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Sons et écriture

L’accent dit « de banlieue » : ce qu’en disent les phonéticiens

Une mélodie qui monte puis chute en fin de groupe, des « tch » et des « dj » : ce que les phonéticiens disent de l’accent dit de banlieue et de sa perception.

En bref
Une mélodie avant tout Pour les auditeurs, l’indice le plus net est une chute mélodique très ample en fin de groupe de mots, précédée d’un saut vers l’aigu.
Des « tch » et des « dj » La prononciation de /t/ et /d/ tirant vers [tʃ] et [dʒ] est stigmatisée, mais on l’entend aussi à Marseille et chez des journalistes nationaux.
Un accent qui varie Un même jeune le marque plus ou moins selon la situation ; plusieurs de ses traits existaient déjà en français populaire.

On parle couramment d’« accent de banlieue » ou d’« accent de cité ». Les chercheurs reprennent l’expression avec prudence : ils écrivent « accent dit de banlieue ». Qu’ont-ils mesuré ? D’abord une mélodie, plus que des sons isolés. En fin de groupe de mots, la voix saute vers l’aigu, puis chute très fortement, souvent sans s’attarder sur la dernière syllabe. S’y ajoutent un rythme particulier et quelques consonnes, comme les « tch » et les « dj ».

Cet article présente d’abord cette mélodie, puis les consonnes palatalisées. Il montre ensuite que ces traits ne sont ni si nouveaux ni si locaux qu’on le croit. Il se termine sur la perception : pourquoi cet accent est-il souvent entendu comme agressif ?

Un accent, c’est d’abord une mélodie

Ce que les auditeurs repèrent

La prosodie désigne la musique de la parole : la hauteur de la voix (l’intonation), le rythme, la mise en relief de certaines syllabes. Elle s’oppose aux segments, c’est-à-dire aux sons pris un par un (voyelles et consonnes).

Or c’est un fait prosodique que les auditeurs retiennent le plus volontiers. La linguiste Iryna Lehka-Lemarchand a étudié un contour mélodique de fin de groupe. Elle le décrit comme un indice « particulièrement fort » de l’accent, tel qu’identifié par les auditeurs[1].

Ce contour a deux temps. D’abord, un « fort décrochage tonal » vers le haut de la voix du locuteur : au moins 5 demi-tons au-dessus de la hauteur moyenne des syllabes inaccentuées qui précèdent le contour[1]. Le demi-ton est la plus petite unité de hauteur de la gamme musicale occidentale. Ensuite, « une chute mélodique très ample », dont la pente atteint au moins 64 demi-tons par seconde[1]. Autre particularité : la chute se fait souvent sur une syllabe qui n’est pas allongée[1]. La voix tombe vite, et la syllabe reste brève.

Le contour montant-descendant de fin de groupe, d’après Lehka-Lemarchand (2011)
temps hauteur de la voix saut vers l'aigu : au moins 5 demi-tons chute très ample : au moins 64 demi-tons/s syllabe souvent non allongée début du groupe
Schéma de principe, sans échelle : seuls les deux seuils chiffrés viennent de l’étude.

Une étude à Rouen

L’étude de Lehka-Lemarchand ne porte pas sur Paris. Son corpus réunit 10 jeunes des Hauts de Rouen, enregistrés dans trois situations : un entretien semi-directif, un récit personnel et une conversation entre pairs[1]. Des extraits ont été soumis à des tests de perception : 85 auditeurs, « banlieusards et non banlieusards », ont fourni près de 11 000 évaluations[1].

Un résultat porte sur la syllabe brève. Zsuzsanna Fagyal (2003) avait présenté l’absence d’allongement final comme un trait caractéristique de l’accent. Selon Lehka-Lemarchand, cette absence d’allongement ne suffit pas, à elle seule, à faire identifier l’accent par les auditeurs[1].

