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Noms propres

Lyon, la colline du corbeau ou de la lumière ?

Lugdunum : colline du dieu Lug, du corbeau ou de la lumière ? L’étymologie du nom de Lyon reste débattue. Trois hypothèses, leurs auteurs et leurs limites.

En bref
Lugdunum, nom gaulois Lyon descend du gaulois Lugudunon, latinisé en Lugdunum, fondé en colonie romaine en 43 av. J.-C. par Lucius Munatius Plancus. Le second élément, dunon, signifie « colline fortifiée ».
*Trois hypothèses pour Lugu-** — Le premier élément du nom est rapproché soit du dieu gaulois Lugus, soit d’un mot celtique lougos (corbeau), soit de la racine indo-européenne leuk-* (lumière). Aucune de ces hypothèses ne s’impose de manière définitive.
Un débat toujours ouvert Le sens du nom du dieu Lug est lui-même discuté (guerrier, lumineux ?), ce qui rend l’étymologie de Lyon plus incertaine encore qu’il n’y paraît.

La réponse courte

Lyon vient du gaulois Lugudunon, latinisé en Lugdunum. Le second élément, dunon, signifie « colline fortifiée » ; on le retrouve dans de nombreux toponymes gaulois (Verdun, Loudun, Issoudun). Le premier élément, Lugu-, fait l’objet d’un débat qui dure depuis le XIXe siècle : s’agit-il du nom du dieu gaulois Lugus, d’un mot signifiant « corbeau » ou d’un terme lié à la lumière ? Aucune réponse ne fait consensus.

Fondation et premières attestations

En 43 av. J.-C., Lucius Munatius Plancus, proconsul en Gaule, fonde une colonie romaine sur la colline de Fourvière, au-dessus du confluent du Rhône et de la Saône[1]. Son inscription funéraire, conservée à Gaète (Italie), porte la forme LVGDVNVM[2]. Le nom officiel complet de la colonie est Colonia Copia Felix Munatia[3].

Strabon, au Ier siècle av. J.-C., décrit « la ville même de Lugdunum, qui s’élève adossée à une colline, au confluent de l’Arar et du Rhône »[4]. Dion Cassius, au IIIe siècle, atteste une forme plus ancienne : « ils bâtirent la ville appelée Lugudunum et aujourd’hui nommée Lugdunum »[5]. Cette distinction montre que le nom a perdu sa voyelle médiane (Lugu- > Lug-) assez tôt. Une monnaie de 42 av. J.-C. porterait la forme Lugudunon, proche de la forme gauloise d’origine[6].

Le site n’était pas vierge. Des fouilles menées place Abbé-Larue en 2014 ont révélé des fortifications gauloises antérieures à la fondation romaine[7].

Le dieu Lugus : l’hypothèse la plus répandue

La majorité des celtisants contemporains interprètent Lugudunon comme « la colline du dieu Lugus ». Cette lecture, dite théophore (un toponyme formé sur un nom de divinité), est défendue depuis d’Arbois de Jubainville par Holder, Loth, Vendryes, Guyonvarc’h, puis par Xavier Delamarre (Dictionnaire de la langue gauloise, 2003)[8]. Lugus est une divinité majeure du panthéon celtique, assimilée à Mercure par les Romains. Son nom se retrouve dans de nombreux toponymes européens : Leiden, Laon, Loudun, Carlisle (l’antique Luguvalium).

Cette hypothèse se heurte pourtant à une difficulté : le sens du nom du dieu Lug est lui-même débattu. Certains le rapprochent du vieil-irlandais lug (« guerrier, champion »). D’autres le rattachent à la racine indo-européenne leuk- (« lumière »), ce qui ferait de Lugus un dieu lumineux et rapprocherait cette hypothèse de la troisième[9]. D’autres encore associent le dieu au corbeau, son attribut dans la mythologie irlandaise[10]. Le débat sur le sens de Lugdunum est donc, en partie, un débat sur le sens du nom du dieu lui-même.

Le corbeau : un récit antique séduisant, mais fragile

La plus ancienne explication du nom remonte au traité Peri potamon (« Sur les fleuves »), attribué au pseudo-Plutarque (IIe siècle ap. J.-C.), qui reprend un récit de Clitophon. Momoros, un druide, et Atepomaros, un roi, chassés du pouvoir par Séséroneus, viennent sur une colline pour fonder une ville. Des corbeaux apparaissent en nombre et couvrent les arbres alentour. Momoros, expert en augures, nomme alors la ville Lougoudounon, « car lougon est le nom du corbeau dans leur langue et dounon s’applique à une éminence »[11].

L’objection est de taille : le mot lougos au sens de « corbeau » n’est attesté dans aucune langue celtique connue[12]. Dès 1886, d’Arbois de Jubainville rapportait les réserves de son collègue Egger quant à la fiabilité du texte, Clitophon n’étant cité que dans ce seul traité[13]. Les spécialistes modernes considèrent généralement cette étymologie comme un récit étiologique — un mythe de fondation destiné à expliquer un nom déjà existant — plutôt qu’une analyse linguistique fiable.

Le récit n’en reste pas moins un document précieux sur les traditions mythologiques gauloises. García Quintela et Sergent lui ont consacré une monographie en 2022 (Le Mythe de fondation de Lugdunum, Classiques Garnier).

La colline lumineuse : l’hypothèse naturaliste

Une troisième lecture rapproche Lugu- de la racine indo-européenne leuk- (« briller »), que l’on retrouve dans le grec leukos (« blanc, brillant ») et le latin lux (« lumière »). Lugdunum serait alors « la colline lumineuse » ou « la montagne brillante ». Cette hypothèse, dite naturaliste, est défendue par Jullian, Reinach, Blanchet, Flobert (1968) et Goudineau[14].

