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Sons et écriture

D’où viennent les accents du français ?

Accent aigu, grave, circonflexe, cédille, tréma : inventés au XVIe siècle par des imprimeurs humanistes, ils ont remplacé peu à peu les lettres muettes.

En bref
Une invention du XVIe siècle Le latin n’utilisait pas de signes diacritiques. Ce sont les imprimeurs humanistes, Tory, Estienne et Dolet, qui les ont introduits en français entre 1529 et 1540.
L’accent remplace la lettre muette En 1740, l’Académie française modifie 6 177 mots : le s intérieur muet cède la place au circonflexe (eschole devient école, hostel devient hôtel).
Cinq signes, cinq histoires L’accent aigu note le e fermé depuis 1530 ; la cédille est un emprunt espagnol signifiant « petit z » ; le tréma vient du grec et signifie « trou » ou « point de dé ».

Introduction

Le français utilise cinq signes diacritiques — l’accent aigu, l’accent grave, l’accent circonflexe, la cédille et le tréma — qui n’existaient ni en latin ni en français médiéval. Ces petites marques, si familières qu’on les croit éternelles, sont en réalité des inventions de la Renaissance. Elles ont été forgées au XVIe siècle par des imprimeurs et des grammairiens qui cherchaient à résoudre un problème concret : comment noter les sons du français avec un alphabet latin insuffisant ?

Cet article retrace l’apparition de chaque signe, du Champ fleury de Geoffroy Tory (1529) à la grande réforme de 1740, qui a donné au français l’essentiel de sa physionomie actuelle. Cette histoire est aussi celle d’un long conflit entre deux principes : écrire comme on prononce, ou écrire comme l’étymologie l’exige. Le sujet est traité ici sous l’angle des diacritiques eux-mêmes ; pour le panorama complet de l’orthographe française et de sa complexité, on se reportera à l’article dédié.

Un français médiéval sans accents

Aux XIIe et XIIIe siècles, le système graphique du français avait une correspondance relativement directe entre sons et lettres, « proche de l’italien ou de l’espagnol actuels », selon la linguiste Nina Catach[1]. Les manuscrits ne portaient aucun accent, aucune cédille, aucun tréma codifié. La seule exception connue est l’usage sporadique de deux points au-dessus d’une voyelle dans certains manuscrits anglo-normands dès le XIIe siècle, un ancêtre lointain du tréma, mais sans règle fixe[2].

Le mot diacritique lui-même — du grec diakritikos, « qui permet de distinguer » — n’apparaît en français qu’en 1635, sous la plume de Claude de Saumaise[3]. Quant au mot accent au sens de signe graphique, sa première attestation date de 1549, dans le Dictionnaire François-Latin de Robert Estienne[4].

L’imprimerie pose le problème

L’apparition de l’imprimerie, au milieu du XVe siècle, change la donne. Un texte manuscrit pouvait varier d’un copiste à l’autre. Un texte imprimé, reproduit à des centaines d’exemplaires, impose un choix unique de graphie. L’émergence de la notion même d'« orthographe » se situe entre 1520 et 1530[1]. En 1529, Geoffroy Tory introduit le mot orthographe dans le Champ fleury[5].

Ce besoin de fixer l’écrit crée un terrain favorable aux innovations. Les imprimeurs-humanistes regardent alors vers l’Italie, où Alde Manuce, imprimeur vénitien, utilise dès 1501 des accents et l’apostrophe dans ses éditions de textes latins et italiens.

Les inventeurs : Tory, Sylvius, Estienne (1529-1540)

Geoffroy Tory et le Champ fleury (1529)

Geoffroy Tory (ca 1480-1533), humaniste, graveur et imprimeur, est le premier réformateur de l’écriture française. Dans son Champ fleury (1529), il plaide pour l’introduction de l’accent aigu, de l’apostrophe et de la cédille. Il y mentionne aussi l'« accent circunflect »[6]. La Briefve Doctrine pour deuement escripre selon la proprieté du langaige françoys (1533), attribuée à Tory et à Clément Marot (l’attribution reste discutée), constitue le « premier code orthotypographique français »[5]. Elle préconise l’usage de l’accent aigu, de l’apostrophe, de la cédille, de l’accent circonflexe et de la diérèse.

Robert Estienne et l’accent aigu (1530)

Robert Estienne (1499-1559) est le premier à mettre l’accent aigu en pratique. En 1530, il l’utilise pour noter le e fermé en position finale (trempé, frappé, beauté) dans un ouvrage latin de Mathurin Cordier[7]. En 1540, il étend la pratique aux terminaisons verbales en -ez, écrites -és[7].

