Introduction
Le français possède 36 phonèmes -- les sons distinctifs de la langue -- mais recourt à plus de 130 combinaisons de lettres (les graphèmes) pour les transcrire. Le son [o], par exemple, peut s’écrire o, ô, au, eau, aux, ot, os, op... Cette disproportion n’a rien de naturel. Elle est le résultat de plusieurs siècles de choix -- étymologiques, sociaux, politiques -- qui ont progressivement éloigné l’écriture de la prononciation.
La linguiste Nina Catach a montré que l’orthographe française « n’est pas (n’est plus) un système d’écriture qui fonctionne en gros sur le seul plan de la notation des sons ». Elle distingue trois types de graphèmes : les phonogrammes, qui transcrivent les sons ; les morphogrammes, qui portent une information grammaticale ou lexicale (le -s du pluriel, le -d muet de grand qui réapparait dans grande) ; et les logogrammes, qui distinguent des homophones (ver, verre, vers, vert). Le français écrit remplit donc trois fonctions à la fois, ce qui le rend redoutablement complexe.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en une image : l’orthographe française est un feuilleté. Chaque époque y a déposé une couche. Les scribes médiévaux y ont ajouté des lettres latines muettes, les imprimeurs de la Renaissance ont figé des formes anciennes, l’Académie française a consacré l’étymologie comme principe directeur, et les tentatives de réforme ont presque toutes échoué. Cet article retrace cette histoire, couche par couche.
Une écriture d’abord proche de la prononciation
Au XIe siècle, l’orthographe des manuscrits en langue d’oil était relativement cohérente et proche de la prononciation. Les consonnes finales étaient encore prononcées, les lettres muettes étaient rares et les consonnes doubles peu fréquentes. Le mot doigt, par exemple, s’écrivait dei ou doit -- une transcription directe de ce que l’on entendait.
Cette relative transparence initiale ne doit pas être idéalisée. Le linguiste Bernard Cerquiglini a montré que le mythe d’un « bel françois » parfaitement phonétique aux XIIe-XIIIe siècles est en partie une illusion rétrospective : les éditions scientifiques modernes des textes médiévaux ont normalisé les manuscrits, créant une régularité qui n’existait pas dans les originaux. L’orthographe de l’ancien français variait d’un scribe à l’autre, d’une région à l’autre, sans norme unifiée.
À partir du XIIIe siècle, l’orthographe « s’éloigne du phonétisme et devient plus idéographique » : elle commence à noter autre chose que les sons. C’est le début d’un long processus qui va transformer le système d’écriture français.
Les lettres étymologiques : le latin revient par la porte de l’écrit
Entre le XIIIe et le XVe siècle, les scribes et les clercs -- des hommes formés au latin -- ajoutent aux mots français des lettres qui rappellent leur étymon latin (le mot d’origine dont le terme dérive). Le mot doit reçoit un g pour évoquer le latin digitum et devient doigt. Le mot cors s’enrichit d’un p pour rappeler corpus et devient corps. Le mot tems gagne un p pour pointer vers tempus et devient temps.
Les motivations de ces ajouts sont multiples. La plus souvent invoquée est le prestige social. Écrire doigt plutôt que doit, c’était montrer que l’on connaissait le latin, la langue de l’Église, du droit et du savoir. En 1673, Mézeray, secrétaire perpétuel de l’Académie française, écrit que l’Académie souhaite préserver « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». L’orthographe devient un marqueur de classe.
Une explication populaire veut que les scribes, payés à la ligne selon un taux officiel, aient eu un intérêt financier à allonger les mots. Cette thèse, souvent répétée, n’est cependant pas incontestée : certains historiens y voient une simplification excessive d’un phénomène plus complexe, où l’érudition et le prestige jouaient un rôle au moins aussi important que la rémunération.
Toutes les lettres ajoutées ne relèvent pas de l’étymologie. Certaines résultent d’un faux rapprochement latin : le d de poids (du latin pensum) provient d’une confusion avec pondus. D’autres ont une raison purement graphique : le h de huile (du latin oleum, sans h) a été introduit pour distinguer le u du v dans l’écriture médiévale, où uile risquait d’être lu vile.
| Ancien français | Lettre ajoutée | Français moderne | Étymon latin | Lettre justifiée ? |
|---|---|---|---|---|
| doit, dei | g | doigt | digitum | Oui |
| cors | p | corps | corpus | Oui |
| tems | p | temps | tempus | Oui |
| peis, pois | d | poids | pensum (confondu avec pondus) | Non |
| uile | h | huile | oleum | Non (raison graphique : distinguer u de v) |
L’imprimerie fixe, mais ne simplifie pas
Au XVIe siècle, l’imprimerie pousse à une certaine uniformisation des graphies : un texte imprimé impose un choix là où les manuscrits laissaient place à la variation. Mais cette uniformisation se fait sur la base des formes existantes, c’est-à-dire des formes alourdies par les lettres étymologiques.
