Introduction
Le 14 février 842, à Strasbourg, deux petits-fils de Charlemagne prononcent un serment d’alliance contre leur frère aîné. Chacun jure dans la langue de l’armée de l’autre : Louis le Germanique en langue romane, Charles le Chauve en langue tudesque — c’est-à-dire en germanique. Ce double serment, conservé dans une chronique latine, est le plus ancien texte suivi écrit dans une langue distincte du latin sur le territoire de la future France[1].
Depuis le XVIe siècle, les manuels présentent volontiers les serments de Strasbourg comme l'« acte de naissance du français ». La formule est parlante, mais inexacte. En 842, le français n’existe pas. Il y a un continuum de parlers romans, encore très proches du latin, que les contemporains appellent simplement lingua romana. Les deux princes ne fondent pas une langue : ils font de la politique. Mais en obligeant cette langue parlée à devenir visible, ils produisent un document sans équivalent pour les linguistes.
Cet article retrace le contexte politique des serments, examine ce que le texte roman nous apprend sur l’état de la langue au IXe siècle, suit la chaîne fragile par laquelle il nous est parvenu, et pose la question qui divise les spécialistes depuis Gaston Paris : de quelle langue s’agit-il exactement ?
La guerre civile carolingienne
L’empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, meurt le 20 juin 840 sans avoir réglé sa succession. Ses trois fils survivants se disputent l’héritage de l’empire carolingien[2]. L’aîné, Lothaire Ier, revendique la totalité du pouvoir impérial. Ses deux cadets, Louis le Germanique et Charles le Chauve, refusent cette prétention et s’allient contre lui.
Le 25 juin 841, les armées de Louis et de Charles écrasent celles de Lothaire et de son allié Pépin II d’Aquitaine à Fontenoy-en-Puisaye, en Bourgogne. La victoire est militairement décisive, mais politiquement insuffisante : Lothaire ne renonce pas.
Huit mois plus tard, le 14 février 842, Louis et Charles se retrouvent à Strasbourg pour sceller publiquement leur alliance. Le dispositif est soigneusement mis en scène. Louis, qui règne sur la Francie orientale (de langue germanique), prononce son serment en langue romane, celle des hommes de Charles. Charles, qui règne sur la Francie occidentale (de langue romane), jure en tudesque, la langue des hommes de Louis. Chaque armée prête ensuite serment dans sa propre langue[3].
Le message est clair : chaque prince s’engage devant les soldats de l’autre dans une langue qu’ils comprennent. Ce n’est pas un geste culturel. C’est un acte de guerre.
L’alliance porte ses fruits. En août 843, le traité de Verdun partage l’empire en trois royaumes : la Francie occidentale (futur royaume de France) revient à Charles, la Francie orientale (futur Saint-Empire) à Louis, la Francie médiane (Lotharingie et Italie) à Lothaire.
Le texte roman
Voici le serment prononcé par Louis le Germanique, tel qu’il figure dans la chronique de Nithard[4] :
Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.
Ce qui signifie : « Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant, et je ne prendrai jamais aucun arrangement avec Lothaire qui, de ma volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles[5]. »
Les troupes de Charles prêtent ensuite un serment parallèle, conditionnel : elles s’engagent à ne pas aider Charles contre Louis si celui-ci ne respecte pas sa parole.
Du latin au roman, mot à mot
Le tableau suivant met en regard le texte roman des serments, le latin dont il provient et le français moderne. Il permet de mesurer la distance parcourue — et celle qui reste à parcourir.
| Texte roman (842) | Latin classique | Français moderne |
|---|---|---|
| Pro Deo amur | Pro Dei amore | Pour l’amour de Dieu |
| christian poblo | christianum populum | peuple chrétien |
| salvament | salvamentum | salut, sauvegarde |
| savir | sapere | savoir |
| podir | potere (lat. vulg.) | pouvoir |
| salvarai eo | salvare habeo ego | je sauverai (soutiendrai) |
| fradre | fratrem | frère |
| cosa | causa | chose |
| dreit | directum | droit |
| plaid | placitum | accord, plaid |
| damno | damnum | dommage |
On remarque que le lexique est encore très proche du latin. La plupart des mots sont transparents pour qui connaît la langue mère. Mais la grammaire et la phonétique ont déjà bougé.
