Introduction
D’où viennent toubib, bled ou kiffer ? De l’arabe parlé au Maghreb. Mais ils ne sont pas entrés en français par les livres. Ils sont arrivés par la bouche des soldats, des voyageurs et des lycéens d’Algérie, puis par l’argot, c’est-à-dire la langue familière propre à un groupe. La plupart sont attestés au XIXe siècle. D’autres, comme kiffer ou seum, sont plus récents et beaucoup moins bien datés.
Cet article distingue d’abord ces mots des emprunts savants du Moyen Âge. Il suit ensuite la vague coloniale et militaire du XIXe siècle, mot par mot. Il raconte l’histoire de kif et de kiffer, puis celle de bled jusqu’à son sens actuel, et celle de seum. Il se termine sur les mots les plus récents, pour lesquels les sources sont encore rares.
Deux histoires différentes
Un emprunt est un mot qu’une langue prend à une autre. Le français a beaucoup emprunté à l’arabe. Les mots les plus anciens, comme algèbre, hasard ou coton, sont entrés au Moyen Âge par les traductions savantes et le commerce méditerranéen. Leur histoire est racontée dans l’article sur les mots français venus de l’arabe.
Les mots de cet article ont un autre parcours. Ils viennent de l’arabe maghrébin, la langue parlée au quotidien en Afrique du Nord, et non de l’arabe classique écrit. Ils sont passés par l’oral et par des milieux populaires. Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), dictionnaire de référence pour l’histoire des mots, donne souvent deux formes de départ : la forme maghrébine et la forme classique. Pour toubib, par exemple, il cite le maghrébin ṭbīb et le classique ṭabīb, « médecin »[1].
La vague coloniale et militaire du XIXe siècle
Le canal des soldats d’Afrique
Les entrées du TLFi relèvent plusieurs de ces mots d’abord en Algérie ou dans l’argot militaire. On appelle ainsi le vocabulaire familier propre aux soldats. Les « soldats d’Afrique » étaient les soldats français qui avaient servi en Afrique. Les mêmes entrées montrent ensuite ces mots à Paris (bézef chez Delvau en 1867) puis dans la langue des soldats de la Grande Guerre (clebs « caporal » en 1914, bled sur le front en 1916, toubi chez Barbusse en 1916).
Un témoin de l’époque le dit clairement. En 1867, A. Delvau, dans son Dictionnaire de la langue verte, présente bézef, « beaucoup », comme un mot de « l’argot des faubouriens qui ont servi en Afrique »[3].
Un autre canal est le sabir. Le TLFi le définit comme un « parler composite mêlé d’arabe, d’italien, d’espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». C’est une langue de contact, née de la rencontre de locuteurs de langues différentes ; on l’appelait aussi « langue franque »[19] (voir aussi l’article sur les créoles à base française). Le TLFi signale que maboul figure dès 1830 dans un Dictionnaire de la langue franque ou petit mauresque[6]. Un passage de 1863, chez A. Camus (Les Bohèmes du drapeau), montre ce mélange : « Sabir ! sabir ! bezef ! » y est présenté comme trois mots « fréquemment employés sous la tente », qui signifient « Nous comprenons très-bien »[3].
Sept mots datés par le TLFi
Le tableau réunit les données du TLFi. L’étymon est la forme de départ d’un mot, ici la forme arabe. La colonne « attestation » donne la plus ancienne date relevée pour le mot ou une forme proche ; on appelle attestation la première trace écrite connue.
| Mot | Étymon | Sens d’origine | Attestation | Premier milieu |
|---|---|---|---|---|
| toubib | maghrébin ṭbīb (classique ṭabīb) | « médecin » | 1617, isolée ; toubib en 1870 | récits de voyage, puis soldats d’Afrique[1] |
| barda | barda’a | « bât » rembourré pour un âne ou une mule | 1848 (berdâa) | soldats d’Afrique[2] |
| bézef | arabe d’Algérie bezzāf | « en quantité » | 1861 | Algérie, puis faubouriens anciens soldats[3] |
| bled | arabe d’Algérie blad (classique bilād) | « terrain, pays » | fin du XIXe siècle | argot militaire[4] |
| clebs | arabe d’Algérie kelb (classique kalb) | « chien » | 1896 (cleb) ; 1863 d’après Larousse | argot[5] |
| maboul | mahbūl | « fou, sot stupide » | 1830 en sabir ; 1860 en français | sabir, puis langue familière[6] |
| flouze | maghrébin flūs | pluriel de fəls, nom d’une ancienne monnaie | 1512 (flux, mot arabe cité par un voyageur) ; avant 1840 (felous) | argot marseillais, lycéens de Bône[7] |
Mot par mot
Toubib. Le TLFi relève une première attestation isolée en 1617 : Tabibe, chez un voyageur au Maroc. Le mot revient dans les récits d’Algérie : tébib en 1849, tbeb chez Fromentin en 1858, tobib en 1863. La forme toubib apparaît en 1870 chez les soldats d’Afrique, en 1873 en France. Barbusse l’écrit toubi dans Le Feu (1916), Genevoix l’emploie en 1917. En 1920, il est relevé comme mot familier pour « médecin »[1]. Le -ou- est, selon le TLFi, une voyelle « épenthétique », c’est-à-dire ajoutée pour faciliter la prononciation ; le dictionnaire n’explique pas pourquoi elle s’est ajoutée.
