Introduction
On lit partout qu’il existe « environ 7 000 langues dans le monde ». Le chiffre est commode et à peu près juste, mais il masque une difficulté fondamentale : personne ne sait exactement combien de langues existent, parce que personne ne s’accorde sur ce qu’est une « langue ». La frontière entre langue et dialecte n’est pas une question de linguistique : c’est une question de politique, d’histoire et d’identité.
Cet article présente les estimations actuelles, explique pourquoi elles divergent, décrit la répartition géographique des langues, et mesure la vitesse à laquelle elles disparaissent.
Qu’est-ce qu’une « langue » ?
Le TLFi définit la langue comme un « système de signes vocaux et/ou graphiques, conventionnels, utilisé par un groupe d’individus pour l’expression du mental et la communication »[1]. L’Académie française donne une définition voisine : « système d’expression verbale qui est d’emploi conventionnel dans un groupe humain et permet à ses membres de communiquer entre eux »[2]. Ces définitions sont claires, mais elles ne disent pas où finit une langue et où commence une autre.
Le critère le plus souvent invoqué est l'intercompréhension : deux variétés sont des langues distinctes si leurs locuteurs ne se comprennent pas mutuellement. Mais ce critère se heurte à des cas embarrassants. Un locuteur d’arabe marocain et un locuteur d’arabe yéménite ne se comprennent pas, pourtant on parle communément d'« arabe »[5]. Inversement, un Néerlandais et un Allemand de la frontière parlent des variétés très proches, mais, du fait de la frontière politique, ils considèrent qu’ils parlent des langues différentes[6].
Le linguiste Max Weinreich a résumé le problème dans un aphorisme devenu célèbre. Dans un article publié en 1945 dans la revue YIVO Bleter, il rapporte une formule entendue d’un enseignant du Bronx lors d’une conférence en 1943-1944 : « A shprakh iz a diyalekt mit an armey un flot » — « une langue est un dialecte avec une armée et une marine »[7]. La formule est une boutade, mais elle dit quelque chose de vrai : ce qui distingue la langue du dialecte, c’est souvent le pouvoir politique, non la structure linguistique.
Le cas du chinois illustre cette difficulté. Ethnologue et Glottolog comptent le mandarin, le cantonais (yue), le wu, le min et le hakka comme des langues distinctes, car elles ne sont pas mutuellement intelligibles[8]. Mais la tradition chinoise les traite comme des « dialectes » d’une seule langue, le chinois. Selon le critère retenu, on compte une langue ou une dizaine.
Qui compte les langues, et comment ?
Deux bases de données font aujourd’hui référence. Elles ne donnent pas le même chiffre, parce qu’elles n’utilisent pas les mêmes méthodes.
Ethnologue, publié par SIL International, est le catalogue le plus ancien. Sa première édition (1951) ne recensait qu’une quarantaine de langues. En 2026, la 29e édition en recense 7 170[8]. Ethnologue s’appuie sur deux critères principaux : l’intercompréhension mutuelle et l’identité ethnolinguistique. Il fournit des estimations du nombre de locuteurs et une échelle de vitalité (EGIDS), mais a été critiqué pour son manque de sources systématiques[9].
Glottolog, maintenu par le Max Planck Institute, recense 7 674 langues L1 parlées dans sa version 5.3 (mars 2026)[10]. Il fournit des bibliographies complètes et des classifications généalogiques détaillées, mais ne donne pas de données sur le nombre de locuteurs. Glottolog identifie 246 familles de langues et 183 isolats — des langues sans parenté connue, comme le basque[10].
L’écart d’environ 500 langues entre les deux bases tient à des critères de classification différents. Le linguiste Harald Hammarstrom, dans un article publié en 2015 dans la revue Language, estime qu’Ethnologue tend au splitting (découpage), c’est-à-dire qu’il classe comme langues distinctes des variétés qui sont en réalité mutuellement intelligibles. Selon ses calculs, le nombre de langues véritablement distinctes serait d’environ 85 % du total d’Ethnologue[9].