Jacques Dubois et l’accent circonflexe (1531)

Jacques Dubois, dit Sylvius (1478-1555), médecin et grammairien, publie en 1531 avec Robert Estienne son Isagoge, une introduction à la langue française. Il y propose l’apostrophe, la diérèse et l’accent circonflexe, qu’il place entre deux voyelles pour noter leur contraction — un usage différent de l’actuel[8]. Il utilise aussi l’accent grave pour noter le e féminin (gracè, bonè), un emploi qui ne s’est pas imposé sous cette forme.

Dolet et les imprimeurs lyonnais : la diffusion

En 1540, Étienne Dolet publie à Lyon La Maniere de bien traduire d’une langue en aultre, dans laquelle il consacre une section aux accents. Il y décrit l’accent aigu comme « une uirgule ung peu inclinée à main dextre » et l’utilise pour le e « masculin » (le e fermé). Il emploie aussi le circonflexe pour noter la syncope, c’est-à-dire la perte d’une syllabe intérieure dans des mots comme laiˆrra ou paiˆra[8]. Les imprimeurs lyonnais généralisent dans les années qui suivent l’accent aigu sur les terminaisons en -é, -és, -ée, -ées.

Meigret et le rêve d’une écriture phonétique (1542-1550)

En 1542, le grammairien Louis Meigret propose une réforme phonétique radicale de l’orthographe. Il invente le « e crochu » pour noter un son intermédiaire et défend une écriture qui reflète fidèlement la prononciation[7]. Sa réforme, trop ambitieuse, échoue face aux conservateurs, mais elle nourrit le débat qui finira par imposer les accents. En 1550, il emploie le terme de « ton circonflexe »[6].

Corneille et l’accent grave (1660)

Pendant plus d’un siècle, l’accent grave reste en marge. C’est le dramaturge Pierre Corneille (1606-1684) qui le systématise pour signaler le e ouvert. En 1660, dans l’avertissement au lecteur de son édition du Théâtre, il écrit après, accès, suprème, extrème, distinguant clairement le e simple, le é aigu et le è grave[7].

L’Académie française ne suit pas. Il faudra attendre quatre-vingts ans pour que le è entre dans son Dictionnaire, avec la troisième édition de 1740[11].

La grande réforme de 1740

La troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) est la plus audacieuse de toute l’histoire du français. Elle modifie la graphie de 6 177 mots sur les 17 532 de la première édition[11]. C’est à cette date que les accents deviennent systématiques.

Le changement le plus visible est le remplacement du s intérieur muet par l’accent circonflexe. Les mots changent de visage :

Avant 1740 Après 1740 Famille qui conserve le s
eschole école scolaire
hostel hôtel hospitalier
teste tête --
feste fête festival, festin, festivité
estre être --
chasteau château castellan (latin)
apostre apôtre apostolique

D’autres consonnes muettes étymologiques sont supprimées dans le même mouvement : advocat devient avocat, d’après le Wiktionnaire[12]. L’accent grave et l’accent aigu sont régularisés sur l’ensemble du vocabulaire[11].

Le débat avait été vif au sein même de l’Académie. Dès 1673, le secrétaire perpétuel Mézeray rapportait les positions opposées des académiciens : l’un déclarant « A flûte ie ne veux point de s », l’autre répliquant « ie suis pour fluste et pour composte »[13].

1529 Tory, Champ fleury (accent aigu, cédille) 1530 R. Estienne : accent aigu sur le é final 1531 Sylvius : circonflexe et tréma 1540 Dolet : règles des accents 1660 Corneille : accent grave systématique 1740 Académie : 6 177 mots changent de graphie
Chronologie des accents du français (1529-1740)

L’accent circonflexe, mémoire du français ancien

L’accent circonflexe ne se contente pas de remplacer un s disparu. Il remplace aussi parfois une voyelle contractée : âge vient de l’ancien français aage, rôle de roole[14]. Il distingue enfin certains homophones : sûr et sur, mûr et mur, dû et du, jeûne et jeune[8].

L’expression « couronne mortuaire d’un s défunt », due au linguiste Jean-Christophe Pellat, résume bien sa fonction première[15]. Le s amuï — devenu muet puis tombé — a laissé une trace visible dans l’écriture. Et il réapparaît dans les mots de la même famille : fête rappelle festival, festin, festivité ; hôpital rappelle hospitalier ; île rappelle insulaire ; forêt rappelle forestier[15]. Pour qui sait la lire, cette « couronne » est un indice étymologique, un lien discret entre le français moderne et son passé.

Et après 1740 ?

La quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) sépare définitivement les lettres I et J, U et V — des conventions dites « ramistes », du nom du grammairien Pierre de la Ramée (1562) — et porte l’alphabet de 23 à 25 lettres[11]. La sixième édition (1835) aligne la graphie sur la prononciation dans un cas célèbre : la terminaison -ois, prononcée -è depuis le XVIIIe siècle, devient -ais. Étoit devient était, françois devient français.

En 1990, les rectifications orthographiques rendent le circonflexe facultatif sur i et u quand il n’a pas de rôle distinctif (cout au lieu de coût, mais maintien de sûr et sur)[16]. Le débat qu’elles suscitent montre que les accents ne sont pas de simples ornements : ils sont investis d’une valeur symbolique qui dépasse de loin leur fonction linguistique.

Conclusion

Les accents du français n’ont rien de naturel ni d’immémorial. Ils sont le fruit d’un siècle d’inventions (1529-1660) et de deux siècles de mise en ordre (1660-1835). Sans l’imprimerie, ils n’auraient probablement jamais existé. Sans les humanistes qui ont voulu rendre l’écriture française plus lisible, le français s’écrirait peut-être encore eschole, feste et hostel.

Le parcours de l’orthographe française ne se réduit pas aux accents, mais ceux-ci en éclairent un aspect fondamental : l’écriture n’est pas un calque passif de la parole. Elle est un système construit, modifié, débattu, dans lequel chaque signe a une histoire. Le passage du latin au français a transformé les sons ; les diacritiques ont été inventés pour que l’écriture suive.

Bibliographie

  • Académie française. « E accentué, perpendiculaire, cédillé ou crochu. »
  • Académie française. « L’orthographe : histoire d’une longue querelle (2). »
  • Académie française. Dictionnaire, 1re édition, 1694 ; 8e édition, 1935.
  • Beaumont et al. « Repères pour une histoire des réformes orthographiques. » Mots, n° 28, 1991.
  • Catach, Nina. « Notions actuelles d’histoire de l’orthographe. » Langue française, n° 20, 1973.
  • CNRTL / TLFi : articles « accent », « cédille », « circonflexe », « diacritique ».
  • Grevisse. « D’où vient la cédille ? » Blog des chroniques Grevisse.
  • Pasques, Liselotte. « Approche linguistique des fondements de l’orthographe du français, du XVIe au XXe siècle. » Pratiques, n° 25, 1979.
  • Pellat, Jean-Christophe. L’orthographe française. Ophrys, 2023.

Notes et références

  1. Catach, Nina. « Notions actuelles d’histoire de l’orthographe. » Langue française, n° 20, 1973. ↑
  2. D’après Wikipédia, « Tréma », citant Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française (1924). ↑
  3. TLFi, article « diacritique » : première attestation en 1635 (Cl. de Saumaise). ↑
  4. TLFi, article « accent » : première attestation au sens de signe graphique en 1549 (R. Estienne, Dict. François-lat.). ↑
  5. Beaumont et al. « Repères pour une histoire des réformes orthographiques. » Mots, n° 28, 1991. ↑
  6. TLFi, article « circonflexe » : « 1529 accent circunflect [...] G. Tory, Champ fleury, L. III, f° LII ». ↑
  7. Académie française. « E accentué, perpendiculaire, cédillé ou crochu. » ↑
  8. Sources multiples : Dolet, La Maniere de bien traduire (1540) ; Wikipédia, « Accent circonflexe en français ». ↑
  9. TLFi, article « cédille » : « G. Tory introduisit le signe en 1531 dans l’imprimerie » ; Wikipédia, « Cédille » : début 1530 dans Le Sacre et le Coronnement de la Royne. ↑
  10. TLFi, article « cédille » : 1611 cerille (Cotgrave) ; 1654-55 cédille (Perrot d’Ablancourt). ↑
  11. Académie française. « L’orthographe : histoire d’une longue querelle (2). » ↑
  12. Wiktionnaire, « Annexe : Réforme orthographique française de 1740 », citant Émile Faguet (1905) et Henriette Walter (2013). ↑
  13. Pasques, Liselotte. « Approche linguistique des fondements de l’orthographe du français. » Pratiques, n° 25, 1979. ↑
  14. Académie française, Dictionnaire, 8e édition (1935), article « accent ». ↑
  15. Pellat, Jean-Christophe. L’orthographe française, Ophrys, 2023, cité dans « Enseigner les accents graphiques en FLE », Ouvroir. ↑
  16. Rectifications de l’orthographe, Journal officiel, 6 décembre 1990. ↑
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