Geoffroy Tory, dans son Champ fleury (1529), marque un tournant en posant la question de la représentation de la parole par l’écrit. Robert Estienne, avec la seconde édition de son Dictionnaire francoislatin (1549 ; la première datant de 1539), impose au contraire un retour à des graphies étymologisantes. En parallèle, l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) impose le « langage maternel françois » dans les actes juridiques et administratifs à la place du latin. Cette décision accélère la diffusion du français écrit, mais sur une base orthographique déjà complexe.
Des réformateurs tentent de simplifier le système. Louis Meigret propose en 1542 une réforme radicale, fondée sur le principe phonétique. Jacques Peletier du Mans et Pierre de la Ramée (Ramus) défendent des positions voisines. Mais ils se heurtent aux conservateurs, dont Théodore de Bèze, qui défend « la force de l’usage ». La réforme échoue. L’orthographe française du XVIe siècle se fige dans un compromis entre phonétisme et étymologisme, où l’étymologie l’emporte.
L’Académie tranche : l’étymologie, pas la prononciation
L’Académie française est fondée par Richelieu en 1635, avec pour mission de « fixer la langue française, lui donner des règles, la rendre pure et compréhensible par tous ». Lorsqu’elle publie la première édition de son Dictionnaire en 1694, elle choisit explicitement l’orthographe étymologique. La préface l’affirme sans détour :
« L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’Origine des mots. Ainsi elle a écrit les mots Corps, Temps, avec un P [...] pour faire voir qu’ils viennent du Latin Tempus, Corpus, Testa, Honestus. »
Ce premier dictionnaire écrit teste pour tête, connoître pour connaître, escrire pour écrire. L’orthographe y est un outil de filiation savante, pas de transcription orale.
Les simplifications qui ont réussi
L’Académie elle-même a modifié l’orthographe à plusieurs reprises, parfois massivement. Ces révisions sont souvent oubliées dans le débat public.
| Édition | Date | Changements principaux |
|---|---|---|
| 2e | 1718 | Introduction des lettres j et v ; l’usage prévaut sur l’étymologie pure |
| 3e | 1740 | 6 177 mots changent d’orthographe ; les accents apparaissent systématiquement (teste > tête, connoître > connaître) |
| 4e | 1762 | Séparation systématique de I/J et U/V ; alphabet porté à 25 lettres |
| 6e | 1835 | Un quart des mots modifiés ; la terminaison -ois (prononcée -è depuis le XVIIIe siècle) devient -ais : étoit > était, françois > français |
La troisième édition (1740) est la plus audacieuse : plus de six mille mots changent de forme en une seule fois. L’accent grave et l’accent circonflexe remplacent les consonnes muettes qui servaient jusque-là à indiquer la prononciation (teste > tête, hostel > hôtel). C’est un pas considérable vers une écriture plus lisible.
Voltaire a contribué à cette évolution. Dans ses Questions sur l’Encyclopédie (1771), il écrit : « L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule. [...] l’habitude seule peut en supporter l’incongruité. L’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est. » Il a pesé concrètement sur la quatrième édition du Dictionnaire (1762), qui supprime le h d'autheur et d'authorité et élimine des consonnes muettes comme le d d'adjouster ou le b de debvoir. En revanche, son combat pour la graphie -ai au lieu de -oi (par exemple français au lieu de françois) n’aboutira qu’en 1835, dans la sixième édition.
En marge de l’Académie, d’autres voix s’élèvent. En 1680, Pierre Richelet publie le premier dictionnaire entièrement en français, avec une orthographe simplifiée. Imprimé à Genève, il circule clandestinement en France. En 1713, le prêtre augustin Giles Vaudelin conçoit un alphabet de 29 caractères dans sa Nouvelle manière d’écrire comme on parle en France. Aucune de ces tentatives ne parvient à ébranler l’autorité de l’Académie.