Ce que le texte révèle sur l’état de la langue
Malgré sa brièveté, le serment de Louis est un précieux instantané de la langue romane parlée au IXe siècle. Trois traits retiennent l’attention des linguistes.
La lénition des consonnes entre voyelles. Le [p] latin de sapere est devenu [v] dans savir. Le [d] intervocalique s’affaiblit dans aiudha et cadhuna. Ce phénomène, décrit en détail dans l’article Du latin au français, est l’un des marqueurs du passage au gallo-roman. La lénition (du latin lenis, « doux ») désigne l’affaiblissement progressif d’une consonne placée entre deux voyelles.
La diphtongaison. Le mot dreit (du latin directum) montre que la voyelle accentuée s’est déjà dédoublée. C’est un trait caractéristique de la future langue d’oïl.
L’emploi obligatoire du pronom sujet. Le texte utilise systématiquement les pronoms eo et io (« je ») là où le latin se contentait de la terminaison verbale pour marquer la personne. Ce recours au pronom signale que la morphologie du verbe ne suffit plus à elle seule : la langue est en train de changer de structure[9].
Premiers mots français attestés
Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) date de 842, à partir des serments de Strasbourg, la première attestation écrite de plusieurs mots du français : serment (sous la forme sagrament), sauver (sous la forme salvar) et chose (sous la forme cosa)[10].
Le manuscrit : une chaîne fragile
Le texte que nous lisons aujourd’hui n’est pas l’original de Nithard. C’est une copie conservée à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Latin 9768 : un manuscrit modeste de 46 feuillets en parchemin, sans décoration, simplement ponctué d’initiales ornementales à la plume[11]. Les serments occupent le folio 13, recto et verso.
La datation de ce manuscrit est un point délicat. La notice de la BnF indique « fin du IXe siècle », mais la recherche codicologique récente le situe plutôt à la fin du Xe siècle ou au début du XIe (vers l’an 1000). L’argument principal est que la même main a copié le texte de Nithard et le début des Annales de Flodoard, lequel a composé son oeuvre jusqu’à sa mort en 966 : le manuscrit ne peut donc pas être antérieur à cette date[12].
Le codex a connu un périple mouvementé. Copié probablement à Saint-Riquier ou à Saint-Médard de Soissons, il a appartenu à l’abbaye de Saint-Magloire de Paris au XVe siècle. Il est ensuite passé dans la bibliothèque de la reine Christine de Suède, puis au Vatican, avant d’être rapporté à Paris en 1797 à la faveur du traité de Tolentino[13].
Il existe une seconde copie (BnF, Latin 14663), datée du XVe siècle. Détail révélateur : elle omet les passages en langue vernaculaire[14]. Pour le copiste du XVe siècle, ces quelques lignes en roman et en tudesque n’avaient visiblement pas d’intérêt. Nous leur accordons aujourd’hui une importance qu’aucun de leurs contemporains ne leur reconnaissait.
Est-ce vraiment du « français » ?
Le débat dialectal
La nature exacte de la langue des serments est la question la plus discutée par cent cinquante ans de philologie romane. Plusieurs hypothèses concurrentes ont été avancées :
- Picard. Gaston Paris (1879) estimait que le copiste, probablement originaire de Picardie (Saint-Médard de Soissons), avait transcrit le texte dans son propre dialecte[15].
- Lyonnais ou franco-provençal. Hermann Suchier (1874) rapprochait certaines formes du sud-est de la Gaule.
