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Langues régionales et francophonie

Le picard et le ch’ti : une langue, deux noms

Le picard n’est pas du français déformé : c’est une langue romane à part entière, avec sa grammaire, sa littérature médiévale et ses deux noms.

En bref
Une langue romane, pas un patois Le picard est une langue d’oïl issue du latin, distincte du français par sa phonétique, sa grammaire et son histoire. Glottolog le classe comme langue à part entière (glottocode pica1241).
Deux noms, une seule langue Le mot « picard » est attesté depuis le XIIe siècle ; « ch’timi » est attesté avant 1914 dans l’argot militaire et s’est répandu dans les tranchées. Les deux désignent la même langue, mais « ch’ti » renvoie plus précisément aux variétés du Nord-Pas-de-Calais.
Une langue en danger Environ 700 000 locuteurs en 1998 selon l’UNESCO, la grande majorité âgés de plus de 65 ans. L’enseignement du picard dans les écoles n’est autorisé que depuis 2021.

Introduction

Le ch’ti et le picard, est-ce la même chose ? Oui. Le picard est une langue romane issue du latin, parlée dans le nord de la France et dans l’ouest du Hainaut belge. Le ch’ti en est une variété régionale, celle du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais et de la métropole lilloise[1]. Les deux mots désignent une seule langue, avec ses treize sous-variétés dialectales : amiénois, artésien, boulonnais, calaisien, cambrésien, ch’timi, hainaut, lillois, ponthieu, rouchi, santerre, vermandois et vimeu[2].

Ce n’est pas du français déformé, ni un accent amusant. C’est une langue à part entière, dotée de traits phonétiques propres, d’une grammaire distincte et d’une riche tradition littéraire médiévale. Le rapport Cerquiglini (1999), qui a recensé les langues de France pour le ministère de l’Éducation nationale, le dit sans ambiguïté : « l’écart n’a cessé de se creuser entre le français et les variétés de la langue d’oïl »[3]. Le picard figure dans sa liste aux côtés du wallon, du normand et du gallo.

Cet article retrace l’histoire de cette langue, explique ce qui la distingue du français, et éclaire l’origine de ses deux noms.

Une langue d’oïl, pas un dialecte du français

La classification

Le picard appartient à la famille des langues d’oïl, ces langues romanes issues du latin populaire qui se sont développées au nord de la Loire. Glottolog, la base de référence en classification des langues, le classe comme « Spoken L1 Language » — une langue maternelle à part entière, et non un dialecte du français[4]. Son code est pica1241.

Le français, lui aussi, est une langue d’oïl. Il descend du francien, la variété parlée en Île-de-France. Picard et français sont donc des langues soeurs : elles partagent un même ancêtre latin, mais ont évolué différemment. Le linguiste Jean-Michel Eloy a proposé en 1999 le concept de « langue collatérale » pour décrire cette relation : une variété dont la divergence d’avec la langue dominante est relativement récente et qui entretient avec elle une relation dynamique[5].

Ce qui distingue le picard du français

La différence la plus frappante entre le picard et le français tient à la palatalisation, c’est-à-dire la transformation des consonnes vélaires /k/ et /g/ devant la voyelle /a/. En français, cette transformation a eu lieu : le latin caballus est devenu cheval, et le latin gamba est devenu jambe. En picard, les consonnes originelles sont conservées : on dit keval et gambe[6].

Latin Picard Français Phénomène
caballus keval cheval Conservation du /k/
gamba gambe jambe Conservation du /g/
cantare kanter chanter Conservation du /k/
capra kièvre chèvre Conservation du /k/

Les formes picardes de ce tableau suivent le système orthographique Feller-Carton. Elles sont documentées dans Gossen (1976) et Auger (2017)[6].

D’autres traits distinguent le picard : le chuintement (angouche pour angoisse), une nasalisation marquée, l’épenthèse vocalique (insertion d’une voyelle pour faciliter la prononciation) et l’assimilation régressive du /l/[7].