Barda. Le mot arabe désignait le bât rembourré d’un âne ou d’une mule, la couverture posée sur le dos de la bête. En 1848, berdâa désigne l’équipement que le soldat d’Afrique porte sur son dos. Barda est noté en argot militaire en 1863, puis au sens familier de « bagages » en 1883[2]. Le fardeau de la mule est devenu celui du soldat, puis les bagages de chacun.
Bézef. L’arabe d’Algérie bezzāf signifie « en quantité ». Selon le TLFi, il correspond à une forme littéraire composée d’une préposition et d’un mot venu du persan[3]. En français, bézef veut dire « beaucoup ». Il est relevé en 1861 en Algérie, puis en 1867 chez Delvau, à Paris[3].
Clebs. Le mot arabe kelb signifie « chien », et son pluriel est klab[5]. Le TLFi donne ces deux formes sans dire que le -s de clebs vient du pluriel : la question reste ouverte. En 1914, dans l’argot des poilus, clebs désigne aussi le caporal, comme cabot[5].
Maboul. L’arabe mahbūl veut dire « fou, sot stupide ». Après son passage par le sabir en 1830, le mot est attesté comme nom en 1860, puis comme adjectif en 1879, chez Huysmans[6].
Flouze. Ce mot montre que tout ne passe pas par l’armée. Le fals était une ancienne monnaie arabe de bronze, de cuivre ou d’argent ; flūs en est le pluriel maghrébin. Un récit de voyageur cite déjà flux, « argent », en 1512 ; le TLFi précise qu’il s’agit alors de la citation d’un mot arabe, pas encore d’un mot français. Avant 1840, felous signifie « gros sou » dans l’argot marseillais. En 1895, flouse veut dire « argent » chez les lycéens de Bône, l’actuelle Annaba, et en 1902 « sou » à Alger[7]. Une petite pièce est devenue l’argent en général.
- Flux, « argent », cité comme mot arabe dans un récit de voyage.
- Tabibe, « médecin », chez un voyageur au Maroc (attestation isolée).
- Kaif, « repos, bien-être », dans une traduction d’une histoire de l’Empire ottoman.
- Maboul, « fou », dans un dictionnaire de la langue franque (sabir).
- Berdâa, l’équipement porté par le soldat d’Afrique.
- Kief, mélange de tabac et de chanvre, chez Fromentin.
- Bézef, « beaucoup », en Algérie.
- Toubib chez les soldats d’Afrique.
- fin XIXe siècleBled, « terrain, pays », en argot militaire (date sans année précise dans le TLFi).
- Flouse, « argent », chez les lycéens de Bône.
- Cleb, « chien », dans un dictionnaire d’argot.
- 1914–1916Grande Guerre : clebs « caporal » ; bled « terrain entre les lignes ».
- Toubib, « médecin », relevé comme mot familier.
- Bled, « petit village isolé, sans ressources ».
Dates du TLFi (entrées toubib, kif, barda, besef, bled, clebs, maboul, flouze).
Kif et kiffer : du bien-être au plaisir
Kif a une histoire à part. Il ne faut pas le ranger parmi les seuls mots d’argot colonial. Le mot arabe kayf, kīf en arabe maghrébin, a plusieurs sens selon le TLFi : « plaisir ; bien-être, santé ; joie, bonne chère ; état de gaieté causé par le haschich ; haschich ». Le mot est aussi passé en turc, sous la forme keyif[8].
Le français l’a reçu deux fois. En 1670, Kaif signifie « repos, bien-être » dans une traduction d’une histoire de l’Empire ottoman : le mot apparaît alors à propos du monde ottoman, et le TLFi note qu’il est aussi passé en turc[8]. Le Dictionnaire de l’Académie française date lui aussi le mot du XVIIe siècle et donne ce sens de bien-être « chez les Orientaux »[9]. Au XIXe siècle vient le second sens. Fromentin emploie kief en 1859, dans Une année dans le Sahel, pour un mélange de tabac et de chanvre indien. La forme kif apparaît en 1885 chez Alphonse Daudet, dans Tartarin sur les Alpes[8]. L’Académie décrit ce sens comme le nom d’une drogue tirée du chanvre indien, en Afrique du Nord et en Orient[9].
