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Sons et écriture

L’alphabet phonétique international : transcrire tous les sons du monde

Né en 1888 dans le cercle du phonéticien Paul Passy, l’Alphabet phonétique international note les sons de toutes les langues avec un système unique.

Illustration de la rubrique Sons et écriture (générée par IA)

En bref
Un signe, un son L’Alphabet phonétique international (API) repose sur un principe simple : chaque symbole correspond à un seul son, et chaque son à un seul symbole. Le mot français oiseau s’écrit ainsi [wazo].
Une invention pédagogique L’API naît en 1888 dans le Paris de la fin du XIXe siècle, porté par le phonéticien Paul Passy et un groupe de professeurs de langues vivantes. L’objectif initial est d’améliorer l’enseignement des langues étrangères.
107 lettres pour des milliers de langues Aujourd’hui, le système compte 107 lettres de base et plusieurs dizaines de signes diacritiques, utilisés par les linguistes, les dictionnaires, les orthophonistes et les chanteurs d’opéra.

En français, le mot oiseau contient six lettres, mais aucune ne se prononce comme elle le ferait seule. Le o sonne [w], le i est muet, le s vaut [z], le eau se réduit à [o]. Pour noter ce que l’on entend vraiment, les linguistes écrivent [wazo]. Ce système de notation, c’est l’Alphabet phonétique international, ou API (en anglais International Phonetic Alphabet, IPA).

L’API est l’outil standard de la phonétique — la discipline qui étudie les sons du langage. Il permet de transcrire les sons de n’importe quelle langue, du français au rotokas de Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec un jeu unique de symboles. Cet article retrace sa naissance, explique son fonctionnement et montre comment le lire.

Le problème : l’orthographe ne note pas les sons

Chaque langue écrit les sons à sa manière. En français, le son [o] peut s’écrire o, au, eau, ô, ot (dans mot) ou os (dans dos). En anglais, la lettre a se prononce différemment dans cat, father, fate et about. Le polonais note par sz ce que le français écrit ch. Cette diversité rend impossible toute comparaison rigoureuse entre les sons des langues si l’on s’en tient à l’orthographe de chacune.

Le constat n’est pas nouveau. Dès le milieu du XIXe siècle, des phonéticiens cherchent un système de notation universel. Le sténographe Isaac Pitman et le philologue Alexander John Ellis proposent un « alphabet phonotypique ». Ellis développe ensuite un « alphabet paléotype ». Henry Sweet, phonéticien britannique, simplifie ce dernier pour créer son « alphabet romique » (Romic alphabet), fondé sur les lettres latines ordinaires[1]. C’est sur cet alphabet romique que s’appuiera directement le premier tableau de l’API, publié en 1888.

Paul Passy et la fondation (1886)

En 1886, à Paris, un groupe de professeurs de langues vivantes mené par Paul Passy fonde une association dont le but est d’améliorer l’enseignement des langues étrangères par la phonétique[3]. Le nom choisi est révélateur de l’esprit du projet : « Dhi Fonètik Tîtcerz' Asóciécon » (The Phonetic Teachers' Association), écrit en transcription phonétique[4]. Le journal de l’association, Dhi Fonètik Tîtcer, est lui aussi imprimé entièrement en transcription.

En 1889, l’association change de nom pour « L’Association Phonétique des Professeurs de Langues Vivantes » et le journal devient Le Maître Phonétique. En 1897, le nom se simplifie encore : « L’Association Phonétique Internationale »[4].

Le premier alphabet (1888)

En 1888, Passy publie le premier tableau de l’API, qui comporte environ 50 symboles de base. Six principes le fondent : chaque son distinctif doit avoir son propre symbole ; les valeurs doivent être cohérentes d’une langue à l’autre ; les lettres latines ordinaires doivent dominer ; les signes diacritiques doivent être limités au strict nécessaire[1].

Un répertoire de caractères graphiques conventionnels, destiné à transcrire les réalisations phoniques des différentes langues du monde.

