Le nom de Bordeaux vient de Burdigala. C’est le nom que la ville portait dans l’Antiquité, avant la conquête romaine, et elle l’a conservé sous Rome. Que signifiait Burdigala ? Personne ne le sait avec certitude. Plusieurs savants ont proposé une explication ; aucune ne s’est imposée.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est l’histoire de la forme du nom. On la suit des auteurs grecs et latins jusqu’au français moderne. Cet article présente d’abord ce que disent les textes antiques, puis les hypothèses sur le sens du nom et leurs limites, enfin le chemin de Burdigala à Bordeaux, et ce qu’il a laissé dans bordelais et dans un bordeaux.
Ce que disent les Anciens
Strabon : un comptoir dans une lagune
Le géographe grec Strabon nomme la ville Bourdigala (Βουρδίγαλα). Il en fait l’emporium, c’est-à-dire le marché ou comptoir principal, des Bituriges Vivisques[1]. Il la situe au fond d’une étendue d’eau formée par les bouches de la Garonne. Le grec dit « une sorte de lagune » ; le traducteur du XIXe siècle, Amédée Tardieu, rend le mot par « estuaire ».
Strabon apporte un deuxième renseignement, important pour la question du nom. Les Bituriges Vivisques sont pour lui un peuple « de race gauloise ». Mais ils vivent enclavés chez les Aquitains, dont ils sont « les seuls étrangers »[1]. Un peuple gaulois installé en pays aquitain : on comprend que l’on hésite, pour le nom de la ville, entre une origine gauloise et une origine aquitaine. (Sur la langue des Aquitains et ses liens supposés avec le basque, voir l’article sur la langue basque.)
Ausone : Burdigala, ville natale
Au IVe siècle, le poète latin Ausone, né à Bordeaux, écrit le nom Burdigala. Il clôt sur elle son Ordo urbium nobilium (« Classement des villes illustres ») : « Burdigala est natale solum » (« Burdigala est ma terre natale »)[2]. Selon Gérard Lucas, c’est sans doute la cité la plus chère au poète : elle ferme le recueil et occupe la pièce la plus longue, avec 41 vers[3].
Le même poème livre un autre nom, celui de la source sacrée de la ville : « Divona Celtarum lingua » (« Divona, dans la langue des Celtes »)[4]. Ausone dit donc explicitement qu’à Bordeaux une langue celtique a donné au moins un nom. C’est un témoignage précieux. Il ne prouve pourtant rien sur l’origine de Burdigala lui-même : une ville peut porter un nom d’une langue et ses sources un nom d’une autre.
Un nom conservé
À l’époque romaine, beaucoup de chefs-lieux gaulois ont pris le nom de leur peuple. Paris, par exemple, doit son nom aux Parisii. Bordeaux, au contraire, fait partie des villes qui ont gardé leur ancien nom, comme le soulignent Pierre et Claude Barrière en 1953[5].
Les formes antiques et médiévales
En 1897, Maximilian Ihm recense, dans la Realencyclopädie de Pauly, grande encyclopédie savante de l’Antiquité, les formes anciennes du nom[6]. On les complète ici par les formes médiévales relevées dans les dictionnaires.
| Forme | Date ou époque | Source |
|---|---|---|
| Bourdigala (Βουρδίγαλα) | Antiquité | Strabon, Géographie, IV, 2, 1 |
| Burdigala | Antiquité | Martial, IX, 32, 6 |
| Burdigala | IVe siècle | Ausone, Ordo urbium nobilium |
| Burdigalo | Antiquité ou haut Moyen Âge | Table de Peutinger |
| Bordegala | Antiquité ou haut Moyen Âge | Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem |
| Bordicalon | Antiquité ou haut Moyen Âge | Anonyme de Ravenne, IV, 40 |
| Burdegalensem (adjectif) | haut Moyen Âge | Grégoire de Tours, Histoire des Francs, IX, 5 |
| Burdegala | haut Moyen Âge | monnaies mérovingiennes |
| bordelois (nom masculin : une monnaie de Bordeaux) | XIIIe siècle | Rutebeuf |
| Bordeu | 1280 | cité par Dauzat et Rostaing (1963) |
| Burdeaus | 1280-1307 | textes anglo-normands |
| Burdeaux, Burdeux, Burdels, Bordeaux, Bourdeus, Bourdeux | non datées | variantes anglo-normandes relevées par l’AND |
Le tableau montre un premier mouvement dès les sources anciennes. À côté de Burdi-, on lit Burde-, Bordi- et Borde- : le u s’écrit parfois o, le i parfois e.