David Crystal, dans Language Death (Cambridge University Press, 2000), note que « most reference books published since the 1980s give a figure of between 6,000 and 7,000 »[11]. Le chiffre rond de 7 000 est un raccourci acceptable, à condition de garder à l’esprit qu’il s’agit d’une estimation, pas d’un décompte définitif.
Une répartition très inégale
Les langues du monde ne sont pas réparties uniformément. L’Asie et l’Afrique en concentrent la plus grande part, tandis que l’Europe, malgré sa longue histoire écrite, n’en abrite qu’une fraction.
| Continent | Nombre de langues (approx.) | Part du total |
|---|---|---|
| Asie | 2 300 | 32 % |
| Afrique | 2 144 | 30 % |
| Pacifique | 1 313 | 18 % |
| Amériques | 1 061 | 15 % |
| Europe | 287 | 4 % |
Sources : Ethnologue, Glottolog, synthèses[8][12][13].
Le record de la diversité revient à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec environ 840 langues pour quelque 8 millions d’habitants, soit plus de 10 % des langues du monde dans un seul pays[13]. Viennent ensuite l’Indonésie (environ 710 langues) et le Nigeria (plus de 500)[13].
Les familles de langues elles-mêmes sont de tailles très variables. Selon Glottolog, les plus grandes sont l’atlantique-Congo (1 408 langues), l’austronésien (1 276), l'indo-européen (586) et le sino-tibétain (519)[14]. Mais les cinq plus grandes familles, à elles seules, couvrent environ 83 % de la population mondiale[14]. Le nombre de familles lui-même est discuté : Ethnologue en compte 142, Glottolog 246, et le linguiste Lyle Campbell identifie 406 unités indépendantes en incluant les isolats[14].
La concentration des locuteurs
La diversité des langues contraste avec la concentration des locuteurs. Quelques langues dominent le monde, tandis que la grande majorité sont parlées par de petites communautés.
Quelques dizaines de langues suffisent à couvrir plus de la moitié de la population mondiale[12]. À l’inverse, 40 % des langues sont parlées par moins de 1 000 personnes[13].
| Rang | Langue | Locuteurs natifs (millions) |
|---|---|---|
| 1 | Mandarin | 988 |
| 2 | Espagnol | 487 |
| 3 | Anglais | 372 |
| 4 | Hindi | 347 |
| 5 | Portugais | 252 |
| 6 | Bengali | 232 |
| 7 | Russe | 133 |
| 8 | Japonais | 124 |
| 9 | Pendjabi occidental | 90 |
| 10 | Turc | 86 |
Source : Ethnologue, 29e édition, 2026[15].
Ce tableau ne montre que les locuteurs natifs. Si l’on ajoutait les locuteurs de langue seconde, le classement changerait : l’anglais passerait largement en tête.
Des langues qui disparaissent
A language dies when nobody speaks it any more. It effectively dies when there is only one speaker left, with no member of the younger generation interested in learning it.
Le rythme de disparition est difficile à mesurer avec précision, car la « mort » d’une langue est un processus graduel, pas un événement ponctuel. Selon l’UNESCO, environ 2 500 langues sont en danger d’après la 3e édition de l'Atlas des langues en danger dans le monde (2009-2010), dont 230 se sont éteintes depuis 1950[16]. Ethnologue donne un chiffre plus élevé, de l’ordre de 3 000 langues menacées, soit plus de 40 % du total[12]. Crystal, de son côté, estime que seules 600 des quelque 6 000 langues (chiffre qu’il utilisait en 2000) sont véritablement « en sécurité »[11].
L’UNESCO classe les langues menacées en cinq catégories : vulnérable (la plupart des enfants parlent la langue, mais son usage peut être restreint), en danger (les enfants ne l’apprennent plus comme langue maternelle), sérieusement en danger (parlée seulement par les grands-parents), en situation critique (les plus jeunes locuteurs sont des personnes âgées) et éteinte (plus aucun locuteur connu depuis 1950)[16].
