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Noms propres

D’où vient le nom de Marseille ?

Massalia, Massilia, Marseille : le nom de la plus ancienne ville de France, fondée par les Phocéens vers 600 av. J.-C., garde une étymologie discutée.

En bref
Un nom pré-grec Marseille descend du grec Massalia, probablement adapté d’un toponyme ligure ou pré-indo-européen antérieur à la colonisation phocéenne de 600 av. J.-C. L’étymologie exacte reste discutée.
Un mythe de fondation en deux versions Aristote (via Athénée) raconte le mariage d’Euxène et Petta ; Trogue Pompée (via Justin) celui de Protis et Gyptis. Les deux récits expliquent l’alliance entre colons grecs et Ségobiges celto-ligures.
De Massalia à Marseille Le passage de -ss- à -rs- est un problème phonétique spécifique, étudié par Camproux (1952), qui recense cinq hypothèses concurrentes sans en retenir une seule comme certaine.

Marseille est la plus ancienne ville de France. Fondée vers 600 av. J.-C. par des Grecs venus de Phocée, en Ionie (Asie Mineure), elle s’appelait alors Massalia. Ce nom grec reprend vraisemblablement un toponyme local plus ancien, dont l’origine reste obscure. Comment Massalia est-elle devenue Marseille ? Et que signifie ce nom ? Les réponses sont moins assurées qu’on ne le croit.

Un nom antérieur aux Grecs

La forme la plus ancienne du nom nous est parvenue en grec : Massalia (Μασσαλία). Le TLFi confirme qu’il s’agit du « nom grec de Marseille »[1]. Hécatée de Milet, au Ve siècle av. J.-C., donne la première attestation connue : « Massalia, ville de Ligystique, près de la Celtique, colonie des Phocéens »[2]. Thucydide, à la même époque, mentionne également la fondation phocéenne[3].

Mais les Phocéens n’ont probablement pas inventé le nom. Plusieurs indices suggèrent qu’ils ont adapté un toponyme préexistant, en usage chez les Ligures ou un autre peuple de la région.

Hypothèse ligure : mas, la source

L’explication la plus souvent avancée dans les études modernes rattache Massalia à un mot ligure ou pré-indo-européen mas, qui signifierait « source ». Le Wiktionnaire anglais, citant le dictionnaire de Liddell et Scott (1940), indique : « Probably from a pre-Latin language of Italy, perhaps an unknown "Massaliot" language or Ancient Ligurian mas ("spring") »[4]. Cette hypothèse resterait à vérifier dans les travaux de Rostaing (Essai sur la toponymie de la Provence, 1950), qui n’ont pas pu être consultés directement.

Hypothèse anatolienne

Une autre lecture rattache le premier élément Massa- à des traditions toponymiques anatoliennes. Les Phocéens, originaires d’Ionie, connaissaient ce terme pour désigner des villes, des fortifications ou des cours d’eau en Asie Mineure. Le suffixe -leis serait adjectival[5]. Cette hypothèse a le mérite de rendre compte de l’apport grec, mais elle n’a pas fait l’objet d’une démonstration systématique.

Étymologie antique : la corde du pêcheur

Stéphane de Byzance (VIe s. ap. J.-C.), citant l’historien Timée (IVe-IIIe s. av. J.-C.), propose une étymologie entièrement grecque : Massalia viendrait d’une « expression grecque signifiant "corde d’amarrage de pêcheur" »[6]. Les savants modernes rejettent cette lecture, qu’ils considèrent comme une étymologie populaire — une explication inventée après coup pour donner un sens à un nom étranger.

Hypothèse phénicienne

Plus récemment, Eitan Burstein (2023) a avancé une origine sémitique : Matsalyah serait composé de l’hébreu matsal (« lieu protecteur ») et de Yah (nom divin). Cette thèse, fondée sur une inscription découverte en 1845, reste très marginale dans la communauté scientifique[7].

Gyptis et Protis : la légende de fondation

Le récit de la fondation de Marseille existe dans deux versions principales, transmises par des auteurs antiques différents. Toutes deux mettent en scène une alliance matrimoniale entre un Phocéen et la fille d’un roi local : le mariage scelle l’accord qui permet aux Grecs de s’établir sur le territoire des Ségobiges, peuple celto-ligure qui occupait le site[9].

Version d’Aristote (via Athénée) Version de Trogue Pompée (via Justin)
Source Athénée, Deipnosophistes (IIe s. ap. J.-C.), citant la Constitution des Massaliotes d’Aristote Justin, Histoires philippiques, XLIII (IIe s. ap. J.-C.), résumant Trogue Pompée
Fondateur grec Euxène Protis (et Simos)
Roi local non nommé Nannos
Princesse Petta (renommée Aristoxène) Gyptis
Geste de choix Petta offre une coupe à Euxène Gyptis offre l’eau à Protis
Don territorial implicite Nannos concède un terrain

Le nom Protis signifierait « le Premier »[10]. Celui de Nannos signifierait « le Nain »[11]. Ces noms transparents suggèrent des personnages symboliques plutôt qu’historiques. Justin écrivait sept à neuf siècles après les faits[11].

La version de Trogue Pompée, avec Gyptis et Protis, est la plus célèbre. C’est celle que Frédéric Mistral reprend dans Calendal et qui nourrit l’imaginaire marseillais. Mais les deux versions concordent sur l’essentiel : la colonisation phocéenne a reposé sur l’intermariage et le commerce, non sur la conquête[10].