Les réformes avortées : deux siècles d’échecs
À partir du XIXe siècle, la demande de simplification s’organise. En 1827-1828, la « Société pour la propagation de la réforme orthographique » réunit 33 000 adhésions. En 1889, une pétition de 7 000 linguistes demande une réforme. L’Académie l’ignore. En 1891, Ferdinand Buisson fait adopter une circulaire de tolérances orthographiques, suivie d’un arrêté sur la simplification de la syntaxe en 1900. Mais ces mesures restent limitées. En 1906, selon la frise chronologique de l’EROFA, « tous les pays européens engagent des réformes sauf la France ».
La tentative la plus ambitieuse du XXe siècle est le rapport Beslais. De 1961 à 1965, une commission ministérielle présidée par Aristide Beslais, directeur de l’enseignement du premier degré, passe au crible les incohérences du système. Beslais met en avant des questions simples : « Quelle raison de donner deux N à sonner et un N à sonore ? » Le rapport final, publié par l’éditeur Didier, affecte 8 843 mots, soit environ 20 % du lexique. Il est « enterré par le gouvernement, convaincu notamment par la société des gens de lettres ». Après trois ans et demi de travail, aucune réaction du ministre ni de l’Académie.
En 1976, l’arrêté signé par le ministre de l’Éducation René Haby établit des « tolérances grammaticales ou orthographiques » applicables aux examens et concours. Mais les tolérances « pardonnent la faute sans annuler la règle » : la norme prescriptive demeure intacte.
Les rectifications de 1990 : approuvées, ignorées, contestées
En 1989, le Premier ministre Michel Rocard confie au Conseil supérieur de la langue française la mission de proposer des simplifications. Les rectifications sont approuvées à l’unanimité par l’Académie française le 3 mai 1990 et publiées au Journal officiel le 6 décembre 1990.
Les principales modifications portent sur cinq domaines :
- L’accent circonflexe : supprimé sur i et u quand il n’a pas de rôle distinctif (cout au lieu de coût), mais maintenu là où il distingue des homophones (mûr/mur, sûr/sur, jeûne/jeune).
- Les numéraux composés : reliés par des traits d’union (vingt-et-un, deux-cents).
- *Les verbes en -eler et -eter** : conjugués avec un accent grave plutôt qu’un doublement de consonne (il amoncèle au lieu de il amoncelle), sauf appeler et jeter*.
- Le tréma : déplacé sur la voyelle effectivement prononcée (aigüe au lieu de aiguë).
- Les anomalies : corrigées (nénufar au lieu de nénuphar, ognon au lieu de oignon).
Entre 2 000 et 5 000 mots sont concernés, selon le périmètre retenu. Les rectifications sont explicitement non contraignantes : « Aucune des deux graphies ne peut être tenue pour fautive », précise l’Académie.
Pendant vingt-cinq ans, ces rectifications restent presque inconnues du grand public. En 2010, les étudiants et enseignants français sont « assez peu nombreux à les connaître », contrairement aux francophones belges, suisses et canadiens. Aucun journal français de référence ne les applique. Larousse, Hachette et Le Robert ont refusé de les intégrer dans le corps de leurs dictionnaires, les reléguant en annexe. La circulaire d’application prévue après 1990 n’a jamais été publiée.
La polémique éclate en février 2016, lorsque les éditeurs de manuels scolaires annoncent l’application des rectifications pour la rentrée 2016-2017. Le hashtag #JeSuisCirconflexe circule sur les réseaux sociaux. En Belgique, en revanche, les rectifications sont recommandées depuis 1998 et, selon plusieurs sources de presse, obligatoires en primaire depuis 2025 dans le cadre du nouveau tronc commun. Au Québec, elles sont recommandées depuis 2005.
Le français parmi les autres : pourquoi l’espagnol a simplifié
Le concept de transparence orthographique mesure la régularité de la correspondance entre graphèmes et phonèmes dans une langue. Les linguistes parlent d’orthographes « transparentes » (ou « peu profondes ») quand cette correspondance est quasi biunivoque, et d’orthographes « opaques » (ou « profondes ») quand elle ne l’est pas.
| Langue | Transparence | Phonèmes (approx.) | Graphèmes (approx.) |
|---|---|---|---|
| Finnois | Très transparente | 24 | 24 |
| Espagnol | Transparente | 24 | 30 |
| Italien | Transparente | 30 | 33 |
| Français | Intermédiaire (opaque en écriture) | 36 | 130+ |
| Anglais | Très opaque | 44 | 250+ |
Une étude de référence menée par Seymour, Aro et Erskine (2003), portant sur 13 pays européens, a montré que les enfants de langues à orthographe transparente maîtrisent le décodage de base avant la fin de la première année scolaire, tandis que les enfants anglophones progressent plus de deux fois plus lentement. Le français se situe dans une zone intermédiaire, avec une particularité : il est relativement transparent en lecture (on peut le plus souvent deviner la prononciation d’un mot écrit), mais opaque en écriture (on ne peut pas deviner l’orthographe d’un mot entendu).
