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Histoire de la langue

Pourquoi l’anglais compte-t-il tant de mots français ?

En 1066, la conquête normande impose le français en Angleterre. Trois siècles plus tard, près de 29 % du vocabulaire anglais est d’origine française.

En bref
Environ 29 % du vocabulaire anglais vient du français L’étude de Finkenstaedt et Wolff (1973), sur 75 150 mots du Shorter Oxford Dictionary, attribue 28,3 % des entrées à une origine française, autant qu’au latin.
Trois siècles de bilinguisme De 1066 à la fin du XIVe siècle, l’Angleterre vit en situation de triglossie : anglais pour le peuple, français pour la cour et les tribunaux, latin pour l’Église.
Des mots, pas une grammaire L’anglais a absorbé des milliers de mots français sans changer de famille linguistique : sa grammaire et ses mots les plus courants restent germaniques.

Introduction

Près de 29 % des mots du dictionnaire anglais sont d’origine française. C’est le résultat d’un événement précis : en 1066, Guillaume le Conquérant s’empare du trône d’Angleterre et installe une aristocratie francophone qui gouvernera le pays pendant trois siècles. Le français devient la langue du pouvoir, de la justice et de l’administration. L’anglais, la langue du peuple, absorbe des milliers de mots français sans pour autant devenir une langue romane. Sa grammaire, ses pronoms, ses mots les plus quotidiens restent germaniques.

Ce transfert linguistique est l’un des plus massifs de l’histoire européenne. Il explique pourquoi un anglophone reconnaît sans effort des mots comme justice, parliament, army ou beef, alors que la structure profonde de sa langue le rattache à l’allemand ou au néerlandais. L’anglais et le français appartiennent pourtant à deux branches distinctes de la famille indo-européenne : l’une germanique, l’autre romane.

Cet article retrace la chronologie de ce transfert, examine les domaines touchés et les mécanismes en jeu, et suit les mots français qui sont revenus en France sous forme d’anglicismes.

1066 : une conquête, une langue

Le 14 octobre 1066, Guillaume, duc de Normandie, bat le roi Harold II à la bataille de Hastings. En quelques années, il confisque les terres de l’aristocratie anglo-saxonne et les redistribue à ses compagnons normands, bretons, flamands et angevins. Ces nouveaux maîtres parlent le normand, un dialecte d’oïl[1]. L’anglais — une langue germanique proche du vieux frison — est reléguée au rang de langue du peuple.

L’Angleterre entre alors dans une longue période de triglossie, c’est-à-dire de coexistence de trois langues aux fonctions distinctes. Le français anglo-normand sert à la cour, dans les tribunaux et l’administration. Le latin domine l’Église et l’écrit savant. L’anglais reste la langue quotidienne de la majorité de la population[2].

Ce partage n’est pas une coupure nette. Dès le début du XIIIe siècle, la noblesse née en Angleterre apprend le français comme une langue seconde plutôt que comme langue maternelle[3]. La date exacte de cette transition est discutée : le passage d’une langue maternelle à une langue de prestige apprise a été progressif et difficile à dater avec précision.

Pic des emprunts (40 %) 1066 Conquête normande 1204 Perte de la Normandie 1362 Pleading in English Act XVIIIe s. Inversion du flux : anglais → français
Frise chronologique : le français en Angleterre

Trois siècles d’emprunts

Le pic du XIIIe-XIVe siècle

Un événement politique accélère le transfert : en 1204, le roi de France Philippe Auguste confisque la Normandie à Jean sans Terre. L’aristocratie anglaise perd ses terres continentales et doit choisir son camp. Elle s’enracine en Angleterre et se tourne progressivement vers l’anglais, mais elle continue à employer le français dans les domaines où il fait autorité : le droit, la guerre, la religion, la diplomatie.