Larousse, article « alphabet »

Le principe fondamental tient en une formule : « un seul signe pour chaque son, un seul son pour chaque signe »[5]. C’est l’exact opposé de l’orthographe française, où un même son peut s’écrire de multiples façons et une même lettre peut noter des sons différents.

L’alphabet de 1888 est avant tout un outil pédagogique, conçu pour l’enseignement des langues vivantes. Sa dimension de système de description scientifique universel se développe progressivement au fil des décennies[3].

Comment ça marche : les principes de base

L’API classe les sons selon la façon dont le corps les produit. Deux grandes catégories organisent le tableau : les consonnes et les voyelles.

Les consonnes sont classées selon deux axes. L’axe horizontal indique le lieu d’articulation : l’endroit de la bouche où l’air est bloqué ou freiné (lèvres, dents, palais, voile du palais, glotte). L’axe vertical indique le mode d’articulation : la manière dont l’air est modifié (arrêt complet pour les occlusives comme [p] ou [t] ; passage étroit pour les fricatives comme [f] ou [s] ; vibration pour les roulées comme le [r] espagnol).

Les voyelles sont disposées sur un trapèze qui représente schématiquement la position de la langue dans la bouche. En haut du trapèze, les voyelles fermées (la langue est haute, comme pour [i]) ; en bas, les voyelles ouvertes (la langue est basse, comme pour [a]). À gauche, les voyelles antérieures (la langue est en avant) ; à droite, les voyelles postérieures (la langue est en arrière).

Un troisième élément complète le système : les signes diacritiques — de petites marques ajoutées aux lettres de base pour en préciser la prononciation. Un tilde souscrit note la nasalisation, un petit cercle sous une consonne sonore la rend sourde, et ainsi de suite. L’API utilise aussi des symboles pour la longueur des sons, l’accentuation et l’intonation.

Enfin, l’API distingue deux niveaux de transcription. La transcription phonologique, notée entre barres obliques (/…/), représente les unités sonores abstraites d’une langue — les phonèmes, c’est-à-dire les sons qui permettent de distinguer des mots. La transcription phonétique, notée entre crochets ([…]), note les sons effectivement produits, avec toutes leurs nuances[6].

1886 Fondation par Passy 1888 Premier tableau (env. 50 symboles) 1900 1re édition fr. des spécifications 1921 Voyelles centrales, consonnes élargies 1989 Convention de Kiel (env. 120 membres) 2005 Dernière révision substantielle Révisions 1927-1951
L’API : du premier tableau aux révisions majeures (1888-2005)

Les grandes révisions

L’API n’est pas un système figé. Depuis 1888, il a été révisé plus d’une douzaine de fois.

En 1900, une première édition française des spécifications est publiée. En 1921, le tableau s’enrichit de voyelles centrales et de catégories consonantiques élargies. En 1927-1928, les consonnes rétroflexes — des sons produits avec la pointe de la langue recourbée vers le palais, fréquents dans les langues de l’Inde — reçoivent des symboles spécifiques. Plusieurs révisions suivent en 1932, 1938, 1947 et 1951[1].

La rupture majeure intervient en août 1989, lors de la Convention de Kiel, en Allemagne. Environ 120 membres de l’Association s’y réunissent pour la première refonte d’envergure en plus de cinquante ans. Les symboles de clics sont standardisés, la notation des affriquées est simplifiée, les symboles épiglottaux sont révisés. Les six principes fondateurs de 1888 sont remplacés par un cadre en sept paragraphes, plus souple[7].

En 2005, le tableau accueille son dernier ajout substantiel : le battement labio-dental, un son rare noté par un v retourné[8]. La mise en page est révisée en 2015, et le tableau est désormais distribué sous licence Creative Commons (CC BY-SA 4.0) depuis 2012[8].

Le tableau actuel comprend, selon les comptages courants, 107 lettres de base. Le nombre de signes diacritiques varie selon les comptages : entre 31 et 52, selon que l’on distingue ou non les variantes de position d’un même signe[9].

