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Langues du monde

Le swahili, langue véhiculaire de l’Afrique de l’Est

Langue bantoue enrichie d’emprunts arabes, le swahili est passé de lingua franca côtière à langue officielle de plusieurs États et de l’Union africaine.

En bref
Une langue bantoue devenue véhiculaire Le swahili compte quelques millions de locuteurs maternels, mais il est utilisé par 100 à 200 millions de personnes en Afrique de l’Est comme langue de communication entre communautés.
Des emprunts arabes massifs, mais minoritaires Contrairement à une idée répandue, les emprunts arabes représentent 16 à 20 % du vocabulaire de base, et non 40 %, selon les travaux de Schadeberg (2009).
Une reconnaissance internationale croissante Langue de travail de l’Union africaine depuis 2022, langue officielle de l’UNESCO depuis 2025, le swahili est la première langue d’origine africaine à obtenir ces statuts.

Introduction

En 2021, l’UNESCO a proclamé le 7 juillet Journée mondiale de la langue kiswahili, célébrée pour la première fois en 2022. En 2024, l’Assemblée générale des Nations unies a repris cette date par résolution[1]. Ce geste diplomatique consacre une trajectoire remarquable : celle d’une langue née sur une frange côtière d’Afrique de l’Est, devenue lingua franca d’un continent, puis langue de travail d’organisations internationales.

Le swahili — ou kiswahili, selon la forme qu’il se donne lui-même — est une langue bantoue. Le terme bantou désigne un vaste ensemble d’environ 500 langues parlées dans la moitié sud du continent africain, reconnaissables entre elles par un système de classes nominales (catégories grammaticales des noms, marquées par des préfixes). Le swahili se distingue dans cet ensemble par l’ampleur de ses emprunts à l’arabe, au persan et au portugais, héritage de siècles de commerce maritime dans l’océan Indien.

Cet article retrace l’origine du mot, situe le swahili dans sa famille linguistique, puis suit son expansion depuis les cités-États côtières jusqu’à l’Union africaine, en passant par la standardisation coloniale et le projet politique de Julius Nyerere.

Un nom venu de la côte

Le mot français swahili est emprunté au swahili Swahili, lui-même issu de l’arabe sawahili, « habitant de la côte »[2]. Ce dérivé repose sur sawahil, pluriel de sahil, « côte » — le même mot qui a donné le nom du Sahel, la « rive » sud du Sahara[2].

En swahili, la langue s’appelle kiswahili. Le préfixe ki- appartient à la classe nominale 7, celle qui regroupe entre autres les noms de langues. Un locuteur est un mswahili (classe 1, celle des êtres humains)[2]. Ce système de préfixes, caractéristique des langues bantoues, est l’un des traits les plus saillants de la grammaire swahilie.

Le mot est attesté en français sous diverses formes : souhahili (1873, dans le Grand Larousse du XIXe siècle), suaheli (1875), puis swahili (1881). L’Académie française retient la forme swahili, avec la variante ancienne souahéli[4].

Classification : une langue bantoue de l’Est

Le swahili appartient à la famille atlantico-congolaise, branche bantoïde méridionale, sous-groupe bantou de l’Est[5]. Dans la classification de Guthrie, il occupe la zone G, groupe G40[6]. Plus précisément, Derek Nurse (1999) le situe dans le sous-groupe Sabaki du bantou nord-est côtier[5].

L’ISO 639-3 distingue plusieurs variétés : le swahili côtier (swh), le swahili du Congo (swc, parfois considéré comme une langue distincte sous le nom de kingwana), le makwe (ymk) et le mwani (wmw)[7]. On recense plus de quinze dialectes, dont le kiunguja (Zanzibar), le kimvita (Mombasa), le kiamu (Lamu) et le kipemba[6].

Des cités-États à l’intérieur du continent

VIIIe s. Proto-swahili (contacts côtiers) XIe-XVe s. Cités-États : Kilwa, Zanzibar 1728 Utendi wa Tambuka 1928 Standardisation (kiunguja) 1961 Tanzanie : Nyerere 2022 Langue de travail de l'UA 2025 Langue officielle de l'UNESCO
Du VIIIe siècle à l’UNESCO : repères de l’expansion du swahili

Le proto-swahili a probablement émergé vers le VIIIe siècle, à partir de contacts entre marchands arabes et populations bantoues installées sur la côte est-africaine[8]. La date reste discutée : certaines sources évoquent une émergence plus ancienne, entre le Ier et le Ve siècle. La question n’est pas tranchée dans la recherche actuelle.

Entre le XIe et le XVe siècle, une civilisation urbaine se développe le long de cette côte. Des cités-États commerçantes — Kilwa, Zanzibar, Lamu, Mombasa — prospèrent grâce aux échanges maritimes avec l’Arabie, la Perse et l’Inde[8]. C’est dans ce creuset que le swahili absorbe une part importante de son vocabulaire arabe et persan.