Le relief sur l’avant-dernière syllabe

Un second trait prosodique concerne la proéminence, c’est-à-dire la syllabe mise en relief. En français de référence, elle tombe sur la fin du groupe de mots. Dans le parler de jeunes étudié, elle peut tomber sur l’avant-dernière syllabe, la pénultième. Ce fait avait été décrit par Conein et Gadet (1998), puis par Fagyal (2003, 2005)[2].

Christopher M. Stewart a testé sa perception en 2012. Il a fait entendre des enregistrements allant d’une proéminence nettement pénultième, qualifiée de « non standard » dans l’expérience, à une proéminence nettement finale, « standard »[2]. Résultat : les enregistrements qui portaient les indices pénultièmes les plus nombreux et les plus forts étaient associés de façon fiable aux villes jugées peu prestigieuses sur le plan linguistique[2]. Les auditeurs relient donc un simple déplacement de relief à une image sociale.

« Tch » et « dj » : les consonnes palatalisées

De quoi s’agit-il ?

Le second trait souvent cité touche les consonnes /t/ et /d/. Ce sont des occlusives : la langue ferme complètement le passage de l’air, puis le relâche d’un coup. Elles peuvent subir deux modifications voisines.

  • La palatalisation : la langue se rapproche du palais dur, la partie avant et haute du palais. Le son prend une couleur « mouillée ».
  • L’affrication : l’occlusion se relâche dans un frottement. Le /t/ tend alors vers [tʃ] (« tch ») et le /d/ vers [dʒ] (« dj »). Ces symboles sont ceux de l’alphabet phonétique international.

Le phénomène se produit devant les voyelles /i/ et /y/ et devant les semi-voyelles /j/ et /ɥ/ (celles de pied et de lui)[3]. On entend ainsi quelque chose comme « petchi » pour petit, ou « djire » pour dire.

Où l’entend-on ?

Des enquêtes menées à La Courneuve, à Fontenay-sous-Bois et à Marseille ont montré une tendance à palataliser /t/ et /d/, et aussi /k/ et /g/, en français parlé de France (Jamin 2005 ; Jamin, Trimaille et Gasquet-Cyrus 2006)[4]. Selon Lorenzo Devilla et Cyril Trimaille, cette variante a une extension « supralocale » : elle n’est pas propre à une ville. Elle est souvent employée par des adolescents liés à la culture de rue[4].

Maria Candea, Cyril Trimaille et Iryna Lehka-Lemarchand ont souligné un paradoxe en 2012. Des études menées à Marseille (Jamin et al. 2006) avaient montré que l’affrication y est ouvertement stigmatisée et associée aux jeunes issus de l’immigration[3]. Pourtant, on la trouve aussi chez des locuteurs de grand prestige social et linguistique, comme des journalistes de radio et de télévision nationales[3]. Et, sauf à Marseille et dans sa banlieue, les locuteurs ordinaires ne la remarquent pas consciemment[3].

D’où la question posée par ces chercheurs dans le titre de leur communication : l’affrication de /t/ et /d/ serait-elle un changement phonétique en cours en français[3] ? La question reste ouverte dans les sources consultées.

Des traits ni si nouveaux ni si locaux

Ce que montre le corpus MPF

Le corpus MPF (Multicultural Paris French) est un vaste recueil de paroles de jeunes, enregistré en région parisienne depuis 2010[5]. Il a donné lieu à un ouvrage collectif dirigé par Françoise Gadet, Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle (2017).

Dans ce livre, Roberto Paternostro consacre un chapitre à la phonétique. C’est, selon lui, « l’aspect le plus immédiatement saillant » de la façon de parler des jeunes, celui qui produit une « impression d’« étrangeté » » chez ceux qui les écoutent[5]. Mais la plupart des traits relevés sont « très courants aussi en français parlé ordinaire »[5].

L’intonation montante-descendante elle-même n’est pas une invention récente. Ses caractéristiques « recoupent un trait déjà signalé dans le français populaire »[5]. Le français populaire désigne ici le français parlé couramment dans les milieux populaires. Paternostro y voit aussi un usage : une forme d’emphase, qui dépend de la connivence entre les interlocuteurs[5].