La période 1250-1400 constitue le pic des emprunts. Selon Baugh et Cable, 40 % de tous les mots français de l’anglais font leur première apparition durant cet intervalle[4]. Plus de 10 000 mots français entrent dans la langue anglaise entre 1150 et 1400, dont environ 75 % sont encore en usage[5].

Les domaines touchés

Les emprunts ne se répartissent pas au hasard. Ils se concentrent dans les domaines où le français fait autorité[6] :

Domaine Exemples anglais (d’origine française)
Gouvernement crown, authority, realm, duke, count, servant, peasant
Droit justice, crime, jury, pardon, arrest, felon, evidence
Religion religion, sermon, prayer, abbey, saint, faith
Guerre army, navy, battle, garrison, captain, sergeant, combat
Mode gown, robe, frock, collar, satin, coat, embroidery
Cuisine beef, pork, mutton, veal, venison, pigeon, poultry

Le vocabulaire militaire a fait l’objet d’une étude détaillée par Jean-Marc Chadelat. Il relève qu’une quarantaine de termes militaires français non anglicisés restent en usage en anglais contemporain : aide-de-camp, camouflage, barrage, corps, sortie, matériel[7].

1362 : l’anglais reprend le dessus

En 1362, le Pleading in English Act (36 Edw. 3 Stat. 1, c. 15) impose l’anglais dans les tribunaux. Le texte justifie cette mesure par le fait que le français est désormais « largement inconnu du commun peuple d’Angleterre »[8]. Les plaidoiries doivent être prononcées en anglais ; les minutes restent toutefois rédigées en latin. Cette loi, abrogée seulement en 1863, marque symboliquement la fin de la domination du français dans la vie publique anglaise.

À cette date, l’anglais qui reprend ses droits n’est plus le vieil anglais d’avant 1066. C’est une langue profondément transformée, dont le vocabulaire formel est largement français. On peut comparer cette situation à celle de la France de 1539, où l’ordonnance de Villers-Cotterêts impose une autre langue — le « langage maternel françoys » — dans les actes de justice, cette fois contre le latin.

L’animal saxon, la viande française

L’une des traces les plus frappantes de la conquête normande se lit dans le vocabulaire de la table. En anglais, l’animal vivant porte un nom germanique ; la viande servie au repas porte un nom français.

Animal (vieil-anglais) Viande (ancien français) Origine latine Attestation en anglais
pig pork (a. fr. porc) porcus vers 1300[9]
cow (v. angl. cū) beef (a. fr. buef) bovem vers 1300[9]
sheep mutton (a. fr. moton) lat. méd. multonem (origine celtique) vers 1300[9]
calf veal (a. fr. veel) vitellus début XIVe siècle[9]
deer venison venationem —
hen poultry pullus —

Ce schéma n’est pas absurde, mais les historiens de la langue le nuancent. Les doublets animal/viande apparaissent vers 1300, soit plus de deux siècles après la conquête[9]. À cette date, l’aristocratie anglaise ne parle plus français comme langue maternelle. La distinction reflète moins un clivage social immédiat qu’un prestige durable du français dans le domaine culinaire.

Deux fois le même mot : les doublets normand/parisien

L’anglais n’a pas emprunté à un seul français. Il a puisé successivement dans deux variétés : le normand (apporté par les compagnons de Guillaume) et le français central, celui de Paris, qui prend le dessus à partir du XIIIe siècle. Comme ces deux dialectes ne prononçaient pas les mêmes sons de la même façon, l’anglais a parfois intégré le même mot deux fois, avec des sens différents.

Le cas le plus révélateur concerne l’évolution du w- germanique. Le normand conserve le w- initial des mots empruntés au francique, tandis que le français central le transforme en gu-. Cette différence phonétique est aussi celle qui sépare le francique werra (« discorde ») devenu guerre en français central, comme l’explique l’article Du latin au français.