Lire une transcription : le français en API

Pour un lecteur francophone, l’API est plus accessible qu’il n’y paraît. La plupart des consonnes du français s’écrivent comme on s’y attend : [p], [t], [k], [b], [d], [f], [s], [m], [n], [l]. Quelques symboles sont moins familiers :

Son Symbole API Exemple Transcription
« ch » de chat [ʃ] chat [ʃa]
« j » de jour [ʒ] jour [ʒuʁ]
« gn » de montagne [ɲ] montagne [mɔ̃taɲ]
« r » parisien [ʁ] rouge [ʁuʒ]
« ng » anglais de parking [ŋ] parking [paʁkiŋ]

Les voyelles du français sont plus nombreuses que celles de beaucoup d’autres langues. Le système distingue par exemple [e] (fermé, comme dans été) de [ɛ] (ouvert, comme dans fête), et [o] (fermé, beau) de [ɔ] (ouvert, porte). Les voyelles nasales se notent avec un tilde : [ɑ̃] (an), [ɛ̃] (vin), [ɔ̃] (bon).

Ainsi, la phrase « Le français est une belle langue » se transcrit : [lə fʁɑ̃sɛ ɛt yn bɛl lɑ̃ɡ].

La diversité des sons du monde

L’API doit pouvoir noter les sons de toutes les langues humaines. L’ampleur de la tâche se mesure à la diversité phonologique des langues du monde.

D’après le World Atlas of Language Structures (WALS), qui étudie 562 langues, les inventaires consonantiques vont de 6 consonnes pour le rotokas, une langue de Papouasie-Nouvelle-Guinée, à plus de 80, voire plus de 120 selon les analyses, pour le taa (!Xóõ), une langue khoisan du Botswana dont le système repose en grande partie sur les clics — des consonnes produites par un mécanisme de succion. La moyenne se situe autour de 22 à 23 consonnes par langue[10].

La base PHOIBLE 2.0, publiée en 2019, recense 3 183 types de segments phonétiques distincts à travers 2 186 langues[11]. Les 107 lettres de l’API, combinées aux diacritiques, permettent en principe de les noter tous.

À quoi sert l’API aujourd’hui ?

L’API est sorti depuis longtemps du cercle des phonéticiens. Ses utilisateurs sont aujourd’hui très divers.

Les dictionnaires l’emploient pour indiquer la prononciation des mots. C’est le cas de l'Oxford English Dictionary et de la plupart des dictionnaires bilingues. En France, le Petit Robert et le Larousse utilisent l’API pour chaque entrée.

Les orthophonistes s’en servent pour noter et analyser les troubles de la prononciation. Les chanteurs lyriques, qui doivent interpréter des livrets en italien, en allemand, en tchèque ou en russe, l’utilisent pour apprendre les prononciations correctes sans nécessairement parler ces langues[12].

Les enseignants de langues y recourent pour lever les ambiguïtés de l’orthographe. Les créateurs de langues construites — ceux qui inventent des langues pour la fiction, comme le dothraki ou le haut valyrien de Game of Thrones — l’adoptent comme référence.

Enfin, l’intégration de l’API dans le standard Unicode a permis son utilisation en informatique et sur le web[3]. On peut aujourd’hui taper [ʒ], [ŋ] ou [ɲ] dans n’importe quel traitement de texte.

L’Association phonétique internationale a par ailleurs administré des certificats de compétence en phonétique de l’anglais, du français et de l’allemand de 1908 à 2023[13].

Un système vivant

L’API n’a pas la prétention d’être parfait. Certaines langues possèdent des sons si rares ou si complexes que leur notation reste discutée. Les linguistes Blanche-Benveniste et Chervel ont observé que les transcriptions de Passy restaient partiellement fondées sur l’écrit, créant un système plus phonologique que véritablement phonétique — une tension qui a nourri les révisions successives[16].