Que signifie Burdigala ? Les hypothèses
Aucune des explications qui suivent n’est démontrée. Elles sont présentées avec leurs auteurs et leurs limites ; l’objection de Le Flamanc (1957), qui répond à Jullian, est exposée à part, à la fin. Une précaution s’impose : les travaux récents sur la question n’ont pas pu être consultés pour cet article. Les ouvrages de référence de la toponymie (l’étude des noms de lieux) n’y sont donc pas résumés.
Un nom sans équivalent en Gaule (Jullian)
Camille Jullian, cité par René Lafon en 1952, jugeait le nom isolé : « Il n’y a pas en Gaule de mot qui lui soit comparable ; il y en a d’analogues dans les pays comme l’Espagne »[7]. Lafon précise que ces noms espagnols analogues sont des composés qui contiennent cala comme premier ou second élément. Selon cette lecture, Burdigala ne serait pas gaulois, mais appartiendrait au monde aquitain et ibérique.
Le basque burdina, « fer » (Trombetti, Bouda)
Une autre hypothèse rattache le premier élément au basque burdina « fer », qui prend la forme burdin- dans les mots composés. D’après Lafon, Alfredo Trombetti, en 1925, « l’indique et l’accepte sans donner d’explication » ; Karl Bouda l’a admise en 1949[7].
René Lafon examine cette hypothèse dans un court article de 1952. Seule la première page de cet article a pu être lue. On ne sait donc pas quelle conclusion il en tire, et on ne lui prête ici ni adhésion ni rejet.
« Abri dans les marais » (Morvan)
Une troisième explication est attribuée à Michel Morvan, dans un livre de 2004 sur les noms de lieux du Pays basque et de Gascogne. Le nom serait formé de deux éléments aquitains, *burd- et *gala (l’astérisque signale une forme reconstituée, non attestée). Le tout signifierait « abri dans les marais »[8].
Cette hypothèse n’est connue ici que par Wikipédia et le Wiktionnaire ; le livre de Morvan n’a pas été consulté. Or ces reprises ne s’accordent pas sur le sens de chaque élément. Pour l’une, *burd- voudrait dire « boueux » et *cal- « abri, crique ». Pour l’autre, les sens « crique » et « marais » sont répartis autrement[8]. Ce sens s’accorderait avec la lagune décrite par Strabon. Mais un sens qui convient au paysage n’est pas une démonstration.
L’objection de Le Flamanc
En 1957, un auteur signant Le Flamanc conteste le point de départ de Jullian. Le nom ne serait pas isolé : « le seul Dictionnaire des Postes […] mentionne dix-neuf Bordeaux répandus sur tout le territoire », ainsi qu’« onze Bourdeaux » et de nombreux Bordeil, Bordel, Bourdel ou Bourdelle[9]. Sa propre explication n’a pas pu être lue.
L’argument a une limite. Il ne vaut que si tous ces lieux ont la même origine que Burdigala. Or rien ne le montre : des noms qui se ressemblent aujourd’hui peuvent venir de mots tout différents.
| Hypothèse | Auteur et date | Ce qu’on peut en dire |
|---|---|---|
| Nom ibérique ou aquitain, sans équivalent en Gaule | Jullian, cité par Lafon (1952) | Contestée par Le Flamanc (1957) |
| Basque burdin- « fer » | Trombetti (1925), Bouda (1949) | Examinée par Lafon (1952) ; conclusion non lue |
| Aquitain *burd- + *gala, « abri dans les marais » | Morvan (2004) | Connue par des sources de seconde main, qui divergent |
De Burdigala à Bordeaux
Le Moyen Âge : Bordeu, Burdeaus
Au Moyen Âge, la forme Bordeu est attestée en 1280[10]. Les textes anglo-normands (le français écrit en Angleterre) écrivent Burdeaus dans des citations datées de 1280 à 1307 : « Phelippe ad seysi Burdeaus » (« Philippe a saisi Bordeaux »). L’Anglo-Norman Dictionary relève aussi, sans date, les variantes Burdeaux, Burdeux, Burdels, Bordeaux, Bourdeus et Bourdeux[11].
La coexistence de Burdels et de Burdeaus rappelle l’histoire du mot château. Le TLFi relève le pluriel chastels vers 1100 dans la Chanson de Roland, chastaus en 1174, chastiaus en 1212-1218, avant châteaux[12]. Comme chastels a donné chastiaus puis châteaux, une forme en -els a pu donner Burdeaus, puis Bordeaux. Ce changement relève de ce qu’on appelle la vocalisation du l. Selon l’encyclopédie Larousse, le l placé devant une consonne devient une semi-voyelle, qui se fond plus tard avec la voyelle précédente en un seul son : le latin alba devient aube, talpa donne taupe[13].
Une question reste ouverte. Le français a-t-il emprunté sa forme à l’occitan, où la ville se dit Bordèu selon le Wiktionnaire[14] ? Ou a-t-il fait évoluer une forme ancienne en -el selon sa propre phonétique ? La variante anglo-normande Burdels et le radical Bordel- restitué par le TLFi pour bordelais iraient plutôt dans le second sens. Aucune source consultée ne tranche.
Le l de bordelais
Le TLFi explique bordelais par l’ancien radical Bordel-, restitué d’après la forme Bordeu de 1280, et le suffixe -ois, devenu -ais. Il rapproche le latin médiéval burdigalensis[10]. Le mot apparaît au XIIIe siècle chez Rutebeuf, sous la forme bordelois, à propos d’une monnaie « de Bordeaux »[10].
Le féminin a pris des sens commerciaux. Une bordelaise est une barrique en 1866, puis une bouteille d’une forme particulière pour le vin de Bordeaux en 1877, chez Littré. Ces emplois viennent de barrique bordelaise et de bouteille bordelaise, par ellipse (omission du nom)[10].
Un bordeaux : le vin et la couleur
Le nom de la ville est aussi devenu un nom commun. Un bordeaux, au sens de vin, est attesté en 1800 chez Berchoux, dans La Gastronomie. Le TLFi l’explique par le nom de la ville, « centre d’une grande région de vignobles »[15].
Par métonymie (le passage d’une chose à une autre qui lui est liée), bordeaux désigne aussi une couleur rouge foncé, synonyme de grenat. L’adjectif est invariable : on écrit « des draps bordeaux ». Le TLFi ne donne pas de date pour ce sens de couleur[15].
Un nom plus vieux que son explication
Bordeaux ressemble en cela à d’autres grandes villes. Le nom de Lyon s’explique par le gaulois, celui de Marseille garde une part d’énigme. Pour Burdigala, on dispose d’une forme bien suivie, de Strabon à Bordeaux, mais d’aucun sens établi. La forme obéit à des évolutions que l’on retrouve dans d’autres mots du latin au français. Le sens, lui, reste une question ouverte.
Bibliographie
- Barrière, Pierre et Claude. « Bordeaux dans la toponymie et la topographie aquitaines ». Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 2-1, 1953, p. 5-20 (Persée).
- Lafon, René. « Sur une étymologie basque du nom de Burdigala ». Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 1-4, 1952, p. 307-310 (Persée).
- Le Flamanc. « Le nom de Burdigala ». Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 6-2, 1957, p. 171-179 (Persée).
- Ihm, Maximilian. « Burdigala ». Paulys Realencyclopädie der classischen Altertumswissenschaft, III, 1, 1897, col. 1061 (Wikisource allemand).
- Lucas, Gérard. Vienne dans les textes grecs et latins. MOM Éditions, 2016, chapitre « Ausone » (OpenEdition Books).
- Strabon. Géographie, IV, 2, traduction d’Amédée Tardieu (remacle.org).
- Ausone. Ordo urbium nobilium, texte latin (Wikisource latin).
- Anglo-Norman Dictionary (AND2), entrée « Burdeaus ».
- TLFi / CNRTL, articles « bordelais », « bordeaux » (étymologie et définition) et « château ».
- Encyclopédie Larousse, article « français ».
- Wikipédia, article « Burdigala » ; Wiktionnaire, article « Bordeaux » (points de départ seulement).
- Lecture complémentaire : Counillon, Patrick. « Strabon, Bourdigala et l’Aquitaine ». Aquitania, 24, 2008, p. 33-39 (Persée).
Notes et références
- Strabon, Géographie, IV, 2, 1, traduction d’Amédée Tardieu (remacle.org), avec le texte grec (λιμνοθαλάττῃ τινί, « une sorte de lagune »). ↑
- Ausone, Ordo urbium nobilium, texte latin (Wikisource latin) : « Burdigala est natale solum, clementia caeli / mitis ubi et riguae larga indulgentia terrae ». Traduction de la rédaction. ↑
- Gérard Lucas, Vienne dans les textes grecs et latins, MOM Éditions, 2016, chapitre « Ausone ». ↑
- Ausone, Ordo urbium nobilium : « Divona Celtarum lingua, fons addite divis » (« Divona dans la langue des Celtes, source mise au rang des dieux »). Traduction de la rédaction. ↑
- Pierre et Claude Barrière, « Bordeaux dans la toponymie et la topographie aquitaines », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 2-1, 1953, p. 5. ↑
- Maximilian Ihm, « Burdigala », Paulys Realencyclopädie der classischen Altertumswissenschaft, III, 1, 1897, col. 1061. Ihm relève aussi Burdegalensium dans la Notitia Galliarum et une forme altérée chez Marcien d’Héraclée. ↑
- René Lafon, « Sur une étymologie basque du nom de Burdigala », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 1-4, 1952, p. 307-310. Seule la première page a pu être lue. ↑
- Wikipédia, article « Burdigala », section étymologie, qui renvoie à Michel Morvan, Noms de lieux du Pays basque et de Gascogne, 2004 ; Wiktionnaire, article « Bordeaux ». L’ouvrage de Morvan n’a pas été consulté. ↑
- Le Flamanc, « Le nom de Burdigala », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 6-2, 1957, p. 171-179. Seule la première page a pu être lue. ↑
- TLFi / CNRTL, étymologie de « bordelais », qui cite Dauzat et Rostaing, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, 1963, pour la forme Bordeu (1280). ↑
- Anglo-Norman Dictionary (AND2), entrée « Burdeaus » : citations datées de 1280 à 1307, toutes en Burdeaus ; les autres variantes sont listées sans date. ↑
- TLFi / CNRTL, étymologie de « château ». ↑
- Encyclopédie Larousse, article « français » : le l intérieur devant consonne devient une semi-voyelle, « laquelle se combinera plus tard avec la voyelle précédente pour former un seul son vocalique ». ↑
- Wiktionnaire, article « Bordeaux » (forme occitane Bordèu). ↑
- TLFi / CNRTL, étymologie et définition de « bordeaux ». ↑