Kiffer vient de kif. Le Larousse en ligne le définit ainsi : « Apprécier, aimer ; prendre du plaisir à ». Il le classe comme familier et admet la graphie kifer[10]. Le TLFi n’a pas d’entrée kiffer[11].
Le parcours complet tient en trois étapes : « bien-être » en arabe, puis « chanvre » chez Fromentin, puis « apprécier, aimer » dans le français familier. Le plaisir du point de départ est revenu au point d’arrivée. Une question reste sans réponse : la date d’apparition de kiffer. Aucune des sources consultées pour cet article ne la donne.
Bled : du pays au village perdu, puis au lieu d’attache
Bled vient de l’arabe d’Algérie blad, « terrain, pays »[4]. Son histoire en français suit de près celle des soldats.
À la fin du XIXe siècle, en argot militaire, il garde le sens arabe de « terrain, pays ». En 1916, sur le front, il désigne la rase campagne, le terrain inhabité entre les lignes. En 1917, chez Mac Orlan, il veut dire « endroit, cantonnement ». En 1934, la langue populaire en fait un « petit village isolé, sans ressources »[4].
Le Larousse en ligne donne aujourd’hui plusieurs sens. En Afrique du Nord, le bled est l’intérieur des terres. Familièrement, c’est une contrée ou un village retirés. Mais c’est aussi le « lieu que l’on habite, où l’on est né », avec cet exemple : « Rentrer dans son bled »[12]. Le mot désigne alors un lieu d’attache, et plus seulement un endroit perdu. Le dictionnaire ne précise pas davantage ; cet article ne va donc pas plus loin que sa définition.
Seum : le venin devenu rancœur
Le Larousse en ligne a une entrée seum, nom masculin familier. Il le tire de l’arabe sèmm, « venin ». Il le définit comme un « vif ressentiment mêlé d’écœurement ». Avoir le seum, c’est « être très énervé et dégoûté ; avoir la haine »[13].
Le glissement suit le même fil que les autres mots. Un poison concret est devenu une émotion amère. Aucune source consultée ne date l’apparition de seum en français. Le TLFi, rédigé avant sa diffusion, ne l’enregistre pas.
Les mots récents : ce que l’on sait, ce que l’on ignore
Pour les mots les plus récents, les dictionnaires publiés se taisent encore. Wallah et hess n’ont pas d’entrée dans le Larousse en ligne au 10 octobre 2026[16]. Ce qui suit repose donc sur des sources plus fragiles, nommées à chaque fois. Aucune date n’est proposée.
Wallah. Selon le Wiktionnaire, dictionnaire collaboratif, le mot vient de l’arabe wallāh, « par Dieu ». Il connaît un sens religieux, celui d’un serment, et un emploi argotique où il renforce une affirmation sans référence religieuse ; on l’écrit aussi ouallah, walla ou walah[14]. Selon le site d’information anglophone The Local, le mot s’entend de plus en plus chez les adolescents et les jeunes adultes en France, qu’ils soient musulmans ou non[15]. Pour beaucoup de locuteurs, wallah reste une formule religieuse, un serment au nom de Dieu. Les deux emplois coexistent ; l’un n’efface pas l’autre.
Hess. Selon Anne Gensane, chercheuse en sciences du langage à l’Université d’Artois, dans un article de The Conversation repris par la RTBF, hess signifie « misère ». Elle le range, avec khalass (« payer »), parmi les « nouveaux emprunts » qui « s’expliquent pour leur part par une immigration plus récente »[17]. L’article ne donne ni étymon ni date.
Wesh. Ce mot a sa propre fiche : wesh, origine et emplois.
Des études savantes sur ces emprunts existent. Le TLFi cite un ouvrage consacré aux arabismes de l’argot, publié à Francfort (G. Christ, Arabismen im Argot, 1991). Il existe aussi un article de D. Caubet paru en 2000 dans la revue Ethnologies, et une analyse des arabismes relevés par Goudaillier, auteur de Comment tu tchatches ! (1997). Mais ces textes n’ont pas pu être lus pour cet article[18]. Leur contenu n’est donc pas résumé ici. Cet article sera complété quand ces sources auront été consultées.