- Lorrain. Abraham Tabachovitz (1932) s’appuyait sur des traits comme la forme lostanit pour défendre un rattachement lorrain.
- Poitevin. Arrigo Castellani (1962) notait que des formes comme poblo, ab ou sagrament, qui paraissent occitanes, s’expliquent par le poitevin, dialecte situé à la frontière des domaines d’oïl et d’oc.
- « Roman commun » artificiel. Ferdinand Lot (1939) proposait que le texte ne reflète aucun dialecte réel, mais une langue de chancellerie composée pour être comprise par tous[16].
- Langue « transdialectale ». Bernard Cerquiglini (1991) soutenait qu’aucun texte d’ancien français, même parmi les plus anciens, ne présente de traits dialectaux cohérents avec une seule région. Le texte serait une koinè délibérée[17].
- « Pré-français » conservateur. Robert A. Hall Jr. (1953) concluait à un « nearly undifferentiated conservative Pre-French » — un pré-français peu différencié et conservateur, sans traits marquant clairement le futur domaine d’oïl ou d’oc[18].
Les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que le texte appartient au domaine gallo-roman. Les formes qui semblent occitanes (poblo, ab, sagrament) peuvent s’expliquer comme des archaïsmes conservés ou des conventions scripturales héritées du latin, et non comme des traits dialectaux du sud[19]. Mais le rattachement précis reste ouvert.
Un anachronisme utile
Qualifier les serments de « premier texte en français » est un anachronisme. En 842, les locuteurs ne parlent pas « français » : ils parlent une lingua romana, une « langue romane », par opposition à la theodisca lingua, la « langue du peuple » germanique. Le terme « français » pour désigner cette langue n’apparaîtra que bien plus tard[20].
La construction historiographique qui fait des serments l'« acte de naissance du français » commence au XVIe siècle avec Claude Fauchet et son Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise (1581)[21]. Michel Banniard et Bernard Cerquiglini mettent en garde contre cette lecture téléologique : les participants ne « fondaient » pas le français — ils consolidaient une alliance militaire. Le découpage territorial issu du traité de Verdun n’avait rien à voir avec la langue ; il suivait les réseaux de fidélité[22].
Les autres « premiers textes »
Les serments ne sont pas le seul candidat au titre de premier témoignage du roman.
Les Gloses de Reichenau (fin du VIIIe - début du IXe siècle) sont un glossaire d’environ 1 280 entrées où des mots latins de la Vulgate sont expliqués par leurs équivalents romans : pulcra est glosé par bella, ore par bucca (qui donnera bouche). Ces gloses prouvent que le latin classique n’est plus compris, mais ce sont des mots isolés, pas un texte suivi.
Le concile de Tours (813) ordonne aux évêques de prêcher « in rusticam Romanam linguam aut Theodiscam » — en langue romane rustique ou en tudesque. C’est la première reconnaissance officielle que le peuple ne comprend plus le latin. Mais ce n’est pas un texte en roman : c’est un texte latin sur le roman.
La Séquence de sainte Eulalie (vers 880) est le premier texte littéraire en langue d’oïl clairement différenciée du latin : 29 vers qui racontent le martyre d’une sainte. Son manuscrit, conservé à Valenciennes, est probablement « plus proche de la langue courante de l’époque » que les serments[23].
Chacun de ces textes est « premier » à sa manière. Les gloses sont les premiers mots, le concile la première reconnaissance, les serments le premier texte officiel, Eulalie la première oeuvre littéraire.
Conclusion
Les serments de Strasbourg ne sont pas l’acte de naissance du français. Ils sont l’acte de naissance de l’écriture en roman — le moment où la politique a forcé une langue exclusivement orale à devenir visible sur le parchemin. Le texte qui en résulte, bref et formulaire, n’a rien d’une oeuvre littéraire. Mais il nous montre, comme un instantané, une langue en mouvement : déjà distincte du latin par sa phonétique et sa grammaire, pas encore stabilisée en un dialecte identifiable, en route vers le français que nous parlons aujourd’hui.