Crystal donne un exemple concret de cette extinction : le kasabe, une langue du Cameroun dont le dernier locuteur, Bogon, est mort le 5 novembre 1995. La langue n’avait jamais été écrite ni enregistrée[11]. Chaque langue qui disparaît emporte avec elle un système de pensée, un vocabulaire adapté à un environnement précis, une tradition orale irremplaçable.
Conclusion
Compter les langues du monde est un exercice révélateur, mais pas pour la raison qu’on croit. Le chiffre exact — 7 000, 7 170, 7 674 — importe moins que ce qu’il met en lumière. D’abord, que la notion même de « langue » est une construction en partie politique : la frontière entre langue et dialecte dépend autant des armées que de la linguistique. Ensuite, que la diversité linguistique est colossale mais très inégalement répartie : un seul pays, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, abrite un dixième des langues du monde. Enfin, que cette diversité s’érode rapidement : près de la moitié des langues sont menacées, et beaucoup disparaîtront sans avoir jamais été décrites.
Bibliographie
- Crystal, David. Language Death. Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
- Hammarstrom, Harald. « Ethnologue 16th/17th/18th edition: a comprehensive review. » Language, vol. 91, n° 3, 2015, pp. 723-737.
- Moseley, Christopher et Nicolas, Alexandre. Atlas des langues en danger dans le monde. Paris, UNESCO, 3e édition, 2010.
- Weinreich, Max. « Der YIVO un di problemen fun undzer tsayt. » YIVO Bleter, vol. 25, n° 1, 1945.
- CNRTL / TLFi, articles « langue » et « dialecte » (ATILF / CNRS).
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, articles « langue » et « dialecte ».
- Ethnologue, 29e édition, SIL International, 2026.
- Glottolog 5.3, Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, 2026.
- Géoconfluences, ENS Lyon, article « Langues et dialectes ».
Notes et références
- TLFi / CNRTL, article « langue », définition, sens II A 1. ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « langue », sens II. ↑
- TLFi / CNRTL, article « dialecte », définition, sens A 1, d’après Linguistique 1972. ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « dialecte ». ↑
- Géoconfluences (ENS Lyon), article « Langues et dialectes ». ↑
- Article « Continuum linguistique », Wikipédia FR, d’après Pierre Encrevé, Encyclopaedia Universalis. ↑
- Max Weinreich, YIVO Bleter, vol. 25, n° 1, janvier-février 1945. Formule entendue d’un enseignant du Bronx lors de conférences en 1943-1944 ; première mention écrite : YIVO Bleter, vol. 23, n° 3, mai-juin 1944. ↑
- Ethnologue, 29e édition (2026) : 7 170 langues vivantes. Évolution : environ 40 (1951), 5 445 (1984), 6 909 (2009), 7 106 (2013), 7 170 (2026). Données via article « Ethnologue », Wikipédia EN. ↑
- Harald Hammarstrom, « Ethnologue 16th/17th/18th edition: a comprehensive review », Language, vol. 91, n° 3, 2015, pp. 723-737. ↑
- Glottolog 5.3, Max Planck Institute, mise à jour du 2 mars 2026 : 7 674 langues L1 parlées, 246 familles, 183 isolats. ↑
- David Crystal, Language Death, Cambridge University Press, 2000. ↑
- Synthèse d’après Ling-app, chiffres recoupés avec Ethnologue et Glottolog. ↑
- Futura Sciences, « Quels pays ont le plus grand nombre de langues parlées ? ». ↑
- Article « Language family », Wikipédia EN, d’après Ethnologue 27 (2024) et Glottolog 5.3. ↑
- Article « List of languages by number of native speakers », Wikipédia EN, d’après Ethnologue 2026. ↑
- Moseley, Christopher et Nicolas, Alexandre, Atlas des langues en danger dans le monde, UNESCO, 3e édition, 2010. ↑