Le système orthographique

L’orthographe du picard n’est pas stabilisée comme celle du français. Depuis les années 1960, le système Feller-Carton, basé sur l’orthographe wallonne et adapté au picard par le phonéticien Fernand Carton, fait consensus parmi les chercheurs et les associations[9].

L’âge d’or médiéval

Trouvères et scripta picarde

Le picard a porté une tradition littéraire remarquable au Moyen Âge. Les trouvères picards comptent parmi les plus importants poètes de la littérature médiévale en langue d’oïl. Jean Bodel (1165-1210) et Adam de la Halle (vers 1240-vers 1287) ont composé des oeuvres jouées et chantées dans toute la France du Nord[10]. Aucassin et Nicolette, chantefable anonyme composée en picard à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle, est la seule représentante connue de ce genre qui mêle prose et vers chantés[10].

Le philologue Charles-Théodore Gossen a établi dans sa Grammaire de l’ancien picard (1951, rééditée en 1976 chez Klincksieck) l’existence d’une scripta picarde, c’est-à-dire une langue écrite suffisamment unifiée et distincte de celles de Normandie, d’Île-de-France et de Wallonie pour constituer un objet d’étude en soi[10]. Le picard n’était donc pas un simple parler oral : il servait à la rédaction de textes juridiques, administratifs et littéraires.

Du recul à l’invisibilité

Le picard a reculé face au français bien avant l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539). Dès le XIIIe siècle, le francien, variété d’Île-de-France, s’impose dans l’administration royale et dans la littérature. Le coutumier de Lille, vers 1283-1285, est l’un des derniers textes officiels à mentionner explicitement le « langage pikart »[12]. L’INA note que la langue est « en régression totale depuis la Première Guerre mondiale »[13].

Deux noms pour une même langue

Picard : un mot du XIIe siècle

Le mot « picard » est ancien. Le latin médiéval Picardus apparaît comme nom propre dès 1099-1101 (Willelmus Picardus), puis comme nom commun avant 1142. En 1229, le chroniqueur Mathieu Paris écrit : « quos vulgariter Picardos nominamus » — « ceux que nous appelons vulgairement Picards »[12]. L’adjectif « langage pickart » est attesté vers 1285 dans les Coutumes de Lille[12]. Le mot est un dérivé régressif de « Picardie ».

Ch’timi : un mot des tranchées

Le surnom « ch’timi » est beaucoup plus récent. Il est attesté avant 1914 comme terme d’argot militaire (d’après Esnault, Poilu). Les poilus des autres régions l’ont popularisé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale pour désigner les soldats du Nord[14].

L’étymologie du mot est controversée. Le TLFi rapporte trois hypothèses[14] :

  1. Esnault (1919), jugée « la plus vraisemblable » par le TLFi : le mot serait la juxtaposition de trois mots picards — ch' (forme de « ce », équivalent de l’article « le »), ti (« toi ») et mi (« moi »). Les soldats du Nord, en disant ch’ti mi, auraient donné leur surnom.
  2. Robert Supplément : composé de ch’ti (« chétif ») et mi (« moi »). Mais cette hypothèse est affaiblie par le fait que le latin captivus (« chétif ») ne semble pas survivre en picard.
  3. Dauzat : de l’expression picarde ch’t’i mi, « c’est-il moi ? ». Non confirmée par d’autres sources.

La première citation littéraire du mot se trouve chez Maurice Genevoix, dans La Boue (1921)[14].

Le mot ch’ti lui-même existait en picard avant la guerre : il signifie « celui-là » ou « ceux-là », dérivé de formes de l’ancien français comme chettui. Contrairement à une idée reçue, il ne signifie ni « petit » ni « chétif » — le picard utilise p’tit, tiot ou tchiot pour « petit »[1].