Mais l’essentiel est que l’API fonctionne. Depuis plus d’un siècle, il permet à des chercheurs de tous les pays de décrire et de comparer les sons des langues avec un système commun. Un phonéticien japonais et un phonéticien brésilien qui écrivent tous les deux [ʃ] parlent du même son. C’est cette universalité, patiemment construite de Passy à la Convention de Kiel, qui fait de l’API un outil aussi simple dans son principe que puissant dans ses applications.

Comme les accents et diacritiques inventés par les imprimeurs de la Renaissance, l’API est une technologie de l’écriture : un système de signes inventé pour résoudre un problème pratique et devenu, au fil du temps, indispensable.

Bibliographie

  • International Phonetic Association. Handbook of the International Phonetic Association: A Guide to the Use of the International Phonetic Alphabet. Cambridge : Cambridge University Press, 1999.
  • Passy, Paul. Les Sons du français. Paris : Firmin-Didot, 1887.
  • Durand, Jacques. « De la naissance de l’Alphabet Phonétique International. » 2022.
  • Durand, Jacques et Lyche, Chantal. Paul Passy, A Radical Linguist. Oxford : Oxford University Press.
  • Maddieson, Ian. « Consonant Inventories. » Dans Dryer, Matthew S. et Haspelmath, Martin (dir.), The World Atlas of Language Structures Online. Leipzig : Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, 2013.
  • Moran, Steven et McCloy, Daniel (dir.). PHOIBLE 2.0. Iéna : Max Planck Institute for the Science of Human History, 2019.
  • CNRTL / TLFi, articles « phonétique » et « alphabet ».
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « phonétique ».
  • Larousse en ligne, articles « alphabet » et « phonétique ».

Notes et références

  1. Wikipédia (en), « History of the International Phonetic Alphabet » ; l’alphabet de 1888 est directement fondé sur le Romic de Sweet. ↑
  2. EPHE / Prosopo, fiche « Paul Passy » : directeur d’études de 1894 à 1926. ↑
  3. Site officiel de l’International Phonetic Association, « History of the IPA ». ↑
  4. Wikipédia (en), « International Phonetic Association », corroboré par Encyclopedia.com. ↑
  5. Larousse, article « alphabet » ; OQLF, Grand Dictionnaire Terminologique. ↑
  6. Wikipédia (fr), « Alphabet phonétique international » ; Académie française, 9e éd., article « phonétique ». ↑
  7. Site officiel IPA ; Wikipédia (en), « History of the International Phonetic Alphabet ». ↑
  8. Site officiel IPA, « IPA Chart » : dernière révision substantielle en 2005, licence CC BY-SA 4.0 depuis 2012. ↑
  9. Wikipédia (fr) donne 107 lettres et 52 diacritiques ; Wikipédia (en) donne 31 diacritiques. La différence tient aux critères de comptage. ↑
  10. Maddieson, Ian. « Consonant Inventories. » WALS Online, chapitre 1 (562 langues) : moyenne 22,7, étendue de 6 à 122. ↑
  11. Moran et McCloy, PHOIBLE 2.0, 2019 : 3 020 inventaires, 2 186 langues, 3 183 types de segments. ↑
  12. Wikipédia (en), « International Phonetic Alphabet » : linguistes, lexicographes, orthophonistes, chanteurs, acteurs, créateurs de langues. ↑
  13. Wikipédia (en), « International Phonetic Association » : examens de 1908 à 2023. ↑
  14. TLFi, article « phonétique » : première attestation 1822 (Champollion, Lettre à M. Dacier). ↑
  15. TLFi, article « alphabet » : première attestation 1395 (alphabete, Jean d’Outremeuse). ↑
  16. Durand, Jacques, « De la naissance de l’Alphabet Phonétique International », 2022, citant Blanche-Benveniste et Chervel. ↑
phonétique API Paul Passy transcription XIXe siècle linguistique sons-et-ecriture