana en -ra », Studia Iberystyczne, 19, 2020.
- Office québécois de la langue française, « Principes de la correspondance des temps », Vitrine linguistique.
- Office québécois de la langue française, « Conditionnel passé et plus-que-parfait du subjonctif », Vitrine linguistique.
- Patard, Adeline, et Walter De Mulder, « Aux origines des emplois modaux de l’imparfait. Le cas de l’emploi hypothétique et de l’emploi contrefactuel », Langages, n° 193, 2014, p. 33-47.
- Prandi, Michele, « congiuntivo/) », Enciclopedia dell’Italiano, Treccani, 2010.
- Règlement genevois du 10 décembre 1901 sur la simplification de l’enseignement de la syntaxe française, reproduit par le site CEFAN, Université Laval.
Notes et références
- Kirsten Jeppesen Kragh, « The superseding of imperfect subjunctive by the present subjunctive in modern French », communication, Bergen, 15 juin 2005 (résumé, université de Copenhague). ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « imparfait ». ↑
- Joëlle Gardes-Tamine, « Introduction à la syntaxe (suite) : Les modes », L’Information grammaticale, n° 36, 1988, p. 36-39. ↑
- TLFi (CNRTL), article « subjonctif », partie étymologique. ↑
- Joseph Anglade, Grammaire élémentaire de l’ancien français, Armand Colin, 1931, chapitre 4. ↑
- Académie française, « L’imparfait du subjonctif », « Bonheurs & surprises », 4 juin 2015. ↑
- Adeline Patard et Walter De Mulder, « Aux origines des emplois modaux de l’imparfait », Langages, n° 193, 2014 (résumé seul consulté). ↑
- OQLF, « Principes de la correspondance des temps », Vitrine linguistique. ↑
- Académie française, « L’imparfait du subjonctif », « Bonheurs & surprises », 4 juin 2015, repris dans « Dire, ne pas dire ». ↑
- La date du 26 février 1901 est donnée par le règlement genevois du 10 décembre 1901, qui reprend l’arrêté français et cite la même tolérance, par le CCDMD et par la chronique de l’Académie française du 4 juin 2015. Seule la reprise de cette chronique dans « Dire, ne pas dire » écrit « le 21 février ». Le texte original du Journal officiel n’a pas été consulté. ↑
- OQLF, « Conditionnel passé et plus-que-parfait du subjonctif », Vitrine linguistique. ↑
- Michele Prandi, « congiuntivo », Enciclopedia dell’Italiano, Treccani, 2010. ↑
- Riccardo Cimaglia, « concordanza dei tempi », Enciclopedia dell’Italiano, Treccani, 2010. ↑
- Wiaczesław Nowikow, « Sobre la subjuntivización diacrónica de la forma castellana en -ra », Studia Iberystyczne, 19, 2020 (résumé). ↑
- Kirsten Jeppesen Kragh, Le remplacement de l’imparfait du subjonctif par le présent du subjonctif considéré dans une perspective de grammaticalisation, Museum Tusculanum Press, 2010 ; références d’après le compte rendu de Jonathan R. Kasstan, Journal of French Language Studies, 2013. ↑
- Emmanuelle Labeau, The Decline of the French Passé Simple, Brill, 2022 (résumé de l’éditeur : « may be evolving into a stylistic marker »). ↑
