Le pas de « je ne sais pas » est le même mot que le pas du marcheur. Au Moyen Âge, il servait à renforcer la vraie négation, le petit mot ne, venu du latin non. L’idée était de nier en disant « pas même un pas », comme on niait par « pas même une goutte » ou « pas même une miette ». Peu à peu, pas a perdu son sens d’enjambée et il est devenu lui-même la marque de la négation. Aujourd’hui, à l’oral, c’est le ne qui tend à disparaître : « je sais pas ».
Cet article suit cette histoire dans l’ordre. Il part du latin non et des premiers textes en français. Il présente ensuite les mots de petite quantité qui ont renforcé ne, puis la victoire de pas sur ses concurrents. Il décrit enfin le schéma général proposé par le linguiste Otto Jespersen en 1917, et ce que les enquêtes récentes disent du ne à l’oral.
Du latin non au ne médiéval
La négation de départ est le latin non. Placé devant le verbe, il était prononcé sans accent propre et s’appuyait sur le mot suivant. Les linguistes appellent proclitique un mot qui se comporte ainsi. Dans cette position faible, selon le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), non s’est affaibli en nen, puis réduit à ne devant une consonne[1].
Les plus anciens textes en français montrent ces étapes. Les serments de Strasbourg, en 842, emploient encore non devant consonne : « si jo returnar non l’int pois » (« si je ne puis l’en détourner »)[1]. La Séquence de sainte Eulalie, en 881, emploie aussi non : « Niule cose non la pouret omque pleier » (« rien ne put jamais la faire plier »)[1]. Le Jonas, texte de la première moitié du Xe siècle, présente ne devant consonne[1]. Vers 1050, la Vie de saint Alexis emploie nen devant voyelle : « An ices[t] secle nen at parfit’amor » (« en ce siècle il n’y a pas d’amour parfait »)[1].
Ce passage du latin au français est décrit plus largement dans l’article Du latin au français.
Pas, point, mie, goutte : des noms de petites quantités
Le ne médiéval est un mot court et peu accentué. Très tôt, selon le TLFi, on l’a renforcé « par besoin d’expressivité » avec des noms qui désignent « une quantité minime »[1]. Le TLFi en cite plusieurs : goutte, mie, mot, nient (devenu néant), pas, point et rien[1]. Ces groupes sont devenus des négations composées. Le nom y a perdu son sens d’origine pour servir d’appui à la négation[1].
Le tableau suivant réunit les quatre principaux renforçants. La date indique la première attestation dans une phrase négative selon le TLFi.
| Renforçant | Étymon latin | Sens premier | Première attestation négative |
|---|---|---|---|
| pas | passus « pas, empreinte, mesure de longueur »[2] | pas, enjambée | ne… pas, Chanson de Roland, vers 1100[3] |
| mie | mica « parcelle, miette »[5] | miette | ne… mie, Chanson de Roland, vers 1100[5] |
| point | (nom point) | « petite parcelle d’étendue ou de temps »[4] | Voyage de saint Brendan, début du XIIe siècle ; no… pont, Sponsus, première moitié du XIIe siècle[4] |
| goutte | gutta « goutte d’un liquide, petite partie »[6] | goutte | ne [veoir] gote « ne rien voir », Eneas, vers 1160[6] |
Le latin passus est lui-même tiré du verbe pandere, « étendre, déployer ». Le TLFi précise qu’il désignait proprement « l’écartement des jambes »[2].
Certains renforçants semblent d’abord liés à un type de verbe. Le TLFi note que pas s’employait d’abord avec des verbes de mouvement[3]. Goutte s’employait surtout avec veoir et oïr, c’est-à-dire « voir » et « entendre »[6]. On ne fait pas un pas, on ne voit pas une goutte, on ne mange pas une miette. Ce rapprochement est une lecture des notices du TLFi, qui les mettent en parallèle : mie y est glosé littéralement « ne… pas une miette, pas une parcelle », avec un renvoi à goutte, pas et point[5].
La victoire de pas
Pendant plusieurs siècles, ces renforçants ont coexisté. Puis l’un d’eux s’est généralisé. Selon le TLFi, pas a éliminé depuis le XVIe siècle son principal concurrent, mie[3].
Un témoin de ce recul date de 1671. Cette année-là, le dictionnaire de Pomey qualifie mie de « vieux mot »[5]. Le mot n’a pourtant pas disparu partout. Le TLFi indique, d’après le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW), qu’il reste vivant dans de nombreux parlers[5].