De Massalia à Marseille : une énigme phonétique

Massalia grec (Ve s. av. J.-C.) Massilia latin (Ier s. av. J.-C.) Marsilia latin tardif Marselha occitan (XIIIe s.) Marseille français moderne -ss- > -rs- (discuté) francisation
De Massalia à Marseille : évolution du nom

L’évolution du nom suit deux étapes. La première est banale : le latin Massilia reprend le grec Massalia avec une légère adaptation vocalique. La seconde est beaucoup plus surprenante : le double -ss- se transforme en -rs-, donnant Marsilia puis Marselha en occitan et Marseille en français.

Ce changement -ss- > -rs- ne s’explique pas par les lois phonétiques habituelles du latin au français. En 1952, le linguiste Charles Camproux lui a consacré une étude dans la Revue internationale d’onomastique, où il recense cinq hypothèses concurrentes[12] :

  • La dissimilation (Arbois de Jubainville, Skok, Grohler) : le groupe -ss- se serait différencié spontanément en -rs-.
  • La prononciation celtique (Ronjat) : les locuteurs celtes de la région auraient transformé -ss- en -rs-.
  • La fausse régression (Dauzat) : une correction hypercorrecte aurait introduit un r là où il n’y en avait pas.
  • L’analogie avec Marcellus (Wahlgren, Le nom de la ville de Marseille, Uppsala, 1927) : le nom se serait rapproché du nom propre latin Marcellus.
  • L’influence arabe (Rostaing) : le mot arabe mar (« port ») aurait contaminé le nom.

Camproux lui-même privilégie un processus phonétique local, propre au parler marseillais. Il note que les Marseillais prononcent encore « Carsini » pour « Cassini », ce qui témoigne d’une tendance locale à transformer -ss- en -rs-[12]. Aucune de ces hypothèses ne s’est imposée de manière définitive.

La forme occitane médiévale est Marselha (graphie classique) ou Marsiho (graphie mistralienne). Le gentilé « marseillais » n’est attesté en français qu’en 1605, chez l’historien Pierre-Victor Cayet[13].

Massalia, cité phocéenne

Comme Paris ou Lyon, Marseille doit son nom à un passé bien antérieur au français. Mais à la différence de ces deux villes, dont les noms sont d’origine gauloise, celui de Marseille est né de la rencontre entre un substrat ligure et une colonisation grecque. Strabon résume ainsi la ville : « La ville de Massalia, d’origine phocéenne, est située sur un terrain pierreux ; son port s’étend au-dessous d’un rocher creusé en forme d’amphithéâtre »[8].

Fondée vers 600 av. J.-C., Massalia est restée indépendante pendant plus de cinq siècles. Une seconde vague de colons phocéens est arrivée après 540 av. J.-C., quand les Perses ont pris Phocée[14]. En 49 av. J.-C., la cité a soutenu Pompée contre César et a perdu son autonomie[3]. Le nom latin Massilia s’est alors généralisé. Pline l’Ancien la qualifie de foederata civitas (« cité alliée ») dans son Histoire naturelle[15].

Le nom a traversé plus de vingt-six siècles. Son étymologie exacte reste ouverte — ce qui, en toponymie, n’a rien d’exceptionnel.

Bibliographie

Notes et références

  1. TLFi / CNRTL, article « massaliote » : « Empr. au gr. Massaliôtês "originaire ou habitant de Massalia", dér. de Massalia nom gr. de Marseille. » ↑
  2. Hécatée de Milet, cité par Stéphane de Byzance. Rapporté dans l’article « Marseille antique » de Wikipédia. ↑
  3. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 13 ; la prise par César en 49 av. J.-C. est attestée par les mêmes sources. ↑
  4. Wiktionnaire anglais, s.v. « Massalia », citant Liddell et Scott, Greek-English Lexicon (1940). ↑
  5. Hypothèse rapportée dans l’article « Marseille antique » de Wikipédia. ↑
  6. Stéphane de Byzance, citant Timée. Rapporté dans l’article « Massalia » de Wikipédia anglais. ↑
  7. Eitan Burstein, L’étymologie de Marseille, Paris, L’Harmattan, 2023. Fiche éditeur consultée ; ouvrage non lu directement. ↑
  8. Strabon, Géographie, IV, 1. Traduction française sur remacle.org. ↑
  9. Odysseum (Eduscol), « Marseille — La fondation de Massalia entre mythe et histoire » ; Universalis, article « Marseille antique ». ↑
  10. Universalis, article « Marseille antique ». ↑
  11. Odysseum (Eduscol), « Marseille — La fondation de Massalia entre mythe et histoire ». ↑
  12. Camproux, Charles. « Note étymologique : Marseille ». Revue internationale d’onomastique, t. 4, n° 2, juin 1952, p. 95-98. ↑
  13. TLFi / CNRTL, article « marseillais » : première attestation 1605, P. Cayet, Chronologie septenaire. ↑
  14. Odysseum (Eduscol) ; Wikipédia anglais, « History of Marseille ». ↑
  15. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III. Cité dans le Dictionary of Greek and Roman Geography (Smith, 1854), via Perseus. ↑
toponymie grec ancien latin Antiquité Provence étymologie