Au XIXe siècle, les caravanes arabes qui partent de Zanzibar vers l’intérieur du continent pour le commerce de l’ivoire emportent le swahili avec elles[6]. La langue devient un outil de communication entre des dizaines de peuples différents, bien au-delà de la côte. La colonisation allemande (1884-1918) renforce ce mouvement en adoptant le swahili comme langue d’administration dans l’Afrique orientale allemande. Une chaire de swahili est créée à l’Université de Berlin dès 1887[9].

Des emprunts arabes : combien, vraiment ?

Le swahili est souvent décrit comme une « langue mixte » ou un « mélange de bantou et d’arabe ». Cette présentation est trompeuse. Le swahili est une langue bantoue par sa grammaire — système de classes nominales, accord en chaîne, structure verbale agglutinante. Les emprunts arabes portent sur le vocabulaire, non sur la structure.

Reste la question de leur proportion. Le chiffre de 40 % d’emprunts arabes, avancé par Frederick Johnson en 1939, est encore souvent repris[10]. Mais il est contesté. Le linguiste Thilo Schadeberg, dans le cadre du World Loanword Database (2009), a analysé 1 815 entrées du vocabulaire de base : les emprunts arabes y représentent entre 16 et 20 % du total[11].

L’écart s’explique par le corpus étudié. Dans les textes religieux, la proportion d’emprunts arabes peut atteindre des niveaux bien plus élevés. Dans le vocabulaire de base — les mots de la vie quotidienne, du corps, de la parenté —, elle reste nettement plus basse. Selon Schadeberg, les emprunts arabes se concentrent dans certains domaines : la religion (47,5 % du vocabulaire du domaine), la propriété (41,4 %), le droit (41,1 %)[11]. C’est un profil d’emprunt classique, comparable à celui du français avec l’arabe : les mots empruntés reflètent les domaines de contact.

Le swahili a aussi emprunté au persan (0,4 à 3,4 % selon les estimations), au portugais (environ 1 %), à l’hindoustani (0,7 à 3,9 %) et, plus récemment, à l’anglais (environ 4,6 %)[7]. La majorité des emprunts arabes datent de la période de domination omanaise, aux XVIIIe et XIXe siècles, et non de contacts plus anciens[12].

La standardisation : le choix du kiunguja

Jusqu’au début du XXe siècle, le swahili existe sous la forme de nombreux dialectes côtiers. La question de la norme se pose avec la colonisation britannique, qui succède aux Allemands après 1918.

En 1928, une conférence interterritoriale réunie à Mombasa choisit le dialecte de Zanzibar, le kiunguja, comme base du swahili standard[6]. En 1930, l’Inter-Territorial Language Committee formalise cette décision[9]. Le choix du kiunguja, dialecte du centre politique et commercial de Zanzibar, n’est pas neutre : il écarte les variétés de Mombasa (kimvita) et de Lamu (kiamu), qui avaient chacune leur tradition littéraire.

Le passage de l’écriture arabe à l’écriture latine s’opère à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion des missionnaires européens[4]. C’est un changement majeur : la tradition écrite du swahili était jusque-là exclusivement en caractères arabes.

Nyerere et le swahili comme projet politique

L’anglais est le kiswahili du monde.

Alain Ricard, 1988

La phrase est de Julius Nyerere, rapportée par le chercheur Alain Ricard[13]. Elle résume un paradoxe assumé : le président tanzanien impose le swahili comme langue nationale tout en reconnaissant le rôle de l’anglais à l’échelle mondiale.

Nyerere accède au pouvoir en 1961, à l’indépendance de la Tanzanie. Il fait du swahili un instrument d’unification dans un pays qui compte plus de 120 langues. Le choix est facilité par un fait biographique : Nyerere appartient aux Zanaki, l’un des plus petits groupes ethniques du pays, ce qui rend la décision moins suspecte de favoritisme[14].

En 1967, la déclaration d’Arusha fait du socialisme (ujamaa) la doctrine officielle. Nyerere qualifie l’anglais de « symbole du monde capitaliste »[14]. En 1977, l’enseignement primaire est généralisé en swahili[13]. Mais l’enseignement secondaire et supérieur reste en anglais, malgré des projets de « swahilisation » en 1982 et 1992 qui n’ont pas abouti[14].

En 1970, le gouvernement crée le BAKITA (Baraza la Kiswahili la Taifa, Conseil national du kiswahili), organisme chargé de la normalisation et du développement de la langue[7].

Combien de locuteurs ?

Les estimations du nombre de locuteurs du swahili varient considérablement selon les sources et les critères retenus.

Source Locuteurs L1 Locuteurs totaux
Ethnologue (2019-2023) ~5,3 millions ~97 millions (L1 + L2)
Université Laval — 40 à 50 millions
Sorosoro ~1 million 40 à 75 millions
Nations unies (2024) — plus de 200 millions
UNESCO (2024) — plus de 230 millions

L’écart considérable entre ces chiffres tient à la définition du « locuteur ». Les estimations basses comptent les personnes qui utilisent le swahili régulièrement ; les estimations hautes incluent tous ceux qui en ont une compétence même partielle. Ce qui est établi : le swahili est parlé comme langue maternelle par quelques millions de personnes seulement, mais il sert de langue véhiculaire — c’est-à-dire de langue de communication entre locuteurs de langues maternelles différentes — à une population bien plus vaste, répartie dans plus de quatorze pays africains[15]. Parmi les quelque 7 000 langues du monde, ce décalage entre locuteurs natifs et locuteurs totaux est l’un des plus marqués.