Pas sans ne : un emploi ancien
L’emploi de pas sans ne n’est pas une nouveauté, comme le montre le TLFi. Dès la partie du Roman de la Rose écrite par Jean de Meun, entre 1269 et 1278, pas apparaît sans ne dans des phrases interrogatives[3].
D’autres emplois suivent. Molière fait dire à un personnage de Dépit amoureux, en 1656 : « Vous êtes donc facile à contenter ? Pas tant »[3]. Diderot écrit en 1770, dans une lettre à S. Volland, « pas heureux », avec pas devant un adjectif[3]. La tournure « pas vrai ? » est attestée en 1779-1780 chez Mme de Genlis[3]. Le TLFi ajoute que l’ellipse de ne « est très fréquente dans la langue familière »[3].
Dans ces exemples, il n’y a souvent pas de verbe : « pas tant », « pas heureux ». L’Office québécois de la langue française (OQLF) juge d’ailleurs pas seul correct dans les phrases non verbales[11].
- Serments de Strasbourg : non devant consonne[1].
- Séquence de sainte Eulalie : non[1].
- Xe siècleJonas : ne devant consonne[1].
- v. Vie de saint Alexis : nen devant voyelle[1].
- v.
- 1269–1278Jean de Meun, Roman de la Rose : pas sans ne dans des interrogatives[3].
- XVIe sièclePas élimine mie[3].
- Pomey qualifie mie de « vieux mot »[5].
- Otto Jespersen décrit le cycle de la négation[7].
- Nouveau corpus enregistré au même endroit[10].
Sources : TLFi ; Jespersen (1917) ; Ashby (2001).
Le cycle de Jespersen
En 1917, Otto Jespersen publie à Copenhague Negation in English and Other Languages[7]. Il y décrit une tendance qu’il observe dans plusieurs langues. Selon lui, « the original negative adverb is first weakened, then found insufficient and therefore strengthened, generally through some additional word » : l’adverbe négatif originel est d’abord affaibli, puis jugé insuffisant et donc renforcé, en général par un mot supplémentaire[7]. Ce mot ajouté peut à son tour être senti comme la vraie négation, et subir la même évolution[7]. Jespersen avance une cause : l’adverbe négatif est souvent faiblement accentué[7].
Ce schéma est aujourd’hui appelé « cycle de Jespersen ». Selon Wikipédia, l’expression vient du linguiste suédois Östen Dahl, dans un article de 1979[8].
Jespersen illustre le cycle par le français, en cinq étapes[7].
| Étape | Forme citée par Jespersen | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| 1 | latin ne dico | négation simple ne |
| 2 | latin non dico | ne, jugé trop faible, est renforcé ; selon Jespersen, non vient de ne + oenum « une chose » |
| 3 | ancien français jeo ne di | non s’est affaibli en ne |
| 4 | je ne dis pas (« ou plutôt je n' dis pas ») | ne est renforcé par mie « une miette », point « un point » ou pas « un pas » |
| 5 | je dis pas | ne disparaît : stade « provisoirement final » du français parlé courant |
L’analyse de l’étape 2 est celle de Jespersen. Le TLFi, lui, part de non sans remonter plus haut[1]. Elle ferait du latin un premier tour du cycle. Jespersen relève aussi des survivances littéraires de ne employé seul : je ne sais, je ne saurais le dire, je ne peux, n’importe[7].
Le ne à l’oral aujourd’hui
La norme écrite demande les deux éléments, ne et pas. À l’oral, le ne tombe souvent. Le linguiste William J. Ashby a étudié ce phénomène à Tours. Dans un article de 1981, il analyse l’emploi de ne chez 37 locuteurs de la région[9]. Il montre que la présence de ne dépend de facteurs linguistiques, stylistiques et sociaux[9]. Selon lui, l’histoire de la langue et ses données suggèrent que ne est en train de disparaître[9]. Selon lui, ce changement pourrait dépendre d’un autre, encore inachevé : la fusion du pronom sujet et du verbe[9].