Une origine discutée

D’où viennent ces traits ? Deux pistes apparaissent dans les sources consultées.

La première met l’accent sur le contact avec d’autres langues. Le livre de Zsuzsanna Fagyal, Accents de banlieue (2010), porte un sous-titre explicite : Aspects prosodiques du français populaire en contact avec les langues de l’immigration[6]. Un de ses articles antérieurs s’intitule « Prosodic consequences of being a Beur: French in contact with immigrant languages in Paris » (2005)[7]. Les sources lues ici ne permettent pas de détailler ses résultats sur ce point.

La seconde insiste sur l’héritage. Le chapitre de Paternostro rattache l’intonation montante-descendante au français populaire[5]. On notera aussi que ces contours ne datent pas des études récentes : Stewart rappelle que Conein et Gadet décrivaient déjà, en 1998, ce parler de jeunes parisien[2]. Cela montre l’ancienneté de la description, pas l’origine du trait.

Les deux pistes ne s’excluent pas forcément : le sous-titre de Fagyal associe d’ailleurs « français populaire » et « contact ». Mais aucune des sources consultées ne formule une synthèse. La question reste donc discutée.

Un autre résultat de Fagyal est mieux documenté. Selon Maria Candea, Fagyal a montré que les grandes catégories fixées d’avance (origine, genre, langues d’héritage, réussite scolaire) ne suffisaient pas à expliquer les différences entre les collégiens étudiés. Elle s’est alors penchée sur le profil d’un élève « passeur » interculturel et sur ses stratégies de style[8]. L’accent ne se laisse pas réduire à une appartenance.

Les traits en un coup d’œil

Trait Description Ce qu’en disent les études
Contour montant-descendant Saut vers l’aigu (≥ 5 demi-tons), puis chute très ample (≥ 64 demi-tons/s), souvent sans allongement Indice particulièrement fort pour les auditeurs ; l’absence d’allongement ne suffit pas seule ; trait déjà signalé en français populaire[1][5]
Proéminence pénultième Relief sur l’avant-dernière syllabe du groupe au lieu de la dernière Associée par les auditeurs aux villes peu prestigieuses[2]
Palatalisation et affrication de /t/ /d/ /t/ et /d/ tendent vers [tʃ] et [dʒ] devant /i, y, j, ɥ/ Stigmatisée, mais présente chez des journalistes nationaux ; peut-être un changement en cours[3][4]

Pourquoi on l’entend comme agressif

Un jugement d’auditeur

Dans les tests de Lehka-Lemarchand, le contour montant-descendant a souvent été décrit par les auditeurs comme « inhabituel, fort et agressif »[1]. Ce jugement porte sur une mélodie, pas sur le contenu des phrases. L’expérience de Stewart va dans le même sens : un simple déplacement du relief suffit à évoquer des villes peu prestigieuses[2]. Quant à l’affrication, elle est ouvertement stigmatisée à Marseille, où elle est associée aux jeunes issus de l’immigration ; ailleurs, les locuteurs ordinaires ne la perçoivent guère consciemment, alors qu’on l’entend aussi chez des journalistes nationaux[3].

Ces jugements associent des traits de prononciation à des lieux et à des groupes sociaux[2][3]. La discrimination par l’accent porte un nom : la glottophobie. Elle est présentée dans l’article La glottophobie : peut-on être discriminé pour son accent ?. Sur les jugements portés plus largement sur la langue des jeunes, voir Les jeunes parlent-ils mal ?.

Un accent qui se module

Un résultat de Lehka-Lemarchand contredit l’image d’un accent figé. Les jeunes de banlieue « ne recourent pas toujours à cet accent », et son degré « varie fortement d’une situation communicative à l’autre »[1]. D’après son analyse, cette variation dépend surtout de l’interactivité, c’est-à-dire du degré d’engagement mutuel des interlocuteurs, davantage que de la formalité de la situation[1].

