Introduction
Les mots algèbre, hasard, abricot et coton ont un point commun : ils viennent de l’arabe. Ce ne sont pas des cas isolés. Le français compte entre 250 et plus de 400 mots d’origine arabe, selon que l’on retient les seuls mots courants ou que l’on inclut les termes rares et techniques[1]. L’arabe est ainsi la première langue non européenne d’emprunt du français[2].
Ces emprunts ne sont pas le fruit du hasard -- lui-même mot d’origine arabe. Ils témoignent de contacts profonds entre la civilisation arabe médiévale et l’Europe occidentale, à une époque où le monde arabe était « nettement en avance sur la civilisation occidentale » dans les domaines des sciences, de la philosophie et du commerce[2]. Les mots ont suivi les marchandises, les traductions savantes et les conquêtes, du XIe au XVIe siècle.
Cet article retrace les voies par lesquelles ces mots sont entrés en français, les domaines qu’ils ont marqués, et l’histoire de quelques-uns d’entre eux. Comme pour les mots hérités du latin, chaque emprunt porte la trace d’une époque, d’un itinéraire et d’un contexte culturel.
Combien de mots ?
Les estimations varient selon les critères d’inclusion. Henriette Walter, dans L’aventure des mots français venus d’ailleurs (1997), dénombre environ 250 à 270 mots courants d’origine arabe sur les 35 000 mots du français usuel, soit 5 à 6,5 % du vocabulaire d’origine étrangère[3]. Le dictionnaire Le Robert (2010) recense 419 mots empruntés à l’arabe classique et à l’arabe maghrébin[2]. Salah Guemriche, dans son Dictionnaire des mots français d’origine arabe (2007), répertorie 391 entrées strictement arabes, et environ 540 si l’on ajoute les mots d’origine turque ou persane passés par l’arabe[3].
Ces écarts s’expliquent par les critères retenus : certains comptages incluent les mots rares et techniques, d’autres seulement le vocabulaire courant ; certains intègrent les mots persans ou turcs transitant par l’arabe, d’autres non.
Les quatre voies de transmission
Les emprunts arabes ne sont pas entrés directement en français. Ils sont passés « par l’intermédiaire du latin médiéval, de l’italien, du sicilien, du provençal, du portugais et de l’espagnol »[2]. On peut distinguer quatre voies principales.
La voie espagnole
L’Espagne médiévale, partagée entre royaumes chrétiens et Al-Andalus, a été un carrefour entre les deux civilisations. Le mot hasard vient de l’espagnol azar (1283), issu de l’arabe populaire az-zahr[4]. Le mot azimut vient de l’espagnol acimut, attesté à la fin du XIIIe siècle sous le roi Alphonse X le Sage, de l’arabe sumut[5]. Le mot algorithme, sous sa première forme augorisme (vers 1220-1230), vient de l’ancien espagnol alguarismo (1256-1276)[6].
La voie italienne
La Sicile normande et les cités marchandes italiennes ont été l’autre grand relais. Les Arabes ont introduit la culture de la canne à sucre et du coton en Sicile et en Andalousie[7]. Le mot coton (vers 1160) vient de l’arabe qutun par l’italien cotone[8]. Le mot sucre (1176-1181, chez Chrétien de Troyes) vient de l’arabe sukkar par l’italien zucchero[9]. La douane (1281) vient de l’ancien italien doana, lui-même de l’arabe diwan, emprunté au persan[10]. Le zéro (1485) vient de l’italien zero, altération de zefiro, du latin médiéval zephirum forgé par Leonardo Fibonacci en 1202, issu de l’arabe sifr[11]. L'orange (vers 1200) vient de l’ancien italien arancio, de l’arabe naranga, emprunté au persan[12]. La jupe (vers 1188) vient de l’ancien italien du Sud jupa, de l’arabe jubba[13].
La voie du latin médiéval
Au XIIe siècle, des traducteurs -- le plus célèbre est Gerardo de Cremona -- ont rendu en latin les grands traités scientifiques arabes. Le mot algèbre vient du latin médiéval algebra, forgé par Gerardo de Cremona d’après l’arabe al-jabr (« réduction »), titre abrégé d’un traité du mathématicien Al-Khwarizmi paru en 825[14]. Le mot chiffre vient du latin médiéval cifra (XIIe siècle), issu de l’arabe sifr (« vide, zéro »)[15].