Les enregistrements étudiés en 1981 (le corpus, c’est-à-dire l’ensemble des données réunies pour l’enquête) dataient de 1976. Les jeunes y omettaient le ne bien plus souvent que leurs aînés[10]. Ce résultat peut s’interpréter de deux façons. Soit la langue change, et les jeunes garderont leur usage en vieillissant. Soit il s’agit d’un effet d’âge : on omettrait le ne jeune et on le reprendrait plus tard. Ashby reprend pour ce second cas la notion d’age grading, qu’il traduit par « effet de génération », d’après le sociolinguiste William Labov (1994)[10].
Pour trancher, Ashby compare le corpus de 1976 à un nouveau corpus enregistré au même endroit en 1995[10]. La comparaison des deux corpus, à près de vingt ans d’écart, montre que la chute du ne s’est accélérée[10]. Ce résultat appuie l’hypothèse d’un changement en cours[10]. D’autres enquêtes chiffrent ce recul ; leurs résultats ne sont pas repris ici, faute d’avoir pu être consultés directement.
Certaines institutions normatives prennent acte de cet usage. L’OQLF écrit ainsi qu’à l’oral, pas est « correctement employé seul » dans certains contextes[11]. Il ajoute que l’omission de ne, fréquente à l’oral, est « déconseillée à l’écrit »[11]. Pour l’OQLF, la recommandation dépend donc du canal : l’oral ou l’écrit. Sur le jugement porté sur la langue des jeunes, voir Les jeunes parlent-ils mal ? ; sur le français du Québec, voir Le français du Québec.
Une évolution parmi d’autres
La négation n’est pas le seul point de grammaire où l’usage a changé au fil des siècles. Sur d’autres évolutions, voir les articles consacrés au passé simple, à l’imparfait du subjonctif et aux mots genre, en mode et du coup.
Le cas de la négation a une particularité. Il permet de suivre un même mécanisme sur plus de mille ans, du latin non au « je sais pas » d’aujourd’hui. Le pas qui porte désormais la négation était, au départ, un simple renfort. Le ne qui s’efface était, au départ, la négation elle-même.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), ATILF-CNRS, notices étymologiques : ne, pas (nom), pas (adverbe), point (adverbe), mie (nom), mie (adverbe), goutte, consultées le 23 octobre 2026.
- Otto Jespersen, Negation in English and Other Languages, Copenhague, Andr. Fred. Høst & Søn, 1917 (Det Kgl. Danske Videnskabernes Selskab, Historisk-filologiske Meddelelser, I, 5), texte numérisé sur Internet Archive.
- William J. Ashby, « The Loss of the Negative Particle ne in French: A Syntactic Change in Progress », Language, 57 (3), 1981 (résumé consulté).
- William J. Ashby, « Un nouveau regard sur la chute du ne en français parlé tourangeau : s’agit-il d’un changement en cours ? », Journal of French Language Studies, 11 (1), 2001, p. 1-22 (résumé consulté).
- Office québécois de la langue française, Banque de dépannage linguistique, « Emploi de pas seul » et « Constructions avec un ne explétif ».
- Wikipédia (en anglais), « Jespersen’s cycle », consulté le 23 octobre 2026 (pour l’attribution de l’expression seulement).
Notes et références
- TLFi, étymologie de ne (adverbe), qui renvoie à G. Moignet, Grammaire de l’ancien français, et à Ph. Ménard, Syntaxe de l’ancien français, § 290. Les traductions des citations en ancien français sont proposées par la rédaction. ↑
- TLFi, étymologie de pas (nom masculin). ↑
- TLFi, étymologie de pas (adverbe de négation). ↑
- TLFi, étymologie de point (adverbe). ↑
- TLFi, étymologies de mie (nom et adverbe) ; le TLFi renvoie au FEW, t. 6, 2, p. 73a. ↑
- TLFi, étymologie de goutte. ↑
- Otto Jespersen, Negation in English and Other Languages, 1917, chapitre I, « General Tendencies ». ↑
- Wikipédia (en), « Jespersen’s cycle », qui cite Östen Dahl, « Typology of sentence negation », Linguistics, 17, 1979 ; attribution non vérifiée dans une source éditoriale. ↑
- William J. Ashby, « The Loss of the Negative Particle ne in French », Language, 1981, résumé. ↑
- William J. Ashby, « Un nouveau regard sur la chute du ne en français parlé tourangeau », Journal of French Language Studies, 2001, résumé. ↑
- OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Emploi de pas seul ». ↑
- OQLF, Banque de dépannage linguistique, « Constructions avec un ne explétif ». ↑