Bibliographie
- Castellani, Arrigo. « Le problème des Serments de Strasbourg ». Atti dell’VIII Congresso internazionale di studi romanzi, t. 2, 1962, p. 103-125.
- Cerquiglini, Bernard. La Naissance du français. Paris : PUF, coll. « Que sais-je ? », 1re éd. 1991, 5e éd. 2017.
- Cerquiglini, Bernard. L’Invention de Nithard. Paris : Les Éditions de Minuit, 2018.
- Hall, Robert A. Jr. « The Oaths of Strassburg: Phonemics and Classification ». Language, 29:3, 1953, p. 317-321.
- Lot, Ferdinand. « Le dialecte roman des Serments de Strasbourg ». Romania, 65, 1939, p. 145-163.
- Paris, Gaston. « Les serments prêtés à Strasbourg en 842 ». Comptes rendus de l’Académie des inscriptions, 1879.
- Perret, Michèle. Introduction à l’histoire de la langue française. Paris : Armand Colin, 4e éd. 2014.
- Tabachovitz, Abraham. Étude sur la langue de la version française des Serments de Strasbourg. Uppsala, 1932.
Notes et références
- C’est le consensus des manuels et des sources éditoriales. Voir notamment l’encyclopédie Larousse : « les plus anciens monuments des langues française et allemande » (Larousse, Serment de Strasbourg). ↑
- Hérodote.net, « 14 février 842 — Les serments de Strasbourg ». ↑
- Synthèse des sources 1, 2, 5 et 7 du dossier. Le dispositif bilingue est décrit par Nithard dans le livre III de l'Histoire des fils de Louis le Pieux. ↑
- Texte établi d’après les sources 1 et 15 du dossier ; la graphie suit les conventions philologiques courantes. ↑
- Traduction d’après les sources 1 et 15 du dossier, reformulée. ↑
- Wikipedia en, « Oaths of Strasbourg » ; Corpus Eve, OpenEdition, 2018. ↑
- Compte rendu de Cerquiglini 2018 dans Études de lettres et d’humanités, OpenEdition. ↑
- Bernard Cerquiglini, L’Invention de Nithard, Les Éditions de Minuit, 2018. ↑
- Traits linguistiques relevés dans les sources 1 et 6 du dossier (Wikipedia fr ; Université Laval). ↑
- CNRTL / TLFi, articles « serment », « sauver », « chose ». ↑
- BnF Essentiels, notice du manuscrit Latin 9768. ↑
- Corpus Eve, OpenEdition, 2018 : « Since Flodoard composed his work through 966 (his death year), the manuscript cannot predate the late 10th century. » ↑
- Synthèse des sources 2 (Wikipedia en) et 9 (Corpus Eve). ↑
- Corpus Eve, OpenEdition, 2018 : « manuscript B [...] notably omits the vernacular passages. » ↑
- Gaston Paris, « Les serments prêtés à Strasbourg en 842 », CRAI, 1879. ↑
- Ferdinand Lot, « Le dialecte roman des Serments de Strasbourg », Romania, 65, 1939. ↑
- Bernard Cerquiglini, La Naissance du français, PUF, 1991. ↑
- Robert A. Hall Jr., « The Oaths of Strassburg: Phonemics and Classification », Language, 29:3, 1953. Conclusions citées dans les sources secondaires. ↑
- Université de Montpellier 3, « Les Serments de Strasbourg » (ressource UOH). ↑
- Sources 7 (Montpellier 3) et 11 (Innovathèque Strasbourg). ↑
- Corpus Eve, numéro spécial « Serments de Strasbourg », OpenEdition, 2018. ↑
- Innovathèque Strasbourg, 2026 : « le découpage territorial n’avait rien à voir avec la langue mais avec les réseaux de fidélité. » ↑
- Wikipedia fr, « Séquence de sainte Eulalie ». ↑