La voie provençale et le commerce direct
Les ports de la Méditerranée occidentale, notamment Marseille, ont entretenu des relations commerciales directes avec l’Afrique du Nord et le Proche-Orient dès les XIe et XIIe siècles[16]. Le mot magasin (1389) pourrait être passé par le provençal : on trouve la forme latine médiévale magazenum à Marseille dès 1228, de l’arabe makhazin (pluriel de makhzan, « entrepôt »). La voie italienne (magazzino, 1308-1348) reste toutefois possible[17].
Histoires de mots
Chiffre et zéro : un même mot arabe, deux mots français
Les mots chiffre et zéro remontent au même étymon arabe : sifr, qui signifie « vide » et traduit le sanskrit shunya[15][11]. Le premier a transité par le latin médiéval cifra (XIIe siècle) et désignait à l’origine le zéro seul. Le zéro étant « l’innovation la plus importante et la plus caractéristique du système numérique arabe », selon le TLFi, le mot chiffre a fini par désigner tous les signes numériques[15]. Le second, zéro, est arrivé plus tard par l’italien : Fibonacci écrit en 1202, dans son Liber abaci, « cum hoc signo O, quod arabice zephirum appellatur »[11]. L’italien zefiro s’est abrégé en zero, puis est passé en français en 1485. Les deux mots cohabitent depuis, chacun ayant pris un sens différent.
Le passage de [s] à [ch] dans chiffre reste discuté. L’hypothèse la plus vraisemblable est une influence picarde : les textes les plus anciens attestant le mot sont picards, et les villes industrielles du Nord ont adopté tôt le système numérique arabe[15].
Abricot : un aller-retour entre Europe et monde arabe
Le mot abricot (1526) illustre un parcours étymologique circulaire. Le latin praecoquum (« fruit précoce ») passe en bas grec (praikokkion), puis en arabe (al-barkuk, avec l’article arabe al-), avant de revenir en Europe par l’espagnol albaricoque (1330) et le portugais albricoque[18]. Le mot est donc parti du latin, a voyagé jusqu’en arabe, puis est revenu en français par la péninsule Ibérique.
Hasard : une étymologie disputée
Le mot hasard (vers 1150, sous la forme hasart) désigne d’abord un jeu de dés[4]. Il vient de l’espagnol azar (« coup défavorable au jeu de dés », 1283), lui-même de l’arabe populaire az-zahr (« le dé à jouer »). C’est l’étymologie retenue par le FEW et par le linguiste espagnol Joan Corominas.
L’hypothèse n’est cependant pas sans objection. Lammens et Devic ont fait remarquer que le sens « dé à jouer » n’est pas attesté en arabe classique et serait « relativement moderne »[4]. Corominas lui-même a proposé une autre piste : l’arabe classique zahr (« fleur »), parce qu’une fleur aurait figuré sur l’une des faces du dé. Une troisième hypothèse, avancée par Klein, rattache le mot à l’arabe yasara (« jouer aux dés »)[4]. Le débat n’est pas tranché.
Orange : du persan au français, par l’arabe et l’italien
L’orange amère a été « transmise par les Perses aux Arabes, qui l’importèrent en Sicile d’où elle passa au reste de l’Europe méditerranéenne »[12]. Le mot vient du persan narang, passé en arabe sous la forme naranga. En ancien italien, l’article arabe ou la préposition se confond avec le n- initial, qui tombe par déglutination : narancia devient arancio. En français, le o- initial s’explique probablement par l’influence du nom de la ville d’Orange[12].