L’espagnol offre un contraste saisissant. Son orthographe est « majoritairement phonémique » : une forte correspondance entre les sons et les lettres. La Real Academia Española, fondée en 1713 -- soit deux décennies après la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) -- a réformé régulièrement son orthographe, la dernière grande révision datant de 2010. Là où l’Académie française a choisi de figer l’étymologie, la RAE a fait le choix inverse : adapter l’écriture à la prononciation.
L’italien, autre langue issue du même latin, a conservé une orthographe régulière pour des raisons en partie structurelles. Selon Stanislas Dehaene, les mots italiens sont plus longs, les accords grammaticaux utilisent des voyelles distinctes et les homophones sont rares, ce qui réduit le besoin de distinguer les mots par l’écriture.
Le français, au contraire, est riche en homophones. La chute des consonnes finales au cours de l’évolution du latin au français a produit de nombreux mots de prononciation identique : ver (du latin vermis), verre (du latin vitrum), vers (du latin versus), vert (du latin viridis). L’orthographe conserve les distinctions que la prononciation a effacées.
Les doubles consonnes : un casse-tête supplémentaire
Neuf consonnes peuvent être doublées en français (c, f, l, m, n, p, r, s, t), tandis que six ne le sont jamais (h, j, q, v, w, x). Quelques consonnes ne sont doublées que dans de rares emprunts ou mots savants (b dans abbé, d dans addition, g dans aggraver, k dans trekking, z dans jazz). Ces doublements ont des origines variées : héritage direct du latin (appellare donne appeler), assimilation des préfixes latins (ad- + calme donne accalmie), ou distinction d’homophones (ballade et balade, canne et cane, datte et date).
La difficulté vient de ce que la prononciation de la consonne double ne diffère habituellement pas de celle de la consonne simple. Rien dans le son ne signale qu’il faut écrire appeler avec deux p mais apercevoir avec un seul. La mémorisation est donc purement visuelle, ce qui représente, selon Dehaene, « des centaines d’heures » perdues par les enfants français sur les règles orthographiques.
Conclusion
L’orthographe française n’est pas un caprice. C’est un palimpseste -- un document où chaque époque a écrit par-dessus la précédente sans tout effacer. Les lettres étymologiques du XIIIe siècle, les choix de l’Académie au XVIIe, les accents ajoutés au XVIIIe, les rectifications timides de 1990 : tout coexiste dans le même système, couche après couche.
La simplifier, c’est effacer une partie de cette histoire, ce qui explique les résistances. Mais la conserver intacte, c’est maintenir un système qui demande des années d’apprentissage et qui fonctionne, de fait, comme un marqueur social -- exactement comme le revendiquait Mézeray en 1673. Ce débat, vieux de cinq siècles, n’est pas près de se refermer. Il trouve un écho direct dans la controverse sur l’écriture inclusive, où la question de la lisibilité et de l’accessibilité de l’écrit se pose dans des termes voisins.
Bibliographie
- Académie française. Préface de la 1re édition du Dictionnaire, 1694.
- Académie française. « L’orthographe : histoire d’une longue querelle », parties 1, 2 et 3.
- Benzitoun, Christophe. « L’ortografe, ça sert à koi ? » The Conversation, 18 avril 2017.
- Catach, Nina. « Que faut-il entendre par système graphique du français ? » Langue française, n° 20, 1973.
- Catach, Nina. L’Orthographe française. Nathan, 1980 (rééd. Armand Colin, 1995).
- Cerquiglini, Bernard. La Genèse de l’orthographe française (XIIe-XVIIe siècles). Champion, 2004.
- EROFA. « Frise chronologique des réformes de l’orthographe. »
- Proust, Eva. « Querelles orthographiques. » L’Actualité Nouvelle-Aquitaine, avec Ph. Caron et M. Bruna Cuevas.
- Seymour, Philip H. K. ; Aro, Mikko ; Erskine, Jane M. « Foundation literacy acquisition in European orthographies. » British Journal of Psychology, vol. 94, n° 2, 2003, p. 143-174.
- Voltaire. Questions sur l’Encyclopédie, 1771 (repris dans les éditions posthumes du Dictionnaire philosophique).