Du déclin à la reconnaissance

~1099 Picardus (attestation) ~1285 Coutumier de Lille 1539 Villers- Cotterêts 1914-18 Diffusion de « ch'timi » 1951 Gossen, Grammaire 1999 Rapport Cerquiglini 2021 Circulaire enseignement
Frise chronologique du picard

Un recul séculaire

Le picard a suivi le même chemin que les autres langues d’oïl face au français. L’imposition progressive du français dans l’administration, puis à l’école sous la IIIe République, a relégué le picard au rang de « patois » — un terme que les linguistes récusent, car il n’a aucune valeur scientifique. Comme le breton et l'occitan, le picard a souffert de la stigmatisation scolaire et de la rupture de la transmission familiale au cours du XXe siècle.

La reconnaissance institutionnelle

Le rapport Cerquiglini (1999) a marqué un tournant en identifiant le picard parmi les 75 langues de France[3]. La Communauté française de Belgique avait pris les devants : son décret du 24 décembre 1990 reconnaît les langues régionales endogènes comme patrimoine culturel, et le picard en fait partie[15].

En France, il a fallu attendre la circulaire du 14 décembre 2021 pour que le picard puisse être enseigné dans les écoles, dans les académies d’Amiens et de Lille[16]. Avant cette date, on ne pouvait l’apprendre qu’en dehors du système scolaire ou à l’université. La France, qui a signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires en 1999, ne l’a toujours pas ratifiée.

Combien de locuteurs ?

Des chiffres incertains

Compter les locuteurs du picard est un exercice fragile. Les estimations vont de 500 000 à 700 000 locuteurs actifs en France, auxquels s’ajoutent environ 200 000 en Belgique (province du Hainaut). Si l’on inclut les locuteurs passifs — ceux qui comprennent la langue sans la parler couramment —, certaines sources avancent jusqu’à 2 millions[17]. Environ 42 % des habitants de la Somme déclarent une exposition au picard dans l’enfance, selon l’INSEE[2].

Ces chiffres, les plus récents remontant à 1998, sont à prendre avec précaution. Le sociolinguiste Jean-Michel Eloy a souligné que les enquêtes déclaratives reflètent des « idéologies linguistiques » autant que des pratiques réelles[18]. Il n’existe pas de recensement linguistique officiel en France.

Un vieillissement des locuteurs

La grande majorité des locuteurs du picard ont plus de 65 ans[9]. L’UNESCO a d’abord classé le picard « severely endangered » (gravement en danger), puis « vulnerable » en 2023, bien que cette reclassification n’ait pas pu être vérifiée directement sur le site de l’UNESCO[9]. L’association Tertous, qui regroupe une cinquantaine d’organisations de promotion du picard, tente de maintenir la pratique vivante[13].

L’effet Bienvenue chez les Ch’tis

Le film de Dany Boon, sorti le 27 février 2008, a totalisé plus de 20 millions d’entrées en France, un record du cinéma français[19]. Il a contribué à changer l’image du Nord-Pas-de-Calais auprès du reste de la France et a fait connaître le mot « ch’ti » bien au-delà de la région.

Son apport linguistique est toutefois discuté. Selon des chercheurs cités par la revue Glottopol, le picard du film présenterait des traits phonétiques exagérés et un vocabulaire très appauvri par rapport à la langue réelle[20]. Le Comité Régional Picard aurait qualifié le parler du film de « jargon vulgaire » plutôt que de véritable picard[20]. Par ailleurs, Bergues, où le film a été tourné, est historiquement de culture flamande et non ch’ti[19].

Le risque, identifié par plusieurs linguistes, est que le succès du film renforce une vision du picard comme « français déformé et comique », au lieu de favoriser sa reconnaissance comme langue à part entière.

Conclusion

Le picard n’est ni un patois, ni un accent, ni du français mal parlé. C’est une langue romane soeur du français, avec ses propres règles, son histoire littéraire et ses locuteurs. Qu’on l’appelle picard ou ch’ti ne change rien à sa nature : c’est la même langue, héritée du latin et du Moyen Âge, qui se bat aujourd’hui pour survivre.