Elle précise que lorsque l’interactivité du discours est faible, la réalisation du contour montant-descendant reste faible, quel que soit le degré de formalité[1]. On peut en déduire qu’un même locuteur marquera son accent davantage dans un échange vif et engagé que dans un échange où chacun s’implique peu. Paternostro fait un constat voisin : l’intonation montante-descendante sert d’emphase selon la connivence entre locuteurs[5]. L’accent fonctionne alors comme une ressource de style, au même titre que le verlan ou les mots d’origine romani du français des cités. Ce n’est pas un défaut de prononciation subi, mais une manière de parler que l’on ajuste.

Bibliographie

  • Candea, Maria. « Discours sociolinguistiques et discours profanes face à la variation stylistique dans la prononciation du français ». Lidil, n° 50, 2014, p. 45-61. En ligne sur OpenEdition.
  • Candea, Maria, Trimaille, Cyril et Lehka-Lemarchand, Iryna. « Could the affrication of plosive dental consonants be an ongoing process of phonetic change in French? ». Sociolinguistics Symposium 19, Berlin, 2012 (résumé). En ligne.
  • Devilla, Lorenzo. Compte rendu de Françoise Gadet (dir.), Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, Ophrys, 2017. Linx, n° 76, 2018. En ligne sur OpenEdition.
  • Devilla, Lorenzo et Trimaille, Cyril. « Variantes palatalisées et affriquées en français parlé hexagonal : quel statut sociolinguistique pour quel destin ? ». Actes du XXVe CILPR, Innsbruck, 2007 (publ. 2010). Notice de l’université de Sassari.
  • Fagyal, Zsuzsanna. Accents de banlieue. Aspects prosodiques du français populaire en contact avec les langues de l’immigration. Paris, L’Harmattan, 2010. Notice de la recension de Nigel Armstrong, Journal of French Language Studies, 2012.
  • Fagyal, Zsuzsanna. « Prosodic consequences of being a Beur: French in contact with immigrant languages in Paris ». Selected Papers from NWAV 32, 2005, p. 91-104. Notice de l’université de l’Illinois.
  • Lehka-Lemarchand, Iryna. « La stratification stylistique d’un indice prosodique de l’accent dit "de banlieue" ». Lidil, n° 44, 2011, p. 79-92. En ligne sur OpenEdition.
  • Stewart, Christopher M. « On the Socio-Indexicality of a Parisian French Intonation Contour ». Journal of French Language Studies, 22-2, 2012, p. 251-271. En ligne chez Cambridge.

Notes et références

  1. Lehka-Lemarchand, « La stratification stylistique d’un indice prosodique de l’accent dit "de banlieue" », Lidil, n° 44, 2011. ↑
  2. Stewart, « On the Socio-Indexicality of a Parisian French Intonation Contour », Journal of French Language Studies, 22-2, 2012 (résumé ; citations traduites). ↑
  3. Candea, Trimaille et Lehka-Lemarchand, Sociolinguistics Symposium 19, Berlin, 2012 (résumé ; citations traduites). ↑
  4. Devilla et Trimaille, actes du XXVe CILPR (2007, publ. 2010), résumé (citation traduite), qui renvoie à Jamin (2005) et à Jamin, Trimaille et Gasquet-Cyrus (2006). ↑
  5. Devilla, compte rendu de Gadet (dir.), Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, Linx, n° 76, 2018, à propos du chapitre de Roberto Paternostro (p. 55 et 69 de l’ouvrage). ↑
  6. Référence de l’ouvrage d’après la notice de la recension de Nigel Armstrong, Journal of French Language Studies, 22-2, 2012, p. 303-305. ↑
  7. Notice de l’université de l’Illinois (Illinois Experts). ↑
  8. Candea, « Discours sociolinguistiques et discours profanes… », Lidil, n° 50, 2014, note 6. ↑
phonétique sociolinguistique contemporain Île-de-France