L’arabe maghrébin n’est pas la seule langue à nourrir l’argot français. Les mots d’origine romani en sont un autre exemple. Le verlan, lui, transforme les mots du français lui-même. Ailleurs dans la francophonie, le nouchi d’Abidjan mêle notamment le français, le dioula et le baoulé.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), ATILF (CNRS / Université de Lorraine), étymologies de « toubib », « barda », « besef », « bled », « clebs », « maboul », « flouze », « kif » ; définition de « sabir » ; recherche « kiffer » (sans entrée). Consulté le 2026-10-10 via CNRTL.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « kif ».
- Larousse en ligne, « kiffer », « bled », « seum » ; recherches « wallah » et « hess » (sans entrée). Consulté le 2026-10-10.
- Gensane, Anne, « Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ? », The Conversation, repris par la RTBF, 18 mars 2026.
- Harrington, James, « French Word of the Day: Wallah », The Local France, 10 octobre 2024.
- Wiktionnaire, « wallah », consulté le 2026-10-10 (source collaborative).
Notes et références
- TLFi, étymologie de « toubib » : « Empr. à l’ar. maghrébin ṭbῑb (ar. class. ṭabῑb) « médecin », avec adjonction d’un -ou- épenthétique » ; attestations de 1617 à 1923. ↑
- TLFi, étymologie de « barda » : « usage répandu par les soldats fr. ayant servi en Afrique » ; 1848 berdâa (Daumas), 1863 argot militaire, 1883 « bagages » (Larchey). ↑
- TLFi, étymologie de « besef » : étymon bezzāf ; 1861 ; citation d’A. Camus, Les Bohèmes du drapeau, 1863 ; A. Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1867, p. 39. ↑
- TLFi, étymologie de « bled » : « Empr. à l’ar. d’Algérie blad « terrain, pays » » ; sens de la fin du XIXe siècle, de 1916, 1917 et 1934. ↑
- TLFi, étymologie de « clebs » : kelb, pluriel klab ; 1896 cleb (G. Delesalle) ; clebs vers 1898 ; 1914 « caporal » (Esnault, Poilu). ↑
- TLFi, étymologie de « maboul » : « mot également passé en sabir (1830, Dict. de la langue franque ou petit mauresque) » ; nom en 1860, adjectif en 1879 (Huysmans, Les Sœurs Vatard). ↑
- TLFi, étymologie de « flouze » : flūs, pluriel de fəls ; 1512 flux (J. Thénaud, « il s’agit ici d’une citat. d’un mot ar. ») ; avant 1840 felous (argot marseillais) ; 1895 flouse (lycéens de Bône) ; 1902 à Alger. ↑
- TLFi, étymologie de « kif » : étymon kayf (maghrébin kīf) ; 1670 Kaif (Briot, trad. de P. Rycaut, Histoire de l’empire ottoman) ; 1857 d’après Larousse et 1859 kief (Fromentin) ; 1885 kif (Daudet). ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « kif » : « xviie siècle, kaif. Emprunté de l’arabe kayf, « bien-être », puis « bien-être causé par une drogue ; drogue » ». ↑
- Larousse en ligne, « kiffer », consulté le 10 octobre 2026. ↑
- TLFi, « kiffer » : « Ce mot est introuvable ! », consulté le 10 octobre 2026. ↑
- Larousse en ligne, « bled » : « (arabe maghrébin blad, pays) » ; « Familier. Lieu que l’on habite, où l’on est né », consulté le 10 octobre 2026. ↑
- Larousse en ligne, « seum », consulté le 10 octobre 2026. ↑
- Wiktionnaire, « wallah », consulté le 10 octobre 2026. Source collaborative : aucune source éditoriale lue ne confirme ces indications. ↑
- James Harrington, « French Word of the Day: Wallah », The Local France, 10 octobre 2024 : « whether or not they are Muslim ». Article de presse, sans linguiste cité. ↑
- Larousse en ligne, recherches « wallah » et « hess » : pages de suggestions, sans entrée, consultées le 10 octobre 2026. ↑
- Anne Gensane, « Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ? », The Conversation, repris par la RTBF le 18 mars 2026. ↑
- G. Christ, Arabismen im Argot, Francfort-sur-le-Main, 1991, cité par le TLFi (entrée « toubib »). Les textes de D. Caubet (Ethnologies, 22/1, 2000) et l’analyse des arabismes de Goudaillier n’ont pas pu être lus (page protégée ou PDF illisible). ↑
- TLFi, définition de « sabir », sens A ; le sens B (linguistique) le décrit comme une « langue mixte, généralement à usage commercial, née du contact de communautés linguistiques différentes ». Le dictionnaire de 1830 cité par le TLFi (entrée « maboul ») s’intitule Dictionnaire de la langue franque ou petit mauresque. ↑