Forme normande (en anglais) Forme parisienne (en anglais) Origine commune Différence
catch (v. 1200) chase lat. vulg. captiare normand cachier / français chacier
warranty guarantee francique warand normand w- / français gu-
warden guardian francique warding- normand w- / français g-

Ces doublets sont des fossiles linguistiques : ils conservent la trace d’une différence dialectale qui a disparu en France mais qui survit dans le vocabulaire anglais[11].

Combien de mots, au juste ?

Les chiffres varient considérablement selon la méthode et le corpus. L’étude la plus citée est celle de Thomas Finkenstaedt et Dieter Wolff (1973), fondée sur une analyse informatisée de 75 150 entrées du Shorter Oxford Dictionary (3e édition)[12] :

  • Français (ancien français, anglo-français, français moderne) : 28,3 %
  • Latin : 28,24 %
  • Langues germaniques (vieil-anglais, vieux norrois) : environ 25 %
  • Grec, autres langues : le reste

Henriette Walter propose un chiffre bien plus élevé : « les deux tiers » du vocabulaire anglais serait d’origine française ou franco-latine[13]. L’écart s’explique : Walter inclut vraisemblablement les mots d’origine latine passés par le français, voire les emprunts latins savants entrés directement. Le chiffre est donc difficile à comparer avec celui de Finkenstaedt et Wolff.

Ces statistiques mesurent le vocabulaire du dictionnaire, pas le vocabulaire courant. Dans les 1 000 mots les plus fréquents de l’anglais, 83 % sont d’origine vieil-anglaise[16]. Les emprunts français dominent dans le registre soutenu et spécialisé. Un anglophone peut traverser une journée entière avec des mots germaniques ; il aura besoin du français dès qu’il parlera de droit, de politique ou de gastronomie.

Le retour : les mots anglais en français

Le flux ne circule pas dans un seul sens. À partir du XVIIIe siècle, le mouvement s’inverse : l’anglais, devenu la langue d’une puissance mondiale, commence à exporter des mots vers le français[14].

La progression est lente puis exponentielle. D’après les données du Robert reprises par Leclerc, on dénombre 8 mots anglais empruntés au XIIe siècle, 2 au XIIIe, 11 au XIVe, 6 au XVe, 14 au XVIe, 67 au XVIIe, 134 au XVIIIe, 377 au XIXe et 2 150 au XXe[14]. Mais le phénomène reste modeste rapporté au volume total de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie française compte 686 mots d’origine anglaise sur 38 897 entrées, soit 1,76 % — moins que les mots d’origine italienne (1,93 %)[15].

L’asymétrie est frappante. Le français a fourni près de 29 % du vocabulaire anglais ; l’anglais ne représente que 1,76 % du dictionnaire français. Trois siècles de domination politique pèsent plus que trois siècles d’influence culturelle.

Ce que le vocabulaire dit de l’histoire

Le cas de l’anglais illustre un mécanisme général : une langue emprunte dans les domaines où elle n’a pas autorité. Après 1066, le français domine la cour, le droit, l’armée, la religion et la table. L’anglais continue de nommer le corps, la famille, le temps qu’il fait, les animaux de la ferme — tout ce qui relève de la vie quotidienne du peuple.

Le résultat est une langue à deux étages. L’anglais courant est germanique. L’anglais formel est roman. Un locuteur natif navigue entre ces deux strates sans y penser, mais un étymologiste y lit trois siècles d’histoire politique. Le vieil-anglais, cette langue germanique cousine du frison et du néerlandais, a absorbé le vocabulaire d’une langue romane entière sans changer de structure. C’est un cas unique en Europe : un transfert lexical massif qui n’a pas entraîné de changement de famille linguistique.

Les serments de Strasbourg, en 842, témoignent d’un moment où le latin cesse d’être compris en Gaule et où une nouvelle langue accède à l’écrit. Deux siècles plus tard, cette langue part à la conquête de l’Angleterre. Elle n’y remplace pas l’anglais, mais elle le transforme en profondeur — et l’anglais, bien plus tard, lui renverra la pareille.