Un statut officiel en expansion

Le swahili est aujourd’hui la langue africaine qui a obtenu le plus de reconnaissances institutionnelles.

  • Tanzanie : langue officielle de facto. La constitution de 1977 ne contient paradoxalement aucune disposition linguistique[14].
  • Kenya : langue nationale et officielle depuis la constitution de 2010 (article 7)[7].
  • Ouganda : deuxième langue officielle (amendement constitutionnel de 2005). En 2022, le cabinet décide d’en faire la langue nationale et d’en rendre l’enseignement obligatoire[7].
  • RD Congo : l’une des quatre langues nationales, sous la forme du kingwana[6].
  • Rwanda : langue officielle[7].
  • Union africaine : adoptée comme langue de travail le 18 février 2022, lors de la 35e session ordinaire. C’est la première langue d’origine africaine à obtenir ce statut au sein de l’organisation[16].
  • UNESCO : le kiswahili est devenu la septième langue officielle de la Conférence générale en novembre 2025[15].

Une tradition littéraire ancienne

Le swahili possède une littérature écrite antérieure à celle de la plupart des langues africaines. Les plus anciens écrits connus sont des lettres retrouvées à Goa, datées de 1711[17]. Le plus ancien manuscrit complet est l'Utendi wa Tambuka (1728), une épopée en vers écrite en caractères arabes dans le dialecte kiamu[17]. Un utenzi (ou utendi) est un poème narratif en quatrains rimés, genre caractéristique de la poésie swahilie traditionnelle.

La fiction en prose se développe surtout à partir des années 1940, après la standardisation. Shaaban bin Robert (1909-1962) est considéré comme le père de la littérature swahilie moderne. Ses oeuvres, dont Kusadikika (un roman allégorique) et Utenzi wa Vita vya Uhuru, fondent une prose littéraire en swahili standard[17]. Le dramaturge Ebrahim Hussein (né en 1943) marque une autre étape avec Kinjeketile (1969), pièce considérée comme un jalon du théâtre tanzanien[17].

Bibliographie

  • TLFi / CNRTL, articles « swahili » (étymologie) et « swahili » (définition), ATILF (CNRS / Université de Lorraine).
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « swahili ».
  • Nurse, Derek et Hinnebusch, Thomas J., Swahili and Sabaki: A Linguistic History, Berkeley, University of California Press, 1993.
  • Schadeberg, Thilo, « Swahili vocabulary », dans Haspelmath, Martin et Tadmor, Uri (dir.), World Loanword Database, Leipzig, Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, 2009.
  • Ricard, Alain, « Le "kiswahili du monde" en Tanzanie », Politique africaine, n° 32, 1988.
  • Leclerc, Jacques, « La langue swahilie » et « Tanzanie », Aménagement linguistique dans le monde, Université Laval.

Notes et références

  1. Nations unies, « Journée mondiale de la langue kiswahili » ; UNESCO, « L’UNESCO s’associe à la Tanzanie pour célébrer la Journée mondiale de la langue kiswahili 2024 ». ↑
  2. TLFi / CNRTL, article « swahili » (étymologie). ↑
  3. Le wolof et le swahili utilisent tous deux des classes nominales, mais ces systèmes sont indépendants : le wolof appartient à la famille atlantique, le swahili à la famille bantoue. ↑
  4. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « swahili ». ↑
  5. Glottolog 5.3, fiche « Swahili (swah1253) ». ↑
  6. Leclerc, Université Laval, « La langue swahilie » ; Sorosoro, « Le swahili ». ↑
  7. Données compilées d’après Ethnologue et les sources constitutionnelles respectives, via l’article « Swahili » de Wikipedia EN (point de départ, recoupé avec les sources institutionnelles). ↑
  8. Hérodote.net, « Le swahili, 2000 ans d’échanges et de mélanges ». ↑
  9. Sorosoro, « Le swahili ». ↑
  10. Le chiffre de Johnson (1939) est discuté dans Hérodote.net et dans la littérature spécialisée. ↑
  11. Schadeberg, « Swahili vocabulary », World Loanword Database, 2009 (proportions globales et ventilation par domaine sémantique, onglet « Borrowed by semantic field »). ↑
  12. Nurse et Hinnebusch, Swahili and Sabaki, 1993. ↑
  13. Ricard, « Le "kiswahili du monde" en Tanzanie », Politique africaine, 1988. ↑
  14. Leclerc, Université Laval, « Tanzanie (politique linguistique) ». ↑
  15. Nations unies, « Journée mondiale de la langue kiswahili » ; UNESCO. ↑
  16. Mediacongo, « Le swahili adopté officiellement comme langue de travail de l’Union africaine », 2022. ↑
  17. D’après les données de l’article « Swahili literature » (Wikipedia EN, point de départ), recoupées avec les sources bibliographiques. ↑
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