Tableau des principaux emprunts
| Mot français | Arabe | Sens arabe | Voie | Première attestation |
|---|---|---|---|---|
| algèbre | al-jabr | réduction | latin médiéval | vers 1380 |
| algorithme | Al-Khwarizmi | nom propre | espagnol | vers 1220 |
| chiffre | sifr | vide, zéro | latin médiéval | XIIIe s. |
| zéro | sifr | vide, zéro | italien | 1485 |
| azimut | sumut | les chemins | espagnol | 1544 |
| hasard | az-zahr (discuté) | le dé | espagnol | vers 1150 |
| magasin | makhazin | entrepôts | provençal ou italien | 1389 |
| douane | diwan | bureau (du persan) | italien | 1281 |
| abricot | al-barkuk | du latin praecoquum | espagnol / portugais | 1526 |
| sucre | sukkar | du sanskrit sarkara | italien | 1176 |
| orange | naranga | du persan narang | italien | vers 1200 |
| coton | qutun | coton | italien | vers 1160 |
| jupe | jubba | veste de dessous | italien | vers 1188 |
Un héritage qui raconte une époque
Ces emprunts ne forment pas une liste aléatoire. Ils dessinent une carte des savoirs et des échanges médiévaux. Les mots de mathématiques (algèbre, algorithme, chiffre, zéro) rappellent que le monde arabe a transmis à l’Europe le système de numération décimal et les bases de l’algèbre. Les mots du commerce (magasin, douane) et de l’alimentation (sucre, abricot, orange) témoignent de l’intensité des échanges en Méditerranée. Les mots du textile (coton, jupe) portent la trace des marchandises venues d’Orient.
On observe aussi que le français emprunte rarement à l’arabe en ligne directe. Presque tous ces mots passent par une langue romane intermédiaire -- l’espagnol, l’italien, le provençal -- ou par le latin des traducteurs. Ce n’est pas un hasard : les emprunts suivent les routes commerciales et intellectuelles de l’Europe médiévale. Comme les mots d'origine romani dans le français des cités, ils racontent autant l’histoire des contacts entre peuples que celle de la langue elle-même.
Bibliographie
- TLFi / CNRTL, articles « algèbre », « algorithme », « azimut », « abricot », « magasin », « jupe », « hasard », « chiffre », « zéro », « coton », « sucre », « douane », « orange » (consultés le 30 septembre 2026).
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, articles « algèbre », « hasard », « coton » (consultés le 30 septembre 2026).
- Guemriche, Salah. Dictionnaire des mots français d’origine arabe. Paris : Seuil, 2007.
- Walter, Henriette. L’aventure des mots français venus d’ailleurs. Paris : Robert Laffont, 1997.
- Devic, Marcel. Dictionnaire étymologique des mots français d’origine orientale. Paris : Imprimerie nationale, 1876 (disponible sur Gallica).
- Saint-Pierre, Gaétan. « De quelques emprunts anciens à l’arabe, au turc et au néerlandais ». Correspondance (CCDMD).
- Leclerc, Jacques. « Les emprunts et la langue française ». Histoire du français. Université Laval.
Notes et références
- Henriette Walter dénombre 250 à 270 mots courants d’origine arabe sur 35 000 mots du français usuel (L’aventure des mots français venus d’ailleurs, 1997, repris dans le compte rendu de Guemriche, Hommes et Migrations, 2007, Persée). Le Robert 2010 en recense 419 (Leclerc, Université Laval). Guemriche répertorie 391 entrées strictement arabes. ↑
- Leclerc, « Les emprunts et la langue française », Université Laval. ↑
- Compte rendu du Dictionnaire des mots français d’origine arabe de Guemriche, Hommes et Migrations, 2007 (Persée). ↑
- TLFi, article « hasard ». ↑
- TLFi, article « azimut ». ↑
- TLFi, article « algorithme ». ↑
- TLFi, articles « sucre » et « coton ». ↑
- TLFi, article « coton ». Première attestation : vers 1160 (Enéas). ↑
- TLFi, article « sucre ». ↑
- TLFi, article « douane ». ↑
- TLFi, article « zéro ». ↑
- TLFi, article « orange ». ↑
- TLFi, article « jupe ». ↑
- TLFi, article « algèbre ». Confirmé par le Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd. ↑
- TLFi, article « chiffre ». ↑
- Saint-Pierre, « De quelques emprunts anciens à l’arabe, au turc et au néerlandais », Correspondance (CCDMD). ↑
- TLFi, article « magasin ». ↑
- TLFi, article « abricot ». ↑