Bibliographie

  • Baugh, Albert C. et Cable, Thomas, A History of the English Language, 6e éd., Routledge, 2013.
  • Chadelat, Jean-Marc, « Le vocabulaire militaire français en anglais : étude de la fonction expressive des emprunts français en langue anglaise », Cahiers de l’APLIUT, vol. XXII, n° 3. Lien
  • Finkenstaedt, Thomas et Wolff, Dieter, Ordered Profusion: Studies in Dictionaries and the English Lexicon, Heidelberg, Winter, 1973.
  • Hunt, Tony, « L’anglo-normand novateur : de nouveaux mots pour de nouvelles choses », CRAI, 2010. Lien
  • Trotter, David, « L’anglo-normand en France : les traces documentaires », CRAI, 2008. Lien
  • Walter, Henriette, Honni soit qui mal y pense : l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais, Paris, Robert Laffont, 2001.
  • Williams, Joseph M., Origins of the English Language: A Social and Linguistic History, New York, Free Press, 1975.
  • « Anglicismes et autres emprunts », Dictionnaire de l’Académie française. Lien

Notes et références

  1. Le mot normand vient de l’ancien norrois norðmaðr, « homme du Nord ». Le latin médiéval Nortmannus est attesté dès la fin du IXe siècle (CNRTL/TLFi, entrée normand). ↑
  2. Anglo-Norman Dictionary, « A Whiff of Multilingualism in Medieval England » : « English, French (Anglo-Norman) and Latin were all widely used; each had its own domains and functions. » ↑
  3. Anglo-Norman Dictionary, ibid. ; Trotter, « L’anglo-normand en France », CRAI, 2008. ↑
  4. Baugh et Cable, A History of the English Language, cité par l’article « Influence of French on English » (Wikipédia anglophone) : « Forty percent of all the French words in English appear for the first time between [1250 and 1400]. » ↑
  5. Baugh et Cable, ibid. Chiffre rapporté par des sources secondaires ; l’ouvrage n’a pas été consulté en texte intégral. ↑
  6. Catégories et exemples d’après Baugh et Cable, rapportés par l’article « Influence of French on English » (Wikipédia anglophone) et vérifiés par recoupement. ↑
  7. Chadelat, « Le vocabulaire militaire français en anglais », Cahiers de l’APLIUT, vol. XXII, n° 3. ↑
  8. Pleading in English Act 1362 (36 Edw. 3 Stat. 1, c. 15). Abrogé en 1863. ↑
  9. Dates de première attestation d’après Etymonline (Douglas Harper), entrées pork, beef, mutton, veal. ↑
  10. Walter Scott, Ivanhoe, 1819, chapitre 1. Sur les limites de cette explication : l’article « List of English words with dual French and Old English variations » (Wikipédia anglophone) note que cette spécialisation « occurred centuries after the Norman conquest » et « might owe more to the enduring prestige of French cuisine ». ↑
  11. Etymonline, entrées catch, warranty, guarantee, guardian. ↑
  12. Finkenstaedt et Wolff, Ordered Profusion, 1973. Chiffres rapportés par l’article « Foreign-language influences in English » (Wikipédia anglophone). L’ouvrage n’a pas été consulté en texte intégral. ↑
  13. Walter, Honni soit qui mal y pense, 2001. Chiffre rapporté par Leclerc, « Les emprunts et la langue française », Université Laval. L’ouvrage n’a pas été consulté directement. ↑
  14. Leclerc, « Les emprunts et la langue française », Université Laval, d’après les données du Robert. ↑
  15. Dictionnaire de l’Académie française, « Anglicismes et autres emprunts ». ↑
  16. Williams, Joseph M., Origins of the English Language: A Social and Linguistic History, New York, Free Press, 1975, p. 68. Chiffre rapporté par l’article « Foreign-language influences in English » (Wikipédia anglophone). ↑
anglais français anglo-normand emprunt moyen-âge conquête normande