Son avenir dépendra, comme celui du breton ou de l'occitan, de la capacité des institutions et des locuteurs à transmettre la langue aux jeunes générations, à l’école et dans la vie quotidienne.

Bibliographie

  • Auger, Julie. « Le picard : état de la recherche en phonétique et phonologie. » Bien Dire et Bien Aprandre, vol. 32, 2017. peren-revues.fr
  • Cerquiglini, Bernard. Les langues de la France : rapport au Ministre de l’Éducation nationale, 1999. Reproduction, Université Laval
  • Eloy, Jean-Michel. « La constitution du picard : une approche de la notion de langue. » Langage et société, n° 87, 1999. persee.fr
  • Eloy, Jean-Michel. « Un état des lieux de la recherche sociolinguistique sur le picard. » Bien Dire et Bien Aprandre, vol. 32, 2017. peren-revues.fr
  • Entrelangues (MoDyCo / CNRS). Fiche Picard. entrelangues.modyco.fr
  • Glottolog 5.3. Fiche Picard (pica1241). Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology.
  • Gossen, Charles-Théodore. Grammaire de l’ancien picard. Paris : Klincksieck, 1976 (1re éd. 1951).
  • TLFi / CNRTL. Articles « picard » et « chtimi ». ATILF (CNRS / Université de Lorraine).
  • UOH Montpellier 3. « Conon de Béthune. »

Notes et références

  1. Wikipédia fr, « Ch’ti (linguistique) ». ↑
  2. Entrelangues (MoDyCo / CNRS), fiche Picard. ↑
  3. Bernard Cerquiglini, Les langues de la France, rapport, 1999. ↑
  4. Glottolog 5.3, fiche Picard (pica1241). ↑
  5. Jean-Michel Eloy, « La constitution du picard : une approche de la notion de langue », Langage et société, n° 87, 1999. ↑
  6. Charles-Théodore Gossen, Grammaire de l’ancien picard, Klincksieck, 1976 ; Julie Auger, « Le picard : état de la recherche en phonétique et phonologie », Bien Dire et Bien Aprandre, vol. 32, 2017. ↑
  7. Julie Auger, « Le picard : état de la recherche en phonétique et phonologie », Bien Dire et Bien Aprandre, vol. 32, 2017. ↑
  8. Charles Joret, Des caractères et de l’expansion des patois normands, 1883, via Wikipédia en, « Joret line ». ↑
  9. Wikipédia en, « Picard language ». ↑
  10. Wikipédia fr, « Langue picarde » ; Gossen 1951/1976. ↑
  11. UOH Montpellier 3, « Conon de Béthune » ; Dragonetti 1979. ↑
  12. TLFi / CNRTL, étymologie de « picard ». ↑
  13. INA, Fresques de Picardie, « La langue picarde ». ↑
  14. TLFi / CNRTL, étymologie et définition de « chtimi ». ↑
  15. Décret belge du 24 décembre 1990, via Université Laval. ↑
  16. France 3 Hauts-de-France, « Le picard peut désormais être enseigné à l’école », 2021 ; circulaire NOR : MENE2136384C. ↑
  17. Entrelangues (MoDyCo / CNRS) ; Wikipédia fr, « Langue picarde » ; Wikipédia en, « Picard language ». ↑
  18. Jean-Michel Eloy, « Un état des lieux de la recherche sociolinguistique sur le picard », Bien Dire et Bien Aprandre, vol. 32, 2017. ↑
  19. Wikipédia fr, « Bienvenue chez les Ch’tis ». ↑
  20. D’après des résultats de recherche citant Smirnova et Dawson, Glottopol, n° 31. Le texte intégral de l’article n’a pas pu être consulté ; ces affirmations n’ont donc pas été vérifiées en source primaire. ↑
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