Pierre Flobert s’appuie notamment sur un passage de l'Apocoloquintose de Sénèque (VII, 2) : « Vidi duobus imminens fluuiis iugum, / Quod Phoebus ortu semper obuerso uidet » — « Je vis, dominant deux fleuves, un sommet / Que chaque jour Phébus regarde à son lever »[15]. L’image du dieu solaire éclairant la colline pourrait refléter une étymologie ancienne liant le nom du site à la lumière.

L’objection principale est phonétique : le passage de leuk- à lug- pose des difficultés que tous les linguistes ne jugent pas résolues. Cette hypothèse reste moins largement acceptée que l’hypothèse théophore.

Lugudunon gaulois Lugdunum latin (Ier s. av. J.-C.) Lygdunum IVe siècle Lyons XIIIe siècle Lyon moderne syncope du u u > y chute du g et du d
De Lugudunon à Lyon : évolution phonétique

De Lugdunum à Lyon

L’évolution phonétique qui mène de Lugdunum à Lyon est mieux établie que le sens du premier élément. Au IVe siècle, la forme Lygdunum apparaît, attestée dans un rescript impérial de 357 environ[16]. Le passage de u à y dans la syllabe initiale explique le y moderne. Le g guttural se retranche progressivement : Lygdun > Lydun > Lyon. Le d intervocalique tombe devant n, selon un processus classique de l’évolution du latin au français, bien illustré dans Du latin au français. « Lyon est devenu le nom populaire de notre ville » aux Xe-XIe siècles. Au XIIIe siècle, un document royal mentionne la forme « Lyons »[17].

Un débat ouvert

L’étymologie de Lyon reste un champ de recherche actif. Chacune des trois hypothèses a ses partisans et ses faiblesses. L’hypothèse théophore (le dieu Lugus) est la plus répandue, mais elle repose sur un théonyme dont le sens est lui-même discuté. L’hypothèse du corbeau s’appuie sur un récit mythologique sans confirmation linguistique. L’hypothèse de la lumière rencontre des objections phonétiques. Comme souvent en toponymie ancienne, la certitude reste hors de portée.

Bibliographie

  • D’Arbois de Jubainville, Henry. « Une vieille étymologie du nom de Lyon ». Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 30, n° 4, 1886, p. 454-458 (Persée).
  • Dion Cassius. Histoire romaine, livre XLVI (traduction française : remacle.org).
  • Goudineau, Christian (dir.). Aux origines de Lyon. Lyon : Alpara (OpenEdition Books).
  • « Lugnez : un Lugdunum oublié dans le Jura tabulaire suisse ». Pallas, revue d’études antiques (OpenEdition Journals).
  • Odysseum (Éduscol). « Lugdunum, la colline du dieu gaulois Lug à Lyon ».
  • Sénèque. Apocoloquintose, VII, 2.
  • Strabon. Géographie, IV, 3 (traduction française : mediterranees.net).
  • Inscription de Plancus, CIL X, 6087 (LacusCurtius).
  • Guichet du Savoir (BM Lyon). Réponses « Pourquoi Lyon s’écrit-il avec un y » et « Lugdunum : colline aux corbeaux ».

Notes et références

  1. Hérodote.net, « 9 octobre 43 av. J.-C. : fondation de Lyon ». Source 14 du dossier. ↑
  2. Inscription CIL X, 6087, conservée à Gaète (LacusCurtius). Source 10 du dossier. ↑
  3. Sources 14 et 16 du dossier. ↑
  4. Strabon, Géographie, IV, 3 (traduction française, mediterranees.net). Source 9 du dossier. ↑
  5. Dion Cassius, Histoire romaine, XLVI (traduction française, remacle.org). Source 8 du dossier. ↑
  6. Livius.org, « Lugdunum (Lyon) ». Source 7 du dossier. La monnaie n’a pas été vérifiée dans un catalogue numismatique. ↑
  7. Guichet du Savoir (BM Lyon), « Lugdunum : colline aux corbeaux ». Source 12 du dossier. ↑
  8. Article Pallas (OpenEdition), « Lugnez : un Lugdunum oublié dans le Jura tabulaire suisse ». Source 5 du dossier. Delamarre cité par des sources secondaires (non consulté directement). ↑
  9. Sources 5 et 6 du dossier. ↑
  10. Odysseum (Éduscol), « Lugdunum, la colline du dieu gaulois Lug à Lyon ». Source 6 du dossier. ↑
  11. Pseudo-Plutarque, Peri potamon (« Sur les fleuves »). Récit rapporté par Odysseum (source 6) et d’Arbois de Jubainville (source 3). ↑
  12. Odysseum (source 6) ; Wikipédia (source 15). ↑
  13. D’Arbois de Jubainville, « Une vieille étymologie du nom de Lyon », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 30, n° 4, 1886, p. 454-458 (Persée). Source 3 du dossier. ↑
  14. Article Pallas (source 5). Flobert, « Lugdunum, une étymologie gauloise de l’empereur Claude », Revue des Études Latines, 1968, vol. 46, p. 264-280 (non consulté directement, cité par des sources secondaires). ↑
  15. Sénèque, Apocoloquintose, VII, 2. Cité par Odysseum (source 6) et Goudineau (source 4). ↑
  16. Guichet du Savoir (BM Lyon), citant l’abbé Jolibois (1847). Source 11 du dossier. ↑
  17. Source 11 du